Mythologie grecque · Créatures
Empousa, le spectre d'Hécate à la jambe de bronze dans la mythologie grecque
En bref
Empousa est un spectre de la mythologie grecque associé à Hécate. Chez Aristophane, elle change sans cesse de forme, a le visage en feu, une jambe de bronze et l'autre de bouse. Plus tard, Philostrate en fait un démon séducteur qui dévore les jeunes hommes, confondu avec les lamies.
Empousa (ou Empuse) est, dans la mythologie grecque, un spectre nocturne lié à Hécate. Elle se distingue par une capacité à changer sans cesse de forme et par un corps dépareillé : chez Aristophane, son visage flamboie, une de ses jambes est de bronze, l’autre de bouse. D’abord épouvantail comique des Athéniens, elle devient sous l’Empire romain un démon séducteur qui attire les jeunes hommes pour les dévorer, confondu avec Lamia et les lamies.
Un spectre du cortège d’Hécate
Empousa n’a ni généalogie, ni récit d’origine. Elle se définit par son lien avec Hécate, déesse des carrefours, des seuils et des morts sans repos. Les scholies aux Grenouilles et la Souda, lexique byzantin, expliquent qu’elle est un phasma, une apparition, envoyée par Hécate pour effrayer les malheureux ; d’autres commentateurs y voient une forme prise par la déesse elle-même.
Ce rattachement explique son domaine : la nuit, les chemins, les marges du monde des vivants. Empousa apparaît à ceux qui voyagent seuls, aux initiés en route vers les Enfers, à ceux que les dieux veulent éprouver. Elle partage ce territoire avec d’autres fantômes féminins de la croyance grecque, Mormo, Gello ou Lamia, dont elle finit par se rapprocher.
Les Grenouilles d’Aristophane : une apparition sur le chemin des Enfers
Le texte fondateur est une scène des Grenouilles d’Aristophane (405 av. J.-C., v. 285-305). Dionysos, déguisé en Héraclès, descend aux Enfers avec son esclave Xanthias pour ramener le poète Euripide. Dans les ténèbres, Xanthias aperçoit « une bête énorme » qui change d’aspect à chaque instant :
- c’est d’abord un bœuf,
- puis un mulet,
- puis une femme d’une grande beauté,
- puis une chienne.
Dionysos, terrifié, s’écrie : « C’est Empousa ! » Xanthias confirme : tout son visage brille comme du feu, elle a une jambe de bronze et l’autre de bouse. Le dieu se réfugie derrière son propre prêtre assis au premier rang du théâtre, et l’apparition disparaît.
La scène est comique, mais elle suppose un public qui connaît la créature : Aristophane n’a pas besoin de la présenter. Elle prépare aussi l’arrivée des initiés d’Éleusis, chœur des Grenouilles : Empousa sert d’épreuve terrifiante sur le chemin des morts, comme les visions qui, croyait-on, effrayaient les candidats aux Mystères avant la révélation finale.
Un nom devenu une injure
Empousa servait aussi d’insulte. Dans L’Assemblée des femmes (v. 1056-1057), Aristophane compare une vieille femme à une Empousa « couverte de pustules sanglantes ». Démosthène, dans Sur la couronne (130), attaque son adversaire Eschine en rappelant que sa mère était surnommée Empousa, « parce qu’elle faisait et subissait tout » : le nom désigne ici la femme capable de toutes les métamorphoses, et donc de toutes les compromissions.
Ces deux emplois montrent la double image de la créature : la laideur effrayante et la mobilité sans limite.
De l’épouvantail au démon séducteur : Philostrate
Six siècles après Aristophane, Philostrate (Vie d’Apollonios de Tyane, IIIe siècle apr. J.-C.) donne à Empousa sa forme la plus durable.
- En route vers l’Inde (II, 4), Apollonios et ses compagnons rencontrent de nuit une empousa qui change de forme et disparaît. Le sage la fait fuir en l’injuriant et en ordonnant à ses compagnons de faire de même ; elle s’enfuit en poussant des cris aigus.
