Mythologie grecque · Créatures

Lamia, la reine libyenne devenue mangeuse d'enfants dans la mythologie grecque

En bref

Lamia est, dans la mythologie grecque, une reine de Libye aimée de Zeus. Héra, jalouse, la prive de ses enfants ; folle de douleur, elle devient un monstre qui enlève et dévore les enfants des autres. Son nom sert ensuite à désigner toute une classe de démons féminins, les lamies.

Lamia est, dans la mythologie grecque, une reine de Libye d’une grande beauté, aimée de Zeus. Héra, jalouse, fait périr ses enfants ; brisée par le deuil, Lamia devient un monstre qui enlève et dévore les enfants des autres. Elle est l’une des rares créatures grecques dont le mythe sert d’abord à faire peur aux enfants : les nourrices athéniennes la brandissaient comme un croque-mitaine. Son nom, passé au pluriel, désigne ensuite toute une famille de démons féminins, les lamies, proches de l’Empousa.

Qui est Lamia ? Une reine changée en démon

Lamia n’appartient pas à la grande lignée monstrueuse de Typhon et d’Échidna. Elle n’est pas née monstre : elle le devient. C’est ce qui la distingue de la Chimère ou de l’Hydre, et la rapproche de figures comme Méduse ou Scylla, femmes transformées par la colère ou la jalousie d’une divinité.

Son domaine est intime et terrible : la maternité perdue. Lamia s’attaque aux nourrissons et aux jeunes enfants, parfois aux jeunes hommes qu’elle séduit avant de les dévorer. Elle incarne la peur de la mort infantile, omniprésente dans le monde antique, et la figure inversée de la mère.

Généalogie : des traditions à distinguer

Les scholies donnent à la reine libyenne Bélos pour père. Pausanias (X, 12, 1-3) mentionne une Lamia fille de Poséidon, mère par Zeus d’une première Sibylle nommée ainsi par les Libyens. Il distingue cette prophétesse anonyme d’Hérophile, plus jeune, fille d’une nymphe et d’un mortel. Ce passage n’identifie pas explicitement sa Lamia à la reine dévoreuse d’enfants : l’arbre du site ne lui attribue donc pas Poséidon pour père.

Le poète Stésichore (VIe siècle av. J.-C.), cité par une scholie aux Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, fait d’elle la mère de Scylla, le monstre du détroit. Cette filiation, isolée, montre que Lamia était perçue très tôt comme une génitrice de monstres marins ou dévorants.

Le mythe : la vengeance d’Héra

La version la plus complète, transmise par les scholies à Aristophane et attribuée à l’historien Duris de Samos (IVe-IIIe siècle av. J.-C.), suit un schéma bien connu de la mythologie grecque :

  1. Zeus s’unit à Lamia, belle reine libyenne.
  2. Héra, comme pour Sémélé ou Léto, poursuit sa rivale : elle fait périr les enfants nés de cette union, ou pousse Lamia à les tuer elle-même dans un accès de folie.
  3. Lamia, rendue folle de douleur, perd sa beauté. Son visage devient bestial.
  4. Jalouse des autres mères, elle enlève et tue leurs enfants.
  5. Héra lui ôte le sommeil pour qu’elle ne trouve jamais de repos. Zeus, par pitié, lui accorde le pouvoir de retirer ses yeux et de les remettre : elle peut ainsi dormir, les yeux posés à côté d’elle.

Ce dernier détail, étrange, fait de Lamia une créature à la fois pitoyable et effrayante. Plutarque (De la curiosité, 515f-516a) le reprend comme image morale : chez elle, Lamia est aveugle et range ses yeux dans un vase ; elle ne les remet que pour sortir. Ainsi font les curieux, aveugles à leurs propres défauts et perspicaces pour ceux des autres.

Variantes : de la reine cruelle au monstre de Delphes

La version rationalisée de Diodore

Diodore de Sicile (XX, 41, 3-6) raconte l’histoire sans dieux. Lamia est une reine de Libye, d’une beauté remarquable, qui vit dans une caverne. Après la mort de ses propres enfants, elle ordonne qu’on arrache les nourrissons à leurs mères pour les faire tuer ; sa cruauté rend son visage bestial. Diodore ajoute que, lorsqu’elle s’enivrait, elle laissait chacun faire ce qu’il voulait sans surveiller personne : de là viendrait la légende de la reine qui ne voit pas. Pour appuyer son récit, il cite un vers d’Euripide qui parle de Lamia comme d’une Libyenne au nom tristement célèbre.

Lamia-Sybaris, le monstre du mont Kirphis

Antoninus Liberalis (Métamorphoses, 8), d’après Nicandre, raconte un autre mythe. Un monstre que l’on appelle Lamia ou Sybaris vit dans une grotte du mont Kirphis, près de Delphes, et ravage les troupeaux et les hommes. L’oracle ordonne de lui livrer un jeune homme : le sort tombe sur Alcyonée. Le héros Eurybatos, ému par sa beauté, prend sa place, saisit le monstre, le traîne hors de la grotte et le précipite du haut des rochers. Une source jaillit à l’endroit où elle s’est fracassé la tête : on l’appelle Sybaris.

Des lamies au pluriel

À partir de l’époque classique, Lamia devient un nom commun. Strabon (I, 2, 8) la range avec Gorgo, Éphialtès et Mormolykè parmi les épouvantails qu’on agite devant les enfants. Horace (Art poétique, v. 340) en tire une image proverbiale : un bon poète ne doit pas tirer vivant du ventre de Lamia l’enfant qu’elle vient de manger. Dion Chrysostome (Discours V) rapporte un « mythe libyen » où des créatures à buste de femme séduisante et à corps de serpent attirent les voyageurs dans le désert pour les dévorer.

