Mythologie égyptienne · Dieux & déesses

Neith, déesse de Saïs, des arcs et du métier à tisser

En bref

Neith est la déesse de Saïs, dans le Delta occidental : archère coiffée de la couronne rouge, patronne des tisserands, mère de Sobek et l'une des quatre gardiennes des viscères du défunt. Les textes tardifs d'Esna en font une créatrice antérieure aux dieux, sortie seule du Noun.

  • arc, flèches et chasse
  • tissage et bandelettes
  • création primordiale (théologie d'Esna)
  • protection des morts et des viscères
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Qui est Neith ?

Neith est la déesse de Saïs, dans le Delta occidental, et l’une des plus anciennes divinités attestées d’Égypte. Son emblème — deux flèches croisées sur un étui, une peau ou un bouclier stylisé — apparaît sur les monuments dès les premières dynasties, avant même que l’iconographie divine ne se stabilise. Elle est à la fois archère, tisserande, mère de Sobek et, dans les temples de l’époque tardive, créatrice du monde. Cette accumulation n’est pas un désordre : elle mesure la durée d’un culte qui a traversé trois millénaires en s’enrichissant à chaque étape.

Une déesse plus vieille que les mythes

Neith est présente avant presque tout le reste. Les noms de deux femmes de la Ire dynastie — Neith-hotep et Mer-neith, cette dernière probablement régente au nom de son fils — la contiennent déjà, ce qui suppose un culte pleinement constitué autour de 3000 av. J.-C. Son enseigne, plantée sur un mât, figure parmi les étendards des nomes les plus anciens.

Cette antériorité explique une bizarrerie : Neith n’appartient à aucun des grands systèmes théologiques. Elle n’est ni dans l’Ennéade d’Héliopolis avec Atoum, ni dans la triade memphite de Ptah, ni dans la triade thébaine d’Amon. Elle est arrivée avant eux et n’a jamais eu besoin d’être rattachée.

L’arc et la navette

Deux objets définissent Neith, et ils ne vont pas ensemble à première vue.

Le premier est l’arme. Son emblème est un bouclier — probablement une peau tendue sur un cadre — traversé de deux flèches. On la représente parfois arc en main, et les textes la disent « celle qui ouvre le chemin » aux armées. Les Égyptiens plaçaient son nom sur des flèches et des harpons ; à la Basse Époque, les soldats de Saïs relèvent explicitement d’elle. Elle occupe ainsi, dans le panthéon égyptien, une position que les dieux de la guerre d’autres traditions se partagent plus nettement : Neith arme sans être une divinité du carnage, à la différence de Sekhmet.

Le second est le métier à tisser. Neith patronne les tisserands, et l’ancienne égyptologie lisait d’ailleurs son emblème comme une navette avant de le réinterpréter en bouclier. Le tissage n’est pas ici un ornement domestique : c’est l’industrie qui produit les bandelettes de momie. Une déesse qui donne le lin donne aussi ce qui enveloppe les morts, ce qui explique en partie son rôle funéraire.

Neith porte souvent la couronne rouge (decheret) de Basse-Égypte, signe de son ancrage dans le Delta. Cette coiffe royale est distincte de son emblème propre, dont l’identification reste discutée : deux flèches croisées sur ce qui pourrait être un étui, une peau ou un bouclier stylisé.

Mère de Sobek

La généalogie de Neith tient en une ligne, mais cette ligne est très ancienne : elle est la mère de Sobek, le dieu crocodile. La formule 317 des Textes des Pyramides, où le roi défunt s’identifie à « Sobek au plumage vert, fils de Neith », l’atteste dès l’Ancien Empire.

L’association a une logique géographique : Neith règne sur les marais du Delta, Sobek sur ceux du Fayoum. Ce sont les deux zones d’eaux dormantes de l’Égypte, et le crocodile y est chez lui. Une déesse des roseaux et des flèches, un dieu des eaux troubles — la mère et le fils se partagent le même paysage.

Neith n’a en revanche ni époux stable ni autre descendance clairement établie. Les textes d’Esna vont plus loin encore : ils insistent sur le fait qu’elle a engendré sans partenaire, ce qui la place hors du système familial habituel des dieux égyptiens.

L’arbitre du procès d’Horus et de Seth

Le Papyrus Chester Beatty I, copié sous la XXe dynastie, raconte le long procès qui oppose Horus et Seth pour la succession d’Osiris. Le tribunal des dieux s’enlise ; incapable de trancher, il écrit à Neith pour lui demander son avis.

Sa réponse est un modèle de gouvernement. Elle tranche sans hésiter : que la fonction royale revienne à Horus, l’héritier légitime. Mais elle ajoute immédiatement une compensation pour le perdant — que les biens de Seth soient doublés et qu’on lui donne pour épouses Anat et Astarté, deux déesses guerrières venues du Levant. Et elle termine par une menace, adressée au tribunal lui-même : si l’on ne suit pas son avis, le ciel s’écroulera.

La scène est révélatrice de son statut. Neith n’est pas partie prenante du conflit osirien, elle n’y a ni fils ni intérêt ; c’est précisément pour cela qu’on la consulte. Le récit lui donne le rôle d’une autorité extérieure et incontestable — celle qui était là avant que la querelle commence.

Ce que dit la théologie d’Esna

À l’époque gréco-romaine, le temple d’Esna, en Haute-Égypte, grave sur ses parois une cosmogonie où Neith joue le premier rôle. Le texte est tardif, mais il systématise des traditions plus anciennes du Delta.

