Mythologie égyptienne · Créatures

Bennou, l'oiseau solaire à l'origine du phénix

En bref

Le Bennou est un héron sacré d'Héliopolis, premier être posé sur la butte primordiale au premier lever du soleil. Âme (ba) de Râ puis d'Osiris, il incarne le recommencement des cycles. C'est lui que les Grecs ont transformé en phénix — mais le Bennou égyptien ne brûle jamais et ne renaît pas de ses cendres.

Qu’est-ce que le Bennou ?

Le Bennou est un héron sacré de la mythologie égyptienne, le premier être qui se soit posé sur la butte émergée des eaux primordiales, à Héliopolis, au moment du premier lever du soleil. Il ne descend de personne : il s’est créé lui-même, et son nom, formé sur le verbe « se lever », dit exactement sa fonction. Les textes en font l’âme — le ba — de , puis celle d’Osiris. C’est cet oiseau que les Grecs ont rebaptisé phénix, en lui ajoutant un bûcher que l’Égypte n’a jamais connu.

L’oiseau du premier matin

Le récit de la création héliopolitain commence par une étendue d’eau inerte, le Noun, d’où émerge une butte de terre. Selon les versions, c’est Atoum qui s’y dresse — ou le Bennou qui s’y pose et fait entendre un premier cri, lequel rompt le silence et déclenche le temps.

Sur cette butte se dresse la pierre benben, un bloc conique conservé dans le sanctuaire d’Héliopolis, considéré comme la première matière solidifiée et le premier point que le soleil ait touché. Bennou et benben partagent la même racine, celle du lever : l’oiseau et la pierre sont deux formes d’un même événement. Cette pierre est aussi le modèle formel du pyramidion qui couronne obélisques et pyramides — l’architecture funéraire égyptienne reproduit, au sommet de chaque monument, le point où la lumière est apparue.

Le choix du héron n’a rien de décoratif. Dans une vallée qui vit du retrait annuel des eaux, l’échassier immobile posé sur un banc de vase à peine découvert est l’image même de la terre qui réapparaît.

Le ba de Râ, puis celui d’Osiris

Les Égyptiens n’ont pas de mot pour « symbole » au sens où nous l’entendons ; ils ont le ba, cette part mobile d’un être qui peut se manifester ailleurs et sous une autre forme, souvent celle d’un oiseau. Le Bennou est le ba de Râ : lorsque le dieu solaire doit être vu, c’est ce héron qui apparaît, et on le représente parfois perché à la proue de la barque solaire.

Le chapitre 83 du Livre des Morts est une formule « pour prendre la forme d’un Bennou », par laquelle le défunt déclare : je suis le Bennou, l’âme de Râ. Le chapitre 17, texte fondamental du corpus, glose autrement : le Bennou, c’est Osiris. La contradiction n’en est pas une pour la pensée égyptienne — les deux dieux se rejoignent chaque nuit dans la Douat, et le recommencement solaire est le modèle du recommencement funéraire.

De là vient un usage matériel : les amulettes en forme de Bennou, en or ou en pierre dure, déposées sur les momies de Basse Époque, souvent près du cœur. Le mort emporte avec lui l’oiseau du lever.

Le maître des cycles

Le Bennou n’est pas seulement lié au matin. Les textes lui associent les grands cycles : la crue du Nil, le retour des fêtes, et surtout les révolutions calendaires longues. On lui donne le titre de « seigneur des jubilés », les heb-sed, ces fêtes de régénération royale censées revenir à intervalles fixes.

C’est ce trait — un oiseau dont le retour marque une période — qui a le plus intéressé les auteurs grecs et romains, au point d’occulter tout le reste.

