Mythologie grecque · Créatures
Les Harpies, ravisseuses ailées de la mythologie grecque
En bref
Les Harpies sont, dans la mythologie grecque, des puissances ailées filles de Thaumas et de l'Océanide Électre, sœurs d'Iris. Vents ravisseurs chez Homère, elles tourmentent le devin Phinée chez Apollonios avant de devenir, chez Virgile, des monstres à visage de femme et corps d'oiseau.
Les Harpies sont, dans la mythologie grecque, des puissances ailées dont le nom signifie « les ravisseuses ». Filles de Thaumas et de l’Océanide Électre, sœurs de la messagère Iris, elles incarnent d’abord les rafales qui emportent les hommes sans laisser de trace. La tradition littéraire en fait ensuite le fléau du devin Phinée, chassé par les fils de Borée pendant l’expédition des Argonautes, puis, chez Virgile, des monstres affamés à visage de femme et corps d’oiseau. Leur histoire est celle d’une lente métamorphose : du vent qui ravit au monstre qui souille.
Le nom : des « ravisseuses »
Le grec Hárpuiai se rattache au verbe harpázô, « saisir, enlever, ravir ». Le nom dit leur fonction avant de dire leur apparence. Ce que font les Harpies, c’est emporter : une personne, un repas, une vie. Les noms individuels que donnent les sources vont dans le même sens. Hésiode nomme Aello, « la Bourrasque », et Okypétè, « Celle qui vole vite » ; l’Iliade connaît Podargè, « Aux pieds rapides » ; Virgile met en scène Céléno, « la Sombre ». Ce sont des noms de vitesse et de nuée, pas de visage.
Généalogie : une famille de prodiges
Hésiode, dans la Théogonie (v. 265-269), place les Harpies dans la descendance de la mer. Thaumas, fils de Pontos et de Gaia, épouse Électre, fille d’Océan — une Océanide à ne pas confondre avec la fille d’Agamemnon. Elle lui donne la rapide Iris et les Harpies « aux belles chevelures », Aello et Okypétè, qui sur leurs ailes rapides suivent les souffles des vents et les oiseaux.
La fratrie a sa logique. Thaumas est « l’Émerveillement » ; ses filles sont des prodiges du ciel. Iris porte les messages des dieux, les Harpies emportent leurs proies : un même mouvement fulgurant, tourné une fois vers le lien, une fois vers la perte. Apollodore (Bibliothèque, I, 2, 6) reprend cette filiation en nommant les sœurs Aellopous et Okypétè.
Une seule Harpie a une descendance attestée. Au chant XVI de l’Iliade (v. 148-151), la Harpie Podargè, paissant dans une prairie au bord du fleuve Océan, conçoit de Zéphyr les deux chevaux immortels Xanthos et Balios, attelés au char d’Achille. La Harpie est ici une jument-vent : les chevaux les plus rapides de l’épopée naissent de l’union de deux souffles.
Chez Homère : le vent qui fait disparaître
Homère ne décrit jamais les Harpies. Il les fait agir, et toujours de la même façon. Quand Télémaque parle de son père sans nouvelles, il dit que « les Harpies l’ont emporté sans gloire » (Odyssée, I, 241) ; le porcher Eumée reprend la même formule (XIV, 371). L’expression désigne une disparition sans cadavre, donc sans funérailles ni renom : le pire sort pour un héros.
Le passage le plus développé est la prière de Pénélope à Artémis (Odyssée, XX, 61-78). Elle souhaite qu’une tempête l’enlève, comme jadis les filles de Pandaréos : orphelines, élevées par les déesses, elles furent ravies par les Harpies au moment même où Aphrodite allait demander pour elles un mariage à Zeus, et livrées aux Érinyes pour les servir. Les Harpies y sont des agents de l’invisible, qui arrachent les vivants au monde connu pour les remettre aux puissances de la vengeance.
Phinée et les Argonautes : le récit central
L’épisode qui a fixé leur image est celui de Phinée, roi-devin de Thrace, que les Argonautes de Jason rencontrent sur la route de la Colchide. Apollonios de Rhodes lui consacre une longue séquence (Argonautiques, II, 178-300).
