Mythologie grecque · Créatures
Lion de Némée : le fauve invulnérable du premier travail d'Héraclès
En bref
Le lion de Némée est le fauve monstrueux dont la mise à mort constitue le premier des douze travaux d'Héraclès. Élevé par Héra selon Hésiode, fils d'Orthos ou de Typhon selon les sources, il avait une peau qu'aucune arme ne perçait : Héraclès l'étrangla dans sa grotte à deux entrées et porta ensuite sa dépouille, la léonté.
Le lion de Némée est le fauve monstrueux dont la mise à mort ouvre le cycle des douze travaux d’Héraclès. Il dévastait la vallée de Némée, dans le nord-est du Péloponnèse, et sa peau ne pouvait être percée par aucune arme. Hésiode le rattache à la grande famille des monstres issue d’Échidna et dit qu’Héra l’avait élevé ; Apollodore en fait un fils de Typhon. Sa dépouille, la léonté, devient l’attribut le plus reconnaissable d’Héraclès : comprendre le lion, c’est comprendre pourquoi le héros porte une peau de fauve sur toutes les images.
Un fléau envoyé sur la terre d’Héra
Le lion n’est pas une bête sauvage ordinaire. Dans la Théogonie, Hésiode dit qu’Héra, « l’illustre épouse de Zeus », le nourrit et l’installa dans les collines de Némée pour en faire un fléau des hommes. Il y dévorait les populations et régnait sur le Trétos et l’Apésas, deux hauteurs de la région, jusqu’à ce que la force d’Héraclès en vienne à bout (v. 327-332).
Le détail compte : le monstre est placé sur les terres argiennes, le domaine de prédilection d’Héra, et c’est elle qui le prépare. Le premier adversaire d’Héraclès sort donc des mains de la déesse qui le persécute depuis sa naissance, celle qui retarda l’accouchement d’Alcmène pour priver l’enfant de la royauté d’Argos. Hésiode attribue la même nourrice à l’Hydre de Lerne, le deuxième travail : les deux premières épreuves sont, dès l’origine, des créatures d’Héra.
Généalogie : un pronom, plusieurs pères
Le passage d’Hésiode et son ambiguïté
Hésiode présente le lion à la fin de son catalogue des monstres : « elle », soumise à Orthos, enfanta la funeste Phix, fléau des Cadméens, et le lion de Némée (v. 326-327). Orthos est le chien à deux têtes de Géryon, que l’on appelle aussi Orthros. La Phix est le nom béotien du Sphinx de Thèbes.
Reste à savoir qui est « elle ». Le pronom peut renvoyer à Échidna, sujet de tout le passage, ou à la Chimère, nommée juste avant. Les commentateurs n’ont jamais tranché. La seule certitude grammaticale est le père, Orthos ; c’est pourquoi cette fiche ne retient pas de mère pour le lion. Si l’on suit la lecture « Échidna », le lion est le demi-frère de Cerbère, de l’Hydre et de la Chimère ; si l’on suit la lecture « Chimère », il en est le neveu.
Typhon chez Apollodore et Hygin
Les mythographes postérieurs simplifient. Apollodore (Bibliothèque, II, 5, 1) dit seulement que le lion était « engendré par Typhon ». La tradition latine représentée par Hygin range elle aussi le lion dans la descendance du couple Typhon-Échidna, sans passer par Orthos. Beaucoup de manuels modernes reprennent cette version, plus simple, qui fait du lion un frère direct de Cerbère.
Le lion tombé de la Lune
Une troisième tradition le fait venir du ciel. Élien (La Personnalité des animaux, XII, 7) rapporte que, selon le poète et devin crétois Épiménide, le lion de Némée était tombé de la Lune. Hygin (Fables, 30) dit de son côté que Luna, la Lune, l’avait nourri dans une grotte à deux entrées, et qu’il était invulnérable. Ces textes font intervenir Séléné, la Lune personnifiée, là où Hésiode nommait Héra ; certaines versions tardives associent les deux déesses, mais aucune source ancienne ne fixe un récit unique de cette collaboration. L’origine lunaire offre en tout cas une explication à l’invulnérabilité : une bête venue d’en haut échappe aux armes d’en bas.
