Mythologie grecque · Dieux & déesses

Épiméthée, le Titan qui comprit trop tard et accueillit Pandore

Épiméthée, frère de Prométhée : le Titan qui accepte Pandore chez Hésiode et laisse l'humanité sans ressources chez Platon.

Épiméthée est le Titan dont le nom signifie « celui qui pense après coup ». Fils de Japet, frère de Prométhée et d’Atlas, il est défini dans les récits conservés par un geste : il accepte Pandore malgré l’avertissement de son frère. Cette faute sert à Hésiode à expliquer pourquoi les hommes travaillent, vieillissent et meurent ; plusieurs siècles plus tard, Platon fait d’Épiméthée l’origine involontaire des techniques humaines.

Un nom qui est un raisonnement

Le grec archaïque n’a pas de mot unique pour « imprévoyance ». Il en fabrique un en retournant Promêtheus : là où le préfixe pro- place la pensée avant l’action, epi- la place après. Épiméthée est donc, littéralement, le frère à contretemps.

Hésiode lui applique l’adjectif hamartinoos, « à l’esprit qui manque sa cible » (Travaux, v. 85-89), formé sur le verbe qui donnera plus tard le mot chrétien du péché. Il ne s’agit pas de bêtise : Épiméthée comprend parfaitement, mais toujours une fois le mal accompli. Le poète le dit sans détour : « il prit le présent, et quand le mal fut déjà sur lui, il comprit ».

Cette symétrie des noms est probablement plus ancienne que les récits eux-mêmes, et elle explique une bizarrerie : Épiméthée n’a pratiquement pas de mythe propre. Il existe pour que Prométhée ait un contraire.

Généalogie : le quatrième fils de Japet

La Théogonie range Épiméthée dans une fratrie de quatre, née du Titan Japet et de l’Océanide Clyméné (v. 507-511) : Atlas, Ménœtios, Prométhée et Épiméthée. Les quatre frères sont les figures que Zeus doit soumettre après la Titanomachie pour que l’ordre olympien tienne.

Le sort de chacun est un châtiment différent. Ménœtios est foudroyé et jeté dans l’Érèbe. Atlas porte le ciel aux confins occidentaux du monde. Prométhée est cloué à une colonne, le foie dévoré chaque jour. Épiméthée, lui, n’est pas puni : il est utilisé. Hésiode le présente dès son entrée en scène comme « celui qui fut dès l’origine un malheur pour les hommes qui mangent le pain » (Théogonie, v. 512) — non pas victime de Zeus, mais instrument par lequel Zeus atteint l’humanité.

Apollodore ajoute le maillon qui manque à la suite du mythe : de son union avec Pandore naît Pyrrha, qui épousera Deucalion, fils de Prométhée (I, 2, 3 et I, 7, 2). Les deux frères ennemis sont donc les grands-pères du seul couple qui survivra au déluge, et l’humanité d’après le cataclysme descend d’eux deux à parts égales.

L’avertissement de Prométhée

Le cœur du personnage tient dans une scène de quinze vers des Travaux et les Jours.

Après le vol du feu, Zeus décide de rendre aux hommes un « mal qu’ils chériront ». Héphaïstos pétrit d’eau et de terre une jeune fille ; Athéna lui enseigne le tissage ; Aphrodite répand sur elle la grâce et le désir douloureux ; Hermès y met « un esprit de chienne et un caractère de voleur ». On la nomme Pandore, « le don de tous », parce que tous les Olympiens ont contribué.

Prométhée, qui a vu venir le coup, avait averti son frère de ne jamais accepter un présent de Zeus et de le renvoyer aussitôt. Épiméthée oublie l’avertissement. Hermès lui amène alors Pandore, et il l’accepte.

Ce qui suit est le récit du mythe de Pandore : la jarre ouverte, les maux dispersés, l’Espérance retenue sous le rebord. Mais la structure du mythe mérite d’être notée : avant que Pandore n’ouvre la jarre, Épiméthée a déjà ignoré un avertissement explicite. Le poète construit une chaîne où chaque anneau est une faute de jugement : Prométhée trompe Zeus, Zeus riposte par un cadeau, Épiméthée l’accepte, Pandore l’ouvre.

Platon renverse le mythe : l’oubli fondateur

Dans le Protagoras (320d-322a), le sophiste Protagoras raconte à Socrate une tout autre version, et la différence est instructive.

Aux origines, les dieux façonnent les espèces mortelles et chargent Prométhée et Épiméthée de les équiper. Épiméthée demande à son frère de le laisser faire seul la distribution, quitte à ce que Prométhée vienne inspecter le résultat. Il s’y prend en bon administrateur : il compense la faiblesse par la vitesse, la petite taille par le vol ou l’habitat souterrain, le froid par l’épaisseur des poils, et règle la fécondité des espèces de manière que les proies ne disparaissent pas.

