Mythologie égyptienne · Dieux & déesses

Hâpy, dieu de la crue du Nil et de l'abondance

En bref

Hâpy est le dieu égyptien de la crue du Nil, non du fleuve lui-même. On le représente en homme au ventre lourd et aux seins tombants, la peau bleue ou verte, chargé d'offrandes : un corps fait pour dire l'abondance. Sorti des cavernes de la première cataracte, il apporte le limon dont dépend toute récolte égyptienne.

  • crue annuelle du Nil
  • fertilité des terres et limon
  • abondance alimentaire
  • union symbolique des Deux Terres
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Qui est Hâpy ?

Hâpy est le dieu égyptien de la crue du Nil. La précision compte : il n’est pas le fleuve, il est l’inondation annuelle. Les Égyptiens disposaient de deux mots distincts — itérou pour le cours d’eau, ḥʿpy pour la montée des eaux — et c’est le second qui a donné son nom au dieu.

On le reconnaît sans hésitation : un homme au ventre lourd, aux seins tombants, la peau bleue ou verte, coiffé d’une touffe de papyrus ou de lotus, portant devant lui une table d’offrandes chargée de poissons, d’oiseaux et de fleurs. Ce corps n’est pas un portrait, c’est une déclaration : il dit l’abondance avant de dire une personne.

La crue, seul événement qui comptait

Comprendre Hâpy suppose de comprendre ce que représentait l’inondation dans une vallée où il ne pleut pratiquement pas.

Chaque année, à partir de la mi-juillet, les pluies de mousson des hauts plateaux éthiopiens gonflaient le Nil bleu ; l’onde de crue atteignait l’Égypte, recouvrait les terres cultivables pendant plusieurs semaines et se retirait en déposant une couche de limon noir extrêmement fertile. Ce dépôt donnait son nom au pays lui-même : Kemet, « la Terre noire ».

Toute l’économie tenait à la hauteur de cette crue. Trop basse, elle laissait les champs hauts à sec et la famine s’installait ; trop haute, elle emportait les digues, les canaux et les villages. Les nilomètres — escaliers gradués aménagés à Éléphantine, à Kom Ombo ou plus tard sur l’île de Roda — servaient à mesurer la montée dès son arrivée au sud, ce qui permettait d’anticiper la récolte et de fixer l’impôt. Hâpy n’est donc pas une divinité contemplative : c’est le dieu dont le comportement décide du budget de l’État.

L’année égyptienne elle-même est calée sur lui. Son premier temps, la saison akhet, signifie « l’inondation ».

Le dieu des cavernes du sud

Où le dieu réside-t-il ? La tradition le loge dans des cavernes — les querty — situées à la première cataracte, dans la région d’Éléphantine et de l’île de Biggeh, ou plus au nord à Gebel el-Silsileh, là où la vallée se resserre entre deux falaises de grès.

Ces cavernes sont censées être le réservoir d’où l’eau jaillit chaque été, et leur garde est confiée à Khnoum, le dieu-bélier d’Éléphantine, qui contrôle le débit. C’est à Gebel el-Silsileh que les rois du Nouvel Empire firent aménager des chapelles et graver des textes en l’honneur de la crue, et l’on y célébrait son arrivée par des offrandes jetées au fleuve.

Cette localisation méridionale correspond à une observation exacte : la crue vient du sud, et sa progression vers le nord était suivie de proche en proche. Les Égyptiens ignoraient les sources du Nil mais savaient parfaitement d’où l’eau arrivait chez eux.

Deux Hâpy pour nouer les Deux Terres

L’image la plus reproduite du dieu n’est pas une image religieuse mais politique. Sur les flancs des trônes royaux, à Karnak comme à Louxor ou sur les colosses de Ramsès II, on voit deux figures identiques de Hâpy, l’une pour la Haute-Égypte et l’autre pour la Basse-Égypte, nouer ensemble une tige de lotus et une tige de papyrus autour du signe sema-taouy — une trachée flanquée de deux poumons, hiéroglyphe de l’union.

Le message est limpide. Ce qui unit les deux moitiés du pays, ce n’est pas seulement la conquête ou la personne du roi : c’est le fleuve, le même du sud au nord, et la crue qui arrive partout. Le dieu de l’abondance est convoqué pour légitimer l’unité territoriale, exactement comme Ouadjet et Nekhbet le font pour la titulature royale. Les listes divines tardives associent d’ailleurs ces deux déesses à Hâpy comme parèdres régionales, une pour chaque moitié du pays.

Un dieu sans temple, mais avec un hymne

Hâpy n’a laissé ni grand temple ni clergé comparable à ceux d’Amon ou de Ptah. Il a en revanche laissé un texte remarquable : l’Hymne à Hâpy, composition du Moyen Empire copiée et recopiée sur des papyrus scolaires du Nouvel Empire, dont le papyrus Sallier II et le papyrus Anastasi VII, ainsi que sur des dizaines d’ostraca.