Phinée a reçu d’Apollon le don de prophétie, mais il a révélé trop exactement la pensée de Zeus. Zeus l’a puni d’une vieillesse interminable, de la cécité, et des Harpies : chaque fois qu’on lui sert un repas, elles fondent des nuages, arrachent la nourriture de ses mains et de sa bouche, et laissent sur ce qui reste une puanteur insoutenable. Le vieillard, réduit à la peau et aux os, reconnaît dans les Argonautes ceux qui doivent le délivrer.
Zétès et Calaïs, les fils ailés de Borée, montent la garde près du repas. Les Harpies surgissent ; les Boréades les poursuivent l’épée à la main à travers le ciel. Ils allaient les rattraper aux îles Plotai (« flottantes ») quand Iris intervient : il n’est pas permis, dit-elle, de frapper les « chiennes du grand Zeus ». Elle jure par l’eau du Styx que les Harpies ne reviendront plus chez Phinée. Les fils de Borée font demi-tour, et les îles prennent le nom de Strophades, les îles « du retour ». Les Harpies, elles, regagnent une caverne de Crète. Délivré, Phinée révèle aux héros la route vers la Toison d’or, notamment le passage des Roches Cyanées — une étape clé du récit de Jason et la Toison d’or.
Variantes : ce que changent les auteurs
Apollodore (Bibliothèque, I, 9, 21) diverge sur trois points. D’abord la faute de Phinée : selon les versions, il a prédit l’avenir aux hommes, aveuglé ses propres fils à l’instigation de leur belle-mère, ou indiqué aux fils de Phrixos la route de la Colchide vers la Grèce. Ensuite l’enjeu de la poursuite : un oracle voulait que les Harpies périssent par les fils de Borée, et que ceux-ci meurent s’ils échouaient. Enfin le sort des fuyardes : l’une tombe dans le fleuve Tigrès, dans le Péloponnèse, rebaptisé Harpys d’après elle ; on la nomme Nikothoé ou Aellopous. L’autre, Okypétè ou Okythoé (Hésiode, précise Apollodore, l’appelle Okypodè), fuit jusqu’aux îles Échinades, dites depuis Strophades parce qu’elle s’y retourna.
Virgile déplace l’épisode dans l’Énéide (III, 209-258). Chassées de chez Phinée, les Harpies se sont installées aux Strophades, en mer Ionienne. Énée et ses Troyens y abattent du bétail ; les Harpies s’abattent sur le festin et le souillent. Le poète les décrit avec une précision nouvelle : visages de vierges, ventre immonde, mains crochues, pâleur de faim. Les épées troyennes ne parviennent pas à les blesser. Perchée sur un rocher, Céléno, qui se dit « la plus grande des Furies », lance une prophétie : les Troyens atteindront l’Italie, mais ne fonderont leur ville qu’après avoir été réduits par la faim à manger leurs tables. L’oracle s’accomplit au chant VII (v. 107-129), quand les Troyens dévorent les galettes de blé qui leur servaient d’assiettes — Énée y attribue alors la prophétie à son père Anchise, incohérence souvent relevée par les commentateurs. Au chant VI (v. 289), les Harpies figurent encore parmi les monstres postés à l’entrée des Enfers.
De la jeune femme ailée au monstre-oiseau
L’iconographie suit la même pente que les textes. La céramique archaïque, notamment la coupe chalcidienne dite « de Phinée » conservée à Wurtzbourg, montre les Harpies en femmes ailées fuyant devant les Boréades, sans rien de repoussant. Eschyle en garde le souvenir : dans les Euménides (v. 50-51), la Pythie, cherchant à décrire les Érinyes, évoque celles qu’elle a vues en peinture emporter le repas de Phinée, avant de préciser que les Érinyes, elles, n’ont pas d’ailes.
Le corps d’oiseau à tête de femme s’impose ensuite, au point que Harpies et Sirènes se confondent dans les représentations. Le cas le plus célèbre est le « monument des Harpies » de Xanthos, en Lycie, tombeau-pilier du début du Ve siècle av. J.-C. dont les reliefs sont aujourd’hui au British Museum. Il doit son nom aux créatures ailées à tête de femme qui emportent de petites figures, lues comme des âmes. L’identification est discutée : beaucoup de spécialistes y voient plutôt des Sirènes, ou des démons funéraires sans nom précis. Le titre du monument relève de la tradition moderne, pas d’une inscription antique.