Puis il arrive à l’homme, et s’aperçoit qu’il a tout dépensé. L’espèce humaine reste « nue, sans chaussures, sans couverture et sans armes ». C’est alors seulement que Prométhée, pour réparer, dérobe à Héphaïstos et à Athéna le feu et l’habileté technique — épisode que raconte le vol du feu.

Le déplacement est considérable. Chez Hésiode, l’erreur d’Épiméthée introduit le mal dans le monde. Chez Platon, elle rend la civilisation nécessaire : sans son oubli, l’homme aurait une nature suffisante et n’aurait jamais eu besoin d’arts. Protagoras ajoute d’ailleurs que le vol du feu ne suffit pas — il manque encore l’art politique, que Zeus distribuera lui-même. Le mythe devient une démonstration sur l’éducabilité de tous les citoyens.

Ce que la figure permet de penser

Épiméthée est l’une des rares figures grecques qui n’existe que comme concept incarné, et les Anciens en avaient conscience.

Sa fonction narrative est celle du verrou : dans un récit où l’humanité pourrait encore échapper à la punition divine, il faut quelqu’un qui ouvre la porte. Ce quelqu’un ne peut être ni un dieu (Zeus tiendrait alors la responsabilité directe), ni un homme (la faute serait individuelle et non générique) : il faut un Titan, apparenté aux dieux mais tourné vers les mortels.

Sa fonction morale est plus subtile. La tradition grecque valorise la mêtis, l’intelligence rusée qui anticipe. Épiméthée en est la privation exacte, et le mythe suggère que cette privation n’est pas un défaut individuel mais une part de la condition humaine : personne ne prévoit tout, et certaines erreurs ne se rattrapent pas. Hésiode insiste sur le fait qu’Épiméthée avait été averti. Sa faute est celle de quiconque reçoit un conseil juste et ne le comprend qu’après le dommage.

Postérité d’un nom

Le personnage traverse l’Antiquité sans culte. Hygin le mentionne à peine (Fables, 142) ; les vases figurés lui préfèrent Pandore et Héphaïstos. Il ressurgit à la Renaissance quand les humanistes redécouvrent le Protagoras, puis dans la littérature allemande — Goethe consacre en 1808 un drame inachevé, Le Retour de Pandore, à un Épiméthée vieilli qui contemple les conséquences de son choix.

L’adjectif « épiméthéen » s’emploie aujourd’hui pour désigner une attitude qui ne réagit qu’après le dommage, par symétrie avec le « prométhéen » qui anticipe et transforme. Le couple de mots a fait carrière dans les débats sur la technique, où la question posée par le Protagoras — l’homme est-il un être définitivement démuni, condamné à se doter d’organes artificiels ? — n’a rien perdu de son actualité.

Lectures complémentaires

Pour le frère prévoyant dont Épiméthée est l’exacte contrepartie, lire la fiche de Prométhée. Pour le père des quatre Titans punis par Zeus, consulter la fiche de Japet, et celle d’Atlas pour le frère condamné à porter le ciel. Pour le récit complet du présent qu’il accepte, lire le mythe de Pandore, et pour l’épisode qui le précède, le vol du feu par Prométhée. Pour la guerre qui décide du sort de sa génération, voir la Titanomachie.

Sources antiques

  • Hésiode, Théogonie, v. 507-516 et 570-593
  • Hésiode, Les Travaux et les Jours, v. 42-105
  • Platon, Protagoras, 320d-322a
  • Apollodore, Bibliothèque, I, 2, 3 et I, 7, 2
  • Hygin, Fables, 142

À lire aussi

Questions fréquentes

Qui est Épiméthée dans la mythologie grecque ?

Épiméthée est un Titan de seconde génération, fils de Japet et frère de Prométhée, d'Atlas et de Ménœtios. Chez Hésiode, son geste décisif consiste à accepter Pandore, le présent envoyé par Zeus, malgré l'avertissement de Prométhée. Ce choix l'associe à l'arrivée des maux qui caractérisent la condition humaine.

Que veut dire le nom d'Épiméthée ?

Il signifie « celui qui réfléchit après coup », par opposition à Prométhée, « celui qui réfléchit avant ». Hésiode le qualifie d'hamartinoos, littéralement « à l'esprit qui manque sa cible ». Les Grecs ne voyaient donc pas en lui un sot, mais une intelligence qui arrive systématiquement une seconde trop tard — ce qui, dans un mythe sur l'irréversible, est bien pire.

Quel rôle Platon donne-t-il à Épiméthée ?

Dans le Protagoras, Platon réécrit le mythe : Épiméthée obtient de son frère la charge de répartir les qualités entre les espèces vivantes. Il distribue griffes, fourrures, vitesse et fécondité, puis découvre en arrivant à l'homme qu'il n'a plus rien en réserve. C'est cette pénurie, et non une faute morale, qui oblige Prométhée à voler le feu : chez Platon, la technique humaine naît d'un oubli.