Le premier travail d’Héraclès
Apollodore : le récit de référence
La version la plus complète des travaux d’Héraclès se lit chez Apollodore (II, 5, 1). Eurysthée ordonne d’abord à Héraclès de lui rapporter la peau du lion. En chemin, le héros fait halte à Cléones, chez un pauvre journalier, Molorchos, qui veut sacrifier pour lui sa seule bête. Héraclès lui demande d’attendre trente jours : s’il revient vivant, Molorchos sacrifiera à Zeus Sauveur ; s’il meurt, il lui offrira un sacrifice comme à un héros.
À Némée, Héraclès retrouve la bête et lui décoche une flèche, en vain. Il la poursuit alors la massue levée. Le lion se réfugie dans une grotte à deux entrées ; Héraclès en mure une, entre par l’autre, saisit l’animal à la gorge et serre jusqu’à l’étouffer. Il le charge sur ses épaules, retrouve Molorchos le trentième jour, au moment où celui-ci s’apprêtait à lui sacrifier comme à un mort, et offre avec lui le sacrifice à Zeus Sauveur avant de rapporter le cadavre à Mycènes.
La suite est presque comique. Effrayé par cette démonstration de force, Eurysthée interdit au héros d’entrer dans la ville : il devra désormais montrer ses trophées devant les portes. Le roi se fait même fabriquer une jarre de bronze enfouie sous terre pour s’y cacher, et ne transmet plus ses ordres que par un héraut, Coprée.
Théocrite : la bête racontée par le héros
L’Idylle XXV, transmise sous le nom de Théocrite mais dont l’attribution est discutée, donne la parole à Héraclès lui-même. Le héros raconte l’affrontement à Phyleus, fils d’Augias : ses flèches rebondissent sur la bête, son coup de massue l’étourdit sans la blesser, et il finit par l’étrangler par-derrière. Le poème ajoute l’épisode le plus célèbre après la mort : pour écorcher la bête, Héraclès essaie en vain le fer, la pierre et le bois, jusqu’à ce qu’un dieu lui inspire de trancher la peau avec les griffes du lion lui-même. Il se fait ensuite de cette dépouille une protection contre les blessures.
Diodore et la logique de la lutte
Diodore de Sicile (IV, 11) insiste sur la difficulté technique : la bête étant invulnérable au fer, au bronze et à la pierre, seule la force des bras pouvait la vaincre. Il situe son repaire près du mont Trétos, entre Mycènes et Némée, dont le nom (« le percé ») évoquerait la caverne qui le traversait. Diodore ajoute qu’Héraclès porta la peau toute sa vie comme protection.
Ce que changent les auteurs
| Auteur | Origine du lion | Mise à mort | Détail propre |
|---|---|---|---|
| Hésiode | fils d’Orthos, mère incertaine ; élevé par Héra | « la force d’Héraclès » le dompte | monts Trétos et Apésas |
| Bacchylide (13) | non précisée | lutte à mains nues | annonce des futurs concours de Némée |
| Théocrite (attribué), Idylle XXV | envoyé par un dieu | flèches inutiles, étranglement | écorché avec ses propres griffes |
| Diodore (IV, 11) | non précisée | étranglement | peau portée toute sa vie |
| Apollodore (II, 5, 1) | fils de Typhon | flèche, massue, puis étranglement | Molorchos, grotte à deux entrées, jarre d’Eurysthée |
| Hygin (Fables, 30) | nourri par la Lune | — | grotte à deux entrées |
| Élien, d’après Épiménide | tombé de la Lune | — | origine céleste |
Némée, les jeux et Molorchos
Le lion est lié à un lieu de culte majeur. Némée abritait un sanctuaire de Zeus où se tenaient les Jeux néméens, l’un des quatre grands concours panhelléniques. Deux récits de fondation coexistent. Bacchylide, dans l’Épinicie 13 composée pour un vainqueur néméen, fait prédire, au moment où Héraclès lutte avec le lion, que l’on disputera un jour en ce lieu des concours pour les Grecs. Dans l’Épinicie 9, il rattache plutôt les jeux aux funérailles du petit Opheltès, appelé Archémoros, tué par un serpent lors du passage des Sept contre Thèbes. La tradition qui fait d’Héraclès le fondateur des jeux après sa victoire sur le lion est donc une version parmi d’autres, non la seule.
