Mythologie grecque · Créatures

Hécatonchires, les géants aux cent bras de la mythologie grecque

En bref

Les Hécatonchires (« Cent-Bras ») sont trois fils d'Ouranos et de Gaïa, Cottos, Briarée et Gyès, dotés chacun de cent bras et de cinquante têtes. Enfermés sous terre par leur père, libérés par Zeus, ils décident de la victoire des Olympiens dans la Titanomachie, puis gardent les Titans vaincus au Tartare.

Les Hécatonchires, ou « Cent-Bras », sont trois géants primordiaux de la mythologie grecque, Cottos, Briarée et Gyès, fils d’Ouranos et de Gaïa. Hésiode leur donne à chacun cent bras et cinquante têtes. Enfermés sous terre par leur père, ils sont libérés par Zeus et font basculer la Titanomachie en écrasant les Titans sous une pluie de rochers ; ils deviennent ensuite les geôliers du Tartare. Leur rôle est simple à résumer mais décisif : sans eux, le règne de Zeus n’aurait pas commencé.

Qui sont les Hécatonchires ?

Les Hécatonchires forment le troisième groupe d’enfants nés de l’union du Ciel et de la Terre, aux côtés des douze Titans et des trois Cyclopes. Chez Hésiode, ils incarnent la force brute à l’état pur : ils ne fabriquent rien, ne gouvernent rien, ne possèdent aucun domaine. Leur fonction est la puissance physique, et cette puissance passe d’un camp à l’autre selon qui la tient enchaînée ou la libère.

Le mot collectif Hékatonkheires, « aux cent mains », n’appartient pas à Hésiode. Le poète décrit leurs cent bras sans leur donner de nom de groupe. L’adjectif ἑκατόγχειρος apparaît chez Homère pour qualifier Briarée seul ; le pluriel s’impose ensuite chez les mythographes, notamment Apollodore. Les Latins les appellent Centimani.

Trois noms, trois personnages inégaux

Des trois frères, seul Briarée a une véritable histoire propre. Son nom est rapproché de βριαρός, « fort ». Cottos n’existe guère que par le discours qu’Hésiode lui prête. Le troisième s’appelle Gyès dans la plupart des éditions de la Théogonie, mais la tradition manuscrite et certains auteurs plus tardifs donnent aussi la forme Gygès ; les deux noms désignent le même personnage. Hésiode écrit parfois Obriarée pour Briarée, une variante de métrique plus que de sens.

Naissance et enfermement

La Théogonie présente leur naissance juste après celle des Cyclopes (v. 147-153). Gaïa et Ouranos engendrent encore trois fils, « grands et puissants, qu’on ne devrait pas nommer » : Cottos, Briarée et Gyès. Cent bras invincibles jaillissent de leurs épaules, et chacun porte cinquante têtes sur ses membres robustes. Leur force est sans mesure.

Les vers suivants (v. 154-158) racontent la réaction du père. Ouranos hait ses enfants « dès le début » et les cache dans les profondeurs de Gaïa, sans les laisser venir à la lumière. La Terre gémit, comprimée par ses propres fils. C’est ce grief qui la pousse à armer Cronos de la faucille et à faire castrer Ouranos, épisode raconté dans la cosmogonie grecque.

Le texte d’Hésiode laisse une ambiguïté : on discute depuis l’Antiquité pour savoir si Ouranos enfouit tous ses enfants ou seulement les plus terribles, Cyclopes et Cent-Bras. Plus loin (v. 617-620), le poète précise en tout cas que leur père, irrité contre « Obriarée, Cottos et Gyès », jaloux de leur force et de leur taille, les a liés de chaînes cruelles et installés sous la terre.

La version d’Apollodore : deux captivités

La Bibliothèque d’Apollodore (I, 1, 1-4) réorganise la séquence. Les Hécatonchires y sont les premiers-nés d’Ouranos et de Gaïa, avant les Cyclopes et les Titans, alors qu’Hésiode les place en dernier. Ouranos les enchaîne et les jette dans le Tartare. Après la castration, les Titans les en font remonter et confient le pouvoir à Cronos, mais celui-ci les enchaîne à nouveau et les renvoie au Tartare. La seconde captivité est propre à cette tradition : elle explique pourquoi les Cent-Bras ne doivent rien à Cronos et tout à celui qui les délivrera.