Le poème s’ouvre par une salutation devenue célèbre : « Salut à toi, Hâpy, surgi de cette terre, venu pour faire vivre l’Égypte. » Il énumère ensuite ce qui arrive quand le dieu vient, puis ce qui arrive quand il tarde — la table vide, les greniers ouverts sur rien, les hommes en haillons. Un passage souligne enfin qu’on ne peut ni le sculpter, ni le loger dans un sanctuaire, ni connaître son lieu : Hâpy est une puissance sans image officielle et sans adresse.

C’est probablement la raison de son statut singulier. Les Égyptiens ne lui ont pas bâti de maison parce qu’il n’habitait nulle part en particulier : il arrivait.

Ce que disent les sources antiques

La Stèle de la Famine, gravée à l’époque ptolémaïque sur l’île de Sehel mais placée dans la bouche du roi Djoser, raconte sept années de crue insuffisante et de disette. Le texte attribue le dénouement à Khnoum, qui apparaît en songe au roi et rétablit le flot en échange d’une dotation pour son temple. Le document est un plaidoyer d’intérêts sacerdotaux autant qu’un récit — et il montre que le contrôle de la crue pouvait être revendiqué par plusieurs divinités concurrentes.

Hérodote fournit les deux témoignages grecs les plus utiles. Il écrit que l’Égypte est « un don du fleuve » (Enquête, II, 5), formule passée en proverbe, et rapporte plus loin (II, 19) qu’il a demandé à des prêtres pourquoi le Nil crue en été et décrue en hiver, contrairement à tous les fleuves qu’il connaissait, sans obtenir la moindre explication. Ce silence est précieux : il indique que les Égyptiens vivaient de la crue sans en connaître la cause, ce qui explique qu’ils l’aient traitée en divinité plutôt qu’en phénomène.

Pline l’Ancien (Histoire naturelle, V, 58) donne le barème administratif de la crue mesurée au nilomètre : douze coudées annoncent la famine, treize la disette, quatorze la joie, quinze la sécurité, seize l’abondance. La religion de Hâpy avait fini par se convertir en table de calcul fiscal.

Ne pas confondre : deux Hâpy

Un homonyme entretient une confusion fréquente. Hâpi, l’un des quatre fils d’Horus, est un dieu funéraire à tête de babouin, chargé de veiller sur les poumons du défunt et placé sous la protection de Nephthys. Il n’a aucun rapport avec la crue.

Les deux noms se transcrivent de façon très proche en français et se distinguent mal hors contexte. La règle pratique est simple : dans une scène d’offrandes ou sur un trône royal, c’est le dieu de la crue ; sur un vase canope ou dans une salle d’embaumement, c’est le fils d’Horus.

Lectures complémentaires

Pour le dieu-bélier qui garde les cavernes d’où sort la crue et façonne les êtres sur son tour, lire la fiche de Khnoum. Pour la déesse cobra du Delta associée à sa forme septentrionale, consulter Ouadjet. Pour l’autre grande divinité de la fertilité renaissante, voir Osiris, dont le cycle mythique épouse le rythme agraire, et le mythe d’Osiris. Pour la déesse qui garde les poumons dont s’occupe son homonyme, lire Nephthys.

Sources antiques

  • Hymne à Hâpy (papyrus Sallier II, papyrus Anastasi VII)
  • Stèle de la Famine, île de Sehel
  • Reliefs du sanctuaire de Gebel el-Silsileh
  • Hérodote, Enquête, II, 5 ; 19
  • Pline l'Ancien, Histoire naturelle, V, 58

À lire aussi

Questions fréquentes

Hâpy est-il le dieu du Nil ou de la crue ?

De la crue. Les Égyptiens distinguent le fleuve, *itérou*, et l'inondation annuelle, *ḥʿpy*, qui donne son nom au dieu. Hâpy n'est donc pas l'esprit d'un cours d'eau permanent mais la puissance d'un événement daté, la montée des eaux de la mi-juillet à septembre, dont dépendait la survie du pays. Une crue faible signifiait la famine, une crue excessive la destruction des digues.

Pourquoi Hâpy est-il représenté avec des seins et un ventre gonflé ?

Parce que son corps est un énoncé sur l'abondance, pas un portrait. Le ventre lourd figure les eaux gonflées, les seins tombants la capacité à nourrir. Hâpy n'est ni un homme ni une femme : c'est la fertilité du limon rendue visible. Sa peau, bleue ou verte, reprend les couleurs de l'eau et de la végétation qu'il apporte.

Qui sont les deux Hâpy qui nouent les plantes sur les trônes royaux ?

Ce sont les deux formes régionales du dieu, celle de Haute-Égypte et celle de Basse-Égypte, figurées sur les flancs des trônes de pharaon. Elles nouent le lotus et le papyrus autour du signe *sema-taouy*, la trachée et les poumons, emblème de l'union des Deux Terres. L'image est politique autant que religieuse : c'est la crue, la même du sud au nord, qui rend le pays un.