Neith y surgit seule des eaux du Noun, sous la forme d’une vache. Elle crée par la parole, façonne le lieu où elle se tient — Esna, puis Saïs —, puis produit la lumière et les dieux. Un passage la qualifie de « père des pères et mère des mères » : elle n’est pas une déesse-mère au sens ordinaire, mais un principe antérieur à la distinction des sexes, capable d’engendrer les deux.

Le même corpus lui attribue une paternité redoutable : c’est de sa salive, crachée dans les eaux primordiales, que naît Apophis, le serpent du chaos qui attaquera chaque nuit la barque de . Le détail est théologiquement audacieux : la créatrice produit aussi ce qui menace sa création, et l’ennemi du soleil n’est pas un intrus venu du dehors, mais un rebut de l’acte créateur lui-même.

Une des quatre gardiennes du mort

Le rôle funéraire de Neith est le plus visible archéologiquement. À partir du Nouvel Empire, quatre déesses veillent sur les vases canopes qui contiennent les viscères du défunt, chacune associée à l’un des quatre fils d’Horus : Isis avec Amset, Nephthys avec Hâpi, Neith avec Douamoutef — le chacal, qui garde l’estomac — et Serket avec Kébehsenouf.

Le témoignage le plus célèbre est le coffre à canopes de Toutânkhamon : un naos d’albâtre protégé par quatre statues de déesses aux bras écartés, tournées vers l’extérieur, dont Neith. Le geste dit tout du rôle : elles ne regardent pas le mort, elles surveillent ce qui pourrait l’approcher.

Ce patronage se comprend mieux quand on se souvient qu’elle donne aussi le lin. La déesse qui tisse les bandelettes est logiquement celle qui protège le corps qu’elles enveloppent, jusque dans la Douat.

Ce que disent les sources antiques

Hérodote ne nomme jamais Neith : il l’appelle Athéna, selon l’usage grec d’assimiler les dieux étrangers. Son témoignage n’en est pas moins précieux. Il décrit à Saïs la fête des lampes (Enquête, II, 62) : une nuit entière, les habitants allument devant leurs maisons des lampes plates remplies d’huile et de sel, et ceux qui ne peuvent pas venir à Saïs en font autant chez eux, si bien que toute l’Égypte est éclairée. Il précise avoir entendu une explication religieuse de cette nuit de lumières, mais refuse de la rapporter.

Il situe aussi (II, 169-170) le tombeau d’Osiris dans l’enceinte du sanctuaire de Saïs, derrière le temple, au bord d’un lac circulaire bordé de pierre, où se jouaient de nuit des « mystères » qu’il se dit tenu de taire. Le grand sanctuaire de Neith abritait donc, dans la capitale de la XXVIe dynastie, une des tombes revendiquées d’Osiris.

Platon, dans le Timée (21e), donne l’équivalence explicite : la déesse tutélaire de Saïs se nomme Neith en égyptien et Athéna en grec. C’est dans cette ville, et de la bouche des prêtres de Neith, que Solon est censé avoir reçu le récit de l’Atlantide. L’assimilation n’était pas arbitraire : Athéna aussi arme et tisse.

Lectures complémentaires

Pour le dieu crocodile dont elle est la mère et qui règne sur le Fayoum, lire la fiche de Sobek. Pour le serpent du chaos né de sa salive selon Esna, consulter la fiche d’Apophis. Pour le procès dont elle est l’arbitre, voir les fiches d’Horus et de Seth, ainsi que le mythe d’Osiris. Pour l’autre grande déesse dangereuse du panthéon, voir la fiche de Sekhmet. Pour situer son versant guerrier parmi les traditions du monde, lire la comparaison des dieux de la guerre.

Sources antiques

  • Textes des Pyramides, formule 317 (Sobek fils de Neith)
  • Textes des Sarcophages
  • Papyrus Chester Beatty I (Querelles d'Horus et de Seth)
  • Textes cosmogoniques du temple d'Esna
  • Hérodote, Enquête, II, 62 ; 169-170
  • Platon, Timée, 21e

À lire aussi

Questions fréquentes

De quoi Neith est-elle la déesse ?

Neith cumule des domaines que l'on croirait incompatibles : l'arc et la flèche, qui font d'elle une déesse guerrière et chasseresse ; le métier à tisser, qui la place à l'origine des étoffes et donc des bandelettes de momie ; et, dans la théologie tardive d'Esna, la création du monde entier. Ces trois faces tiennent ensemble par une même idée : Neith est celle qui produit — une arme, un tissu ou un cosmos.

Pourquoi les Grecs identifiaient-ils Neith à Athéna ?

Parce que les deux déesses associent la guerre et le travail de la laine, une combinaison rare. Platon le dit explicitement dans le *Timée* : la divinité tutélaire de Saïs se nomme Neith en égyptien et Athéna en grec. Hérodote appelle d'ailleurs « temple d'Athéna » le grand sanctuaire de Saïs, et c'est derrière ce temple qu'il situe le tombeau d'Osiris.

Neith est-elle vraiment la mère de Sobek ?

Oui, et cette filiation est l'une des plus anciennes attestées du panthéon. Les Textes des Pyramides, vers 2400 av. J.-C., font déjà de Sobek « le fils de Neith ». Elle ne l'inscrit pourtant dans aucune généalogie olympienne à l'égyptienne : Neith reste en dehors de l'Ennéade d'Héliopolis, avec sa lignée propre et son sanctuaire dans le Delta.