La libération par Zeus

Lorsque la guerre entre les Olympiens et les Titans s’enlise depuis dix ans, Gaïa révèle à Zeus le moyen de vaincre : faire venir à la lumière les fils enfermés (Théogonie, v. 624-628). Les dieux les ramènent à la surface et leur offrent le nectar et l’ambroisie, la nourriture des immortels, qui leur rend courage.

Zeus leur adresse alors un discours bref : qu’ils se souviennent de l’amitié des Olympiens, qui les ont tirés des liens et des ténèbres, et qu’ils montrent leur force contre les Titans. Cottos répond au nom des trois (v. 655-663). Il reconnaît que Zeus les a délivrés de leurs chaînes et promet de combattre « d’un esprit résolu » pour sa souveraineté. C’est l’un des rares passages de la Théogonie où une créature monstrueuse prend la parole, et ce qu’elle exprime est la gratitude et la loyauté.

Chez Apollodore (I, 2, 1), la libération est plus concrète. Gaïa prédit la victoire à Zeus s’il prend pour alliés ceux qui sont précipités dans le Tartare. Zeus tue leur gardienne, Campé, et délie leurs chaînes. Dans cette version, il libère ensemble les Cyclopes, qui lui donnent la foudre, et les Hécatonchires.

Le rôle décisif dans la Titanomachie

La Théogonie consacre aux Cent-Bras le sommet de son récit de bataille. Ils prennent position face aux Titans en tenant d’énormes rochers dans leurs mains puissantes (v. 669-675). Zeus entre ensuite dans la mêlée avec sa foudre et embrase la terre, la mer et le ciel.

Mais c’est l’action des Hécatonchires qui termine la guerre (v. 713-720). Cottos, Briarée et Gyès, insatiables de combat, lancent trois cents rochers de leurs mains, coup après coup, et couvrent les Titans d’une ombre de projectiles. Ils les poussent sous la terre et les lient de chaînes douloureuses, aussi loin sous la terre que le ciel est au-dessus d’elle. Le chiffre de trois cents s’accorde avec leur nature : trois frères, cent bras chacun.

La foudre de Zeus impressionne, mais elle ne suffit pas. Hésiode répartit les rôles : la foudre des Cyclopes donne à Zeus son prestige et sa puissance terrifiante, la masse des Cent-Bras emporte la décision militaire. Le dieu qui deviendra roi gagne parce qu’il a su s’attacher les forces que son grand-père et son père avaient refusé de libérer.

Les gardiens du Tartare

La victoire acquise, les Titans sont enfermés dans le Tartare, derrière des portes de bronze que Poséidon a posées et un mur qui court tout autour. Là, dit Hésiode (v. 729-735), habitent Gyès, Cottos et Obriarée au grand cœur, « gardiens fidèles de Zeus porteur de l’égide ». Apollodore (I, 2, 1) confirme : les vainqueurs enferment les Titans au Tartare et leur donnent les Hécatonchires pour gardiens.

Un second passage de la Théogonie (v. 815-819) nuance le tableau. Cottos et Gyès, « illustres alliés de Zeus », habitent des demeures sur les fondements de l’Océan. Briarée, en revanche, est distingué : Poséidon, l’Ébranleur de la terre, fait de lui son gendre en lui donnant pour épouse sa fille Cymopolée (Kymopoléia). Ce mariage rattache Briarée au monde marin et prépare son autre nom, Égéon.

Briarée-Égéon : un destin à part

Le sauveur de Zeus dans l’Iliade

Homère ne connaît qu’un seul Cent-Bras, mais il lui donne un rôle remarquable. Au chant I de l’Iliade (v. 396-406), Achille rappelle à sa mère Thétis le jour où Héra, Poséidon et Pallas Athéna voulurent enchaîner Zeus. Thétis appela alors sur l’Olympe le géant aux cent mains, « que les dieux nomment Briarée, et tous les hommes Égéon ». Plus fort que son propre père, il s’assit auprès de Zeus, fier de sa gloire, et les dieux effrayés renoncèrent à leur complot.

