Bellérophon, dompteur de Pégase et vainqueur de la Chimère

Bellérophon est l’un des grands héros de la mythologie grecque — et l’un des plus tragiques. Son destin illustre avec une clarté presque géométrique le principe qui structure l’éthique héroïque grecque : les dieux accordent des dons extraordinaires à certains mortels, et ces dons permettent des exploits tout aussi extraordinaires. Mais le mortel qui croit que ses exploits lui donnent le droit de s’égaler aux dieux déclenche une chute irrévocable. Bellérophon est la parfaite incarnation de cette leçon.

Origine et jeunesse

Bellérophon est un prince de Corinthe. Sa généalogie varie selon les sources : fils de Glaucos, roi de Corinthe et lui-même fils de Sisyphe, dans la tradition principale ; fils de Poséidon directement dans d’autres versions — ce qui expliquerait la faveur divine qui lui permet de dompter Pégase, né du même dieu.

Son nom de naissance aurait été Hipponoos (« celui qui pense aux chevaux »). Il prend le nom de Bellérophon après avoir tué involontairement un certain Belleros, dont il ne sait plus grand-chose — certains auteurs voient là un meurtre fraternel accidentel. Ce nouveau nom, « tueur de Belleros », marque une rupture : il doit s’exiler pour être purifié du sang versé.

La fausse accusation et la lettre de mort

Bellérophon se rend à Tirynthe, à la cour du roi Proétos, pour y être purifié de son crime involontaire. La reine Antéia (parfois appelée Sthénébée) tombe amoureuse de lui. Bellérophon refuse ses avances.

Humiliée, elle accuse Bellérophon auprès de son mari d’avoir tenté de la séduire. Proétos est dans une position délicate : il ne peut pas verser lui-même le sang d’un hôte qu’il a accueilli (ce serait violer les lois sacrées de l’hospitalité, xenia). Il imagine une solution : il confie à Bellérophon une tablette écrite — un message à remettre en main propre au roi Iobatès de Lycie, son beau-père. Le message contient une instruction secrète : tuer le porteur.

Cet épisode, raconté par Homère dans l’Iliade (VI, 155-195), est l’une des premières mentions d’un document écrit dans la littérature grecque. L’expression « lettre de Bellérophon » est entrée dans plusieurs langues européennes pour désigner une missive dont le porteur est lui-même la victime.

Bellérophon remet la lettre sans en connaître le contenu. Iobatès la lit, hésite — il ne veut pas non plus tuer un hôte directement — et décide d’envoyer le héros accomplir des missions impossibles en espérant qu’il n’en revienne pas.

La capture de Pégase

Avant d’affronter ses épreuves, Bellérophon a besoin d’une monture à la hauteur. La nuit précédant sa quête, Athéna lui apparaît en rêve (ou Poséidon selon d’autres sources) et lui offre un licol d’or — le seul objet capable de dompter Pégase, le cheval ailé né du sang de Méduse.

Bellérophon se rend à la source Pirène, à Corinthe, où Pégase vient régulièrement s’abreuver. Il attend, licol en main. Quand le cheval ailé descend, Bellérophon agit avec précision et calme. Pégase accepte le licol d’or — comme si les dieux eux-mêmes avaient voulu cette union.

La victoire sur la Chimère

La première épreuve assignée par Iobatès est la plus redoutable : tuer la Chimère, monstre hybride à tête de lion, corps de chèvre et queue de serpent, cracheur de feu, qui ravage la Lycie depuis des années. Aucun guerrier terrestre n’a survécu à son approche.

C’est là que Pégase change tout. Depuis les airs, Bellérophon est hors de portée des flammes et des mâchoires de la Chimère. Il la criblé de flèches. Selon la version la plus répandue, il fixe un bloc de plomb au bout de sa lance et le plonge dans la gueule enflammée du monstre : la chaleur fait fondre le métal, qui coule dans la gorge de la Chimère et la tue de l’intérieur.

La victoire est totale — et stupéfiante pour Iobatès.

Les autres exploits en Lycie

Iobatès ne se résigne pas. Il envoie Bellérophon affronter deux autres ennemis redoutables :

  • Les Amazones, guerrières légendaires du Pont-Euxin (mer Noire), réputées invincibles au combat.
  • Les Solymes, peuple de montagne belliqueux vivant à l’intérieur de la Lycie.

Bellérophon triomphe des deux, toujours depuis les airs, profitant de l’avantage absolu que lui confère Pégase. Iobatès, qui comprend que cet homme est manifestement protégé des dieux, tente une dernière fois de l’éliminer en envoyant ses meilleurs guerriers lyciens l’attaquer par surprise. Bellérophon les tue tous.