Héritage du mythe
Dante reprend directement Virgile : au chant XIII de l’Enfer, les Harpies « qui chassèrent les Troyens des Strophades » nichent dans la forêt des suicidés et se nourrissent des feuilles des arbres où sont enfermées les âmes, leur infligeant douleur à chaque morsure. Le monstre de la faim devient un instrument de la peine éternelle.
Le français a gardé le mot au sens figuré — une « harpie » est une femme criarde et avide —, glissement post-antique qui ne retient que la version virgilienne. Les naturalistes, enfin, ont donné le nom d’aigle harpie (Harpia harpyja) au grand rapace d’Amérique tropicale : un emprunt moderne qui revient, lui, au sens premier de ravisseur ailé.
Ce que disent les sources antiques
- Hésiode, Théogonie, v. 265-269 : filles de Thaumas et d’Électre, sœurs d’Iris ; Aello et Okypétè, « aux belles chevelures », rapides comme les vents.
- Homère, Iliade, XVI, 148-151 : la Harpie Podargè, mère par Zéphyr de Xanthos et Balios.
- Homère, Odyssée, I, 241 ; XIV, 371 ; XX, 61-78 : les Harpies « emportent » les disparus ; rapt des filles de Pandaréos, livrées aux Érinyes.
- Eschyle, Euménides, v. 50-51 : souvenir de peintures montrant les ravisseuses ailées du repas de Phinée.
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques, II, 178-300 : Phinée, poursuite par Zétès et Calaïs, serment d’Iris, îles Plotai devenues Strophades.
- Apollodore, Bibliothèque, I, 2, 6 et I, 9, 21 : noms Aellopous, Okypétè, Okythoé, Nikothoé ; oracle et sort des deux fuyardes.
- Virgile, Énéide, III, 209-258 ; VI, 289 ; VII, 107-129 : Céléno et la prophétie des tables mangées ; Harpies aux portes des Enfers.
Lectures complémentaires
Pour l’expédition au cours de laquelle les Harpies sont chassées, lire le récit de Jason et la Toison d’or et la fiche de Jason. Pour leur sœur, la messagère qui arrête la poursuite, voir la fiche d’Iris ; pour le père des Boréades, celle de Borée, et pour le vent père des chevaux d’Achille, celle de Zéphyr. Pour les autres femmes-oiseaux avec lesquelles elles se confondent, lire la fiche des Sirènes. Pour la formule homérique des disparus, relire le récit de l’Odyssée. Et pour l’ensemble du cluster, revenir au hub de la mythologie grecque.
Sources antiques
- Hésiode, Théogonie, v. 265-269
- Homère, Iliade, XVI, 148-151
- Homère, Odyssée, I, 241 ; XIV, 371 ; XX, 61-78
- Eschyle, Euménides, v. 50-51
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques, II, 178-300
- Apollodore, Bibliothèque, I, 2, 6 et I, 9, 21
- Virgile, Énéide, III, 209-258 ; VI, 289 ; VII, 107-129
À lire aussi
Récits où l’on retrouve cette entité
Questions fréquentes
Les Harpies étaient-elles laides dès l'origine ?
Non. Hésiode les dit « aux belles chevelures » et la céramique archaïque les montre en jeunes femmes ailées. La laideur, la faim et la puanteur viennent plus tard : déjà nettes chez Apollonios de Rhodes, elles culminent chez Virgile, dont les Harpies ont un visage de vierge pâle, un ventre immonde et des mains crochues.
Quelle différence entre les Harpies et les Sirènes ?
Les deux groupes finissent par partager un corps d'oiseau et une tête de femme, d'où les confusions, jusque dans l'interprétation du « monument des Harpies » de Xanthos. Mais les Sirènes attirent par la voix et retiennent ; les Harpies fondent du ciel et emportent. Les unes séduisent, les autres ravissent.
Pourquoi l'aigle harpie porte-t-il ce nom ?
Ce grand rapace des forêts d'Amérique centrale et du Sud, Harpia harpyja, doit son nom savant aux Harpies : les naturalistes européens ont vu dans ses serres énormes et sa manière d'arracher ses proies aux branches l'image même des ravisseuses ailées. C'est un emprunt moderne, sans lien avec un culte antique.