Ce que disent les sources antiques : la fabrication du phénix

Hérodote est le premier maillon (Enquête, II, 73). Il rapporte que les prêtres d’Héliopolis parlent d’un oiseau nommé phoinix, rouge et or, de la taille d’un aigle, qui vient d’Arabie tous les cinq cents ans apporter au temple du Soleil le corps de son père, enveloppé dans une boule de myrrhe. L’historien ajoute aussitôt qu’il ne l’a jamais vu autrement qu’en peinture et qu’il trouve l’histoire peu croyable. Le détail compte : dès l’origine, le phénix est un récit rapporté, non une observation.

Pline l’Ancien (Histoire naturelle, X, 2) fixe un cycle de cinq cent quarante ans, décrit le nid de cannelle et d’encens, et fait naître du corps du père un ver dont sort le nouvel oiseau. Tacite (Annales, VI, 28) rapporte une apparition du phénix en Égypte sous Tibère et hésite entre cinq cents ans et une période de mille quatre cent soixante et un ans — la « grande année » sothiaque, calculée sur le décalage du calendrier égyptien par rapport au lever héliaque de Sirius. Ovide, dans les Métamorphoses, en fait un exemple de la transformation universelle.

Aucun de ces textes ne fait brûler l’oiseau. Le bûcher, l’incendie volontaire et la renaissance à partir des cendres n’apparaissent que plus tard, dans la littérature de l’Antiquité tardive — le poème De ave Phoenice attribué à Lactance, puis le Physiologus, qui fera du phénix une figure de la résurrection christique promise à une immense postérité médiévale.

Le trajet est donc net : un héron égyptien du lever solaire devient, chez les Grecs, un oiseau au cycle de cinq siècles ; chez les auteurs tardifs, un oiseau qui se consume et renaît. Dire que « le phénix vient d’Égypte » est exact ; dire que les Égyptiens croyaient à un oiseau renaissant de ses cendres ne l’est pas.

Lectures complémentaires

Pour le dieu solaire dont le Bennou est l’âme visible, lire la fiche de . Pour le créateur qui émerge de la même butte primordiale, voir la fiche d’Atoum et le mythe de la création égyptienne. Pour le dieu du recommencement funéraire auquel l’oiseau est identifié, consulter la fiche d’Osiris. Pour situer la butte d’Héliopolis parmi les autres commencements du monde, lire la comparaison des mythes de la création.

Sources antiques

  • Textes des Sarcophages, formule 335
  • Livre des Morts, chapitres 17 et 83
  • Hérodote, Enquête, II, 73
  • Tacite, Annales, VI, 28
  • Pline l'Ancien, Histoire naturelle, X, 2

À lire aussi

Questions fréquentes

Le Bennou est-il le phénix ?

Le phénix grec descend du Bennou, mais ne lui ressemble que de loin. Hérodote, qui visite Héliopolis, transpose l'oiseau égyptien en *phoinix* et lui prête un cycle de cinq cents ans et le transport du corps de son père embaumé dans la myrrhe. Le Bennou égyptien, lui, ne meurt pas, ne se consume pas et ne renaît pas de ses cendres : il incarne le recommencement du soleil, pas une résurrection individuelle.

Quel oiseau représente le Bennou ?

Un héron, le plus souvent un héron cendré à longues pattes, reconnaissable à deux longues plumes tombant de l'arrière du crâne, parfois coiffé de la couronne atef d'Osiris. Le choix de l'animal n'a rien d'arbitraire : le héron se tient immobile sur les hauts-fonds au moment où l'eau se retire, exactement comme la première butte de terre émergeant du Noun.

Pourquoi le Bennou est-il lié à Osiris autant qu'à Râ ?

Parce qu'il incarne le recommencement, et que l'Égypte en connaît deux formes. Le Livre des Morts fait dire au défunt « je suis le Bennou, l'âme de Râ », mais glose ailleurs le même oiseau comme étant Osiris. Le premier recommencement est celui du soleil chaque matin, le second celui du mort qui revient à la vie : la même image sert aux deux, ce qui explique les amulettes en forme de Bennou placées sur les momies.