- À Corinthe (IV, 25), le jeune philosophe Ménippe s’apprête à épouser une riche et belle étrangère. Apollonios, présent au banquet de noces, dévoile qu’elle est une empousa, « de celles que beaucoup appellent lamies ou mormolykes ». Les ors et l’argenterie du festin s’évanouissent comme une illusion. Pressée de questions, la créature avoue qu’elle engraissait Ménippe de plaisirs pour dévorer son corps, car les empouses aiment la chair jeune et le sang pur.
Chez Philostrate, Empousa n’est plus le spectre grotesque d’Hécate, mais une séductrice qui se nourrit de ses amants. Elle se confond désormais avec les lamies : c’est cet épisode, repris par Robert Burton puis par John Keats dans son poème Lamia (1820), qui façonne leur image moderne commune.
Variantes : jambe de bronze ou jambe d’âne
Les sources ne s’accordent pas sur la jambe d’Empousa. Aristophane parle de bronze et de bouse, opposition comique entre le métal noble et l’excrément. Les commentateurs tardifs et la Souda la disent onoskélis, « à jambe d’âne » : la créature trahirait sous ses déguisements un pied animal. Ils rapprochent aussi son nom de l’idée d’un être qui se déplace sur un seul pied. Goethe s’en souviendra dans la Nuit de Walpurgis classique du Second Faust, où Empusa salue Méphistophélès en cousin, à cause de son pied d’âne qui répond au pied de cheval du diable.
Ce que disent les sources antiques
- Aristophane (Les Grenouilles, v. 285-305) est le témoin principal : métamorphoses successives, visage de feu, jambe de bronze, apparition aux portes des Enfers.
- Aristophane (L’Assemblée des femmes, v. 1056-1057) et Démosthène (Sur la couronne, 130) montrent l’usage du nom comme injure.
- Les scholies aux Grenouilles et la Souda la rattachent à Hécate et transmettent la jambe d’âne.
- Philostrate (II, 4 et IV, 25) en fait un démon séducteur et l’assimile aux lamies.
Lectures complémentaires
Pour la déesse dont Empousa est l’envoyée, lire la fiche d’Hécate. Le démon féminin auquel elle est assimilée est présenté dans la fiche de Lamia. La descente comique des Grenouilles met en scène Dionysos, qui se déguise en Héraclès, et elle mène au royaume d’Hadès. D’autres créatures féminines dangereuses peuplent le même imaginaire : les Sirènes et les Harpies. Le panorama d’ensemble se trouve sur la page de la mythologie grecque.
Sources antiques
- Aristophane, Les Grenouilles, v. 285-305
- Aristophane, L'Assemblée des femmes, v. 1056-1057
- Démosthène, Sur la couronne, 130
- Scholies aux Grenouilles d'Aristophane, v. 293
- Philostrate, Vie d'Apollonios de Tyane, II, 4 et IV, 25
- Souda, s.v. Ἔμπουσα
Questions fréquentes
Empousa est-elle une fille d'Hécate ?
Aucune source antique sûre ne lui donne de parents. Les scholies aux Grenouilles et la Souda la disent envoyée par Hécate, ou voient en elle une apparence prise par la déesse elle-même. Elle appartient à son cortège nocturne plutôt qu'à sa descendance.
Pourquoi Empousa a-t-elle une jambe de bronze ?
C'est le trait que lui prête Aristophane dans Les Grenouilles : une jambe de bronze et l'autre de bouse. Les commentateurs tardifs parlent plutôt d'une jambe d'âne. Ce pied dépareillé, comique sur scène, marque l'être qui n'est pas tout à fait humain sous ses déguisements.
Quelle différence entre Empousa et Lamia ?
Lamia est d'abord une reine libyenne dotée d'un mythe propre, transformée par la vengeance d'Héra. Empousa n'a pas de récit d'origine : c'est un spectre lié à Hécate, défini par ses métamorphoses. Philostrate finit par les confondre en un même type de démon séducteur.