Le passage pose deux questions. La première concerne le père dont Briarée surpasse la force : le texte ne le nomme pas, et les commentateurs anciens hésitaient entre Ouranos et Poséidon, ce qui suppose une généalogie différente. La seconde concerne l’épisode lui-même, qu’aucune autre source ancienne ne développe. Il montre une fois encore les Cent-Bras comme garants du pouvoir de Zeus contre une révolte des dieux.

Un Égéon allié des Titans

Une tradition concurrente renverse ce rôle. Une scholie aux Argonautiques d’Apollonios de Rhodes (à propos de I, 1165, où les héros longent le « tombeau d’Égéon » en Mysie) rapporte que, dans la Titanomachie épique attribuée à Eumélos de Corinthe, Égéon est fils de Gaïa et de Pontos, vit dans la mer et combat aux côtés des Titans. Ce poème est perdu et l’attribution reste discutée ; la notice suffit pourtant à montrer qu’Hésiode n’imposait pas sa version.

Les poètes latins suivent souvent cette veine. Virgile compare Énée, déchaîné au chant X de l’Énéide (v. 565-568), à Égéon qui, avec ses cent bras, ses cent mains et ses cinquante bouches crachant le feu, faisait résonner autant de boucliers contre la foudre de Jupiter. Au chant VI (v. 287), « Briarée aux cent bras » figure parmi les monstres postés à l’entrée des Enfers. Ovide, dans les Métamorphoses (II, 10), place Égéon parmi les divinités marines ciselées sur les portes du palais du Soleil.

Arbitre, prisonnier, frontière du monde

D’autres traditions locales montrent l’étendue du personnage :

  • Corinthe. Selon Pausanias (II, 1, 6), les Corinthiens racontaient que Poséidon et Hélios s’étaient disputé leur territoire, et que Briarée, choisi comme arbitre, attribua l’Isthme à Poséidon et la hauteur dominant la ville, l’Acrocorinthe, à Hélios.
  • L’Etna. Callimaque, dans l’Hymne à Délos (v. 141-147), compare un séisme aux secousses de l’Etna lorsque Briarée, enseveli dessous, se retourne. D’ordinaire, ce sont Typhon ou le géant Encelade qui gisent sous le volcan.
  • Les Colonnes de Briarée. Élien (Histoire variée, V, 3) rapporte, en s’appuyant sur une tradition qu’il rattache à Aristote, que les Colonnes d’Héraclès s’appelaient autrefois Colonnes de Briarée. La notice est isolée et sa source exacte incertaine.

Ne pas confondre : Cent-Bras, Cyclopes, Titans et Géants

La mythologie grecque compte plusieurs familles de « géants » nées de Gaïa, que l’on confond souvent :

HécatonchiresCyclopes (Hésiode)TitansGéants
NaissanceOuranos et GaïaOuranos et GaïaOuranos et Gaïasang d’Ouranos tombé sur Gaïa
Nombretroistroisdouzenombreux
Signe distinctifcent bras, cinquante têtesun œil uniqueaucun trait monstrueuxforce, armes ; plus tard jambes de serpent
Campalliés de Zeusalliés de Zeusennemis de Zeusennemis des Olympiens
Apportrochers, puis garde du Tartarefoudre et tonnerre——

La confusion la plus fréquente concerne les Géants. Hésiode les fait naître des gouttes de sang tombées sur la Terre lors de la castration d’Ouranos (v. 183-186), ce qui en fait des demi-frères des Cent-Bras, et leur guerre contre les dieux, la Gigantomachie, est un autre conflit, postérieur à la Titanomachie. Les Cent-Bras, eux, ne s’opposent jamais à Zeus chez Hésiode ; seule la tradition attribuée à Eumélos range Égéon contre lui.