Enfin, Philostrate (Vie d’Apollonios de Tyane, IV, 25) raconte comment le sage Apollonios démasque à Corinthe la fiancée du jeune Ménippe : une « empousa », que l’on appelle aussi lamie ou mormolykè, qui engraisse ses amants pour se nourrir de leur chair. Lamia y rejoint définitivement l’Empousa, autre démon féminin séducteur.

Ce que changent les auteurs

SourceStatut de LamiaCause de sa monstruositéTrait distinctif
Duris (via les scholies)reine libyenne aimée de ZeusHéra fait périr ses enfantsyeux amovibles, insomnie
Diodore, XX, 41reine humaine de Libyecruauté après la mort de ses enfantsivresse, caverne
Plutarque, De la curiositéfigure de contenon préciséeyeux rangés dans un vase
Antoninus Liberalis, 8monstre de Delphes (Sybaris)aucunetuée par Eurybatos
Dion Chrysostome, Discours Vespèce (les lamies)aucunebuste de femme, corps de serpent
Philostrate, IV, 25démon séducteuraucuneamante qui dévore son fiancé

La progression est nette : une reine tragique, presque une victime d’Héra, devient un démon générique. Le mythe perd son origine divine pour ne garder que la fonction d’épouvantail.

Ce que disent les sources antiques

  • Stésichore (fr. 220 PMG) est le plus ancien témoin conservé : il fait de Lamia la mère de Scylla.
  • Aristophane (Les Guêpes, v. 1035, repris dans La Paix, v. 758) glisse Lamia dans le portrait grotesque et monstrueux du démagogue Cléon, signe que le public athénien la connaissait bien.
  • Duris de Samos, cité par les scholies, donne le récit complet de la vengeance d’Héra et du don des yeux amovibles.
  • Diodore (XX, 41) rationalise le mythe et cite Euripide.
  • Strabon, Horace et Plutarque attestent son rôle d’épouvantail pour enfants.
  • Antoninus Liberalis (8) conserve le mythe delphique de Lamia-Sybaris.
  • Pausanias (X, 12, 1-3) distingue la Sibylle libyenne, fille de Lamia, d’Hérophile.
  • Philostrate (IV, 25) fixe l’image de la lamie séductrice qui inspirera le poème Lamia de John Keats (1820).

Héritage du mythe

Le Moyen Âge et la Renaissance font des lamies des sorcières et des démons de la nuit ; la Vulgate latine emploie même le mot lamia pour traduire une créature nocturne dans le livre d’Isaïe (34, 14). Au XIXe siècle, Keats, à travers l’Anatomie de la mélancolie de Robert Burton qui résume Philostrate, transforme Lamia en femme-serpent amoureuse, démasquée par un philosophe. Cette relecture romantique a fixé l’image moderne d’une Lamia mi-femme mi-serpent, que les textes grecs les plus anciens ne décrivent pas.

Lectures complémentaires

Pour l’autre démon féminin auquel Lamia est assimilée, lire la fiche de l’Empousa. La jalousie d’Héra envers les amantes de Zeus se retrouve dans les fiches de Sémélé et de Léto. Pour sa fille supposée, voir Scylla, et pour une autre femme changée en monstre, Méduse. Le sanctuaire où Lamia-Sybaris terrorisait les pèlerins est présenté dans la fiche de Delphes. Le panorama des créatures se trouve sur la page de la mythologie grecque.

Sources antiques

  • Stésichore, fragment 220 PMG (Scylla fille de Lamia, via la scholie à Apollonios de Rhodes, IV, 825-831)
  • Aristophane, Les Guêpes, v. 1035 ; La Paix, v. 758
  • Euripide, fragment cité par Diodore de Sicile, XX, 41, 6
  • Duris de Samos, FGrHist 76 F 17 (via les scholies)
  • Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, XX, 41, 3-6
  • Strabon, Géographie, I, 2, 8
  • Horace, Art poétique, v. 340
  • Plutarque, De la curiosité, 515f-516a
  • Dion Chrysostome, Discours V (le mythe libyen)
  • Antoninus Liberalis, Métamorphoses, 8
  • Pausanias, Description de la Grèce, X, 12, 1-3 (Sibylle libyenne et Hérophile distinguées)
  • Philostrate, Vie d'Apollonios de Tyane, IV, 25

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Lamia dévore-t-elle les enfants ?

Selon la version la plus répandue, transmise par les scholies et attribuée à Duris de Samos, Héra punit la liaison de Zeus avec Lamia en faisant périr ses enfants. Le deuil la rend folle et jalouse des autres mères : elle enlève alors leurs enfants pour les tuer. Diodore rationalise le mythe en reine libyenne cruelle, sans intervention divine.

Quelle différence entre Lamia et les lamies ?

Lamia est d'abord un personnage unique, la reine libyenne. Dès l'époque classique, son nom devient un nom commun : les lamies forment une classe de démons féminins séducteurs et dévoreurs, que Philostrate confond avec les empouses et les mormolykes. Dion Chrysostome leur prête un buste de femme et un corps de serpent.

Lamia est-elle la mère de Scylla ?

C'est une variante ancienne : le poète Stésichore, cité par une scholie aux Argonautiques, fait de Scylla une fille de Lamia. Homère ne nomme que Cratéis comme mère de Scylla, et d'autres auteurs la rattachent à Phorkys ou à Typhon et Échidna.