Face à tant de preuves divines, Iobatès se soumet. Il révèle à Bellérophon le contenu de la lettre originale, lui accorde la main de sa fille Philonoé (ou Cassandre selon certaines traditions), lui offre la moitié de son royaume, et le reconnaît comme un héros hors du commun.

L’hybris et la chute

C’est au sommet de sa gloire que Bellérophon bascule. Couvert de victoires, entouré de richesses et d’honneurs, il commet la faute que les Grecs nomment hybris : l’orgueil qui pousse un mortel à vouloir s’égaler aux dieux.

Bellérophon monte sur Pégase et dirige son cheval vers le sommet de l’Olympe. Il veut rejoindre les dieux, siéger parmi eux.

Zeus voit tout depuis les hauteurs. Il envoie un taon — un insecte minuscule, instrument dérisoire de la justice divine — qui pique Pégase. Le cheval se cabre violemment. Bellérophon perd prise et tombe.

La chute ne le tue pas — peut-être parce que les dieux jugent qu’une mort rapide serait trop douce. Selon les sources, il erre ensuite seul dans les plaines de l’Aléion (la plaine de l’errance), aveugle ou boiteux, fuyant tout contact humain, « consumant son âme » comme dit Homère, jusqu’à une mort obscure et solitaire.

Pégase, lui, continue sa course vers l’Olympe — et y est accueilli par Zeus, qui lui confie la mission de transporter la foudre.

Interprétation du mythe

Le mythe de Bellérophon est une parabole de l’hybris dans sa forme la plus pure. La structure est rigoureuse :

  1. Injustice initiale subie → renforcement moral du héros
  2. Don divin → exploit légitimé par la faveur des dieux
  3. Succès repeated → orgueil qui oublie l’origine divine du don
  4. Transgresssion → punition immédiate et irrévocable

Ce schéma revient dans de nombreux mythes grecs — Icare avec ses ailes de cire, Phaéton avec le char du Soleil — mais Bellérophon l’incarne avec une clarté particulière parce que sa transgression est explicitement volontaire et consciente : il sait ce qu’il fait, et il le fait quand même.

Pindare (Isthméennes, VII) voit dans la chute de Bellérophon non pas une condamnation mais un avertissement : même le plus grand des héros ne peut pas franchir la frontière entre l’humain et le divin. Reconnaître cette frontière, c’est la vertu suprême.

Sources antiques

Homère (Iliade, VI, 155-211) : le récit le plus ancien, mis dans la bouche du descendant de Bellérophon, Glaucos, lors d’une rencontre avec Diomède. Hésiode (Théogonie) : généalogie. Pindare (Olympiques, XIII ; Isthméennes, VII) : valorisation des exploits et méditation sur la chute. Apollodore (Bibliothèque, II, 3) : récit complet. Horace (Odes, IV, 11) : évocation de la chute.

Lectures complémentaires

Pour le cheval ailé qui rend ses victoires possibles, lire la fiche de Pégase. Pour le monstre hybride qu’il écrase depuis les airs, consulter la fiche de la Chimère. Pour la déesse qui lui offre le licol d’or et qui guide sa mission, voir la fiche d’Athéna. Pour le maître de l’Olympe qui le punit en envoyant un taon, lire la fiche de Zeus.

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Bellérophon est-il envoyé en Lycie ?

La reine Antéia (ou Sthénébée selon d'autres sources), épouse du roi Proétos à Tirynthe, tombe amoureuse de Bellérophon. Il refuse ses avances. Elle l'accuse alors auprès de son mari d'avoir voulu la séduire. Proétos, ne voulant pas verser lui-même le sang d'un hôte, envoie Bellérophon en Lycie avec une lettre secrète demandant au roi Iobatès de le tuer — le premier exemple connu de 'lettre de Bellérophon', entré dans la langue comme métaphore d'un message porteur de sa propre condamnation.

Comment Bellérophon capture-t-il Pégase ?

Selon la version principale, Bellérophon reçoit en songe la visite d'Athéna (ou de Poséidon), qui lui offre un licol d'or — le seul harnais capable de dompter Pégase. Il se rend à la source Pirène, à Corinthe, et attend que le cheval ailé vienne s'y abreuver. Avec patience et la faveur divine, il glisse le licol sur le museau de Pégase, qui s'incline et accepte le cavalier.

Comment Bellérophon finit-il sa vie ?

Après ses exploits, Bellérophon commet l'hybris suprême : il monte sur Pégase et tente d'atteindre l'Olympe pour rejoindre les dieux. Zeus envoie un taon qui pique Pégase. Le cheval se cabre, Bellérophon tombe. Il survit mais erre en aveugle (selon certaines versions) ou boiteux, seul, maudit des dieux et des hommes, jusqu'à sa mort misérable — punition exemplaire de l'orgueil démesuré.