Ce que disent les sources antiques

  • Hésiode (Théogonie, v. 147-158, 617-735, 815-819) nomme Cottos, Briarée et Gyès, leur donne cent bras et cinquante têtes, raconte leur enfermement par Ouranos, leur libération sur le conseil de Gaïa, le discours de Cottos, les trois cents rochers de la Titanomachie, leur garde au Tartare et le mariage de Briarée avec Cymopolée.
  • Homère (Iliade, I, 396-406) ne cite que Briarée-Égéon, que Thétis appelle sur l’Olympe pour déjouer un complot contre Zeus.
  • La Titanomachie attribuée à Eumélos, connue par une scholie à Apollonios de Rhodes, fait d’Égéon un fils de Gaïa et de Pontos allié des Titans.
  • Apollodore (Bibliothèque, I, 1, 1-4 ; I, 2, 1) en fait les premiers-nés d’Ouranos, ajoute leur second enfermement par Cronos et la mort de leur gardienne Campé.
  • Callimaque, Pausanias et Élien conservent des traditions locales sur Briarée : l’Etna, l’arbitrage de Corinthe, les Colonnes.
  • Virgile (Énéide, VI, 287 ; X, 565-568) fait d’Égéon un adversaire de Jupiter et place Briarée à l’entrée des Enfers.

Lectures complémentaires

Pour replacer les Cent-Bras dans le grand récit des origines, lire la cosmogonie grecque, puis la Titanomachie, où leur intervention décide de la guerre. Leurs parents ont chacun leur fiche : Ouranos et Gaïa. Pour leurs frères les plus proches, voir les Cyclopes ; pour leurs adversaires, Cronos, et pour leur poste de garde, le Tartare. L’épisode homérique se lit avec la fiche de Thétis. Le panorama d’ensemble se trouve sur la page de la mythologie grecque.

Sources antiques

  • Hésiode, Théogonie, v. 147-158 (naissance et enfermement)
  • Hésiode, Théogonie, v. 617-735 (libération, discours de Cottos, Titanomachie, garde du Tartare)
  • Hésiode, Théogonie, v. 815-819 (demeures des Cent-Bras, mariage de Briarée et de Cymopolée)
  • Homère, Iliade, I, 396-406 (Thétis appelle Briarée sur l'Olympe)
  • Apollodore, Bibliothèque, I, 1, 1-4 et I, 2, 1
  • Titanomachie épique attribuée à Eumélos (fragment transmis par une scholie à Apollonios de Rhodes, I, 1165)
  • Pausanias, Description de la Grèce, II, 1, 6 (arbitrage de Briarée à Corinthe)
  • Callimaque, Hymne à Délos, v. 141-147 (Briarée sous l'Etna)
  • Virgile, Énéide, VI, 287 et X, 565-568
  • Élien, Histoire variée, V, 3 (Colonnes de Briarée)

À lire aussi

Questions fréquentes

Faut-il écrire Hécatonchires ou Hécatoncheires ?

Les deux graphies se rencontrent. Hécatonchires est la forme francisée la plus répandue ; Hécatoncheires transcrit plus fidèlement le grec Hékatonkheires. Les Latins disaient Centimani, d'où « Centimanes », et l'on trouve aussi simplement « les Cent-Bras ».

Pourquoi Briarée porte-t-il aussi le nom d'Égéon ?

Homère explique que les dieux l'appellent Briarée et les hommes Égéon. Ce double nom, divin et humain, existe ailleurs dans l'Iliade. Le nom Égéon, que l'on rapproche de la mer Égée, s'accorde avec les traditions qui font de lui une puissance marine, gendre de Poséidon chez Hésiode.

Les Hécatonchires sont-ils des Titans ?

Non, même s'ils en sont les frères. Hésiode distingue trois groupes d'enfants d'Ouranos et de Gaïa : les douze Titans, les trois Cyclopes et les trois Cent-Bras. Dans la guerre qui oppose les Titans à Zeus, les Hécatonchires combattent contre leurs frères titans.