Molorchos a eu lui aussi sa postérité littéraire. Callimaque a consacré au paysan de Cléones un épisode de ses Aitia, qui raconte l’hospitalité du pauvre homme, et Virgile évoque encore « les bois de Molorchos » au début du livre III des Géorgiques pour désigner Némée.
Le lion du Cithéron : un autre fauve
Il ne faut pas confondre le lion de Némée avec le lion du Cithéron. Chez Apollodore (II, 4, 9-10), Héraclès, âgé de dix-huit ans et encore avant ses travaux, tue un lion qui ravageait les troupeaux d’Amphitryon et du roi Thespios ; c’est pendant cette chasse qu’il passe cinquante nuits chez Thespios et s’unit à ses cinquante filles. Apollodore précise qu’après l’avoir tué, il revêt sa peau et se coiffe de sa gueule béante comme d’un casque.
Ce détail crée une vraie tension : chez Apollodore, la peau que porte Héraclès est celle du lion du Cithéron, alors que la plupart des autres auteurs, de Pindare à Diodore et Théocrite, la rattachent au lion de Némée. Pausanias, de son côté, attribue la mort du lion du Cithéron à Alcathoos de Mégare. Les deux fauves ont fini par se confondre dans l’imaginaire, mais les textes les distinguent.
La léonté : une peau devenue emblème
Dans l’Isthmique VI, Pindare montre Héraclès debout, revêtu de la peau du fauve qu’il avait tué en premier de ses travaux à Némée : dès le début du Ve siècle av. J.-C., la léonté est l’image même du héros. Strabon rapporte que l’équipement d’Héraclès, peau de lion et massue, passait pour une invention de l’auteur d’une Héraclée, peut-être Pisandre de Rhodes, plutôt qu’un trait des poèmes les plus anciens.
La peinture de vases attique du VIe siècle fait de la lutte avec le lion l’un de ses sujets favoris : Héraclès debout ou à terre, enserrant le cou de la bête. Sur la métope du temple de Zeus à Olympie, vers 460 av. J.-C., le héros encore imberbe se tient, épuisé, au-dessus du fauve abattu. La tête de lion portée en capuche passera ensuite sur les monnaies d’Alexandre le Grand, où Héraclès coiffé de la léonté sert d’image royale.
Du fauve à la constellation
Les Catastérismes attribués à Ératosthène expliquent la constellation du Lion : Zeus l’aurait placé parmi les astres parce qu’il est le roi des animaux, et certains y voyaient le lion de Némée, premier travail d’Héraclès, tué sans armes selon Pisandre. Hygin reprend cette notice dans son Astronomie (livre II). Il s’agit d’une lecture savante d’époque hellénistique, non d’un mythe ancien : la constellation existait avant qu’on y reconnaisse le lion de Némée.
Portée symbolique
Le lion ouvre les travaux parce qu’il pose leur règle : les armes ordinaires ne suffisent pas, et le héros doit inventer une solution. L’arc et la massue échouent, la lutte réussit ; le fer ne coupe pas la peau, les griffes de la bête la coupent. La victoire retourne la force du monstre contre lui-même, et le trophée devient une armure. Le premier travail fait d’Héraclès un homme vêtu de sa propre victoire, et le cycle se referme symboliquement sur un autre enfant de la même lignée, Cerbère, que le héros ramène vivant des Enfers.
Ce que disent les sources antiques
- Hésiode (Théogonie, v. 326-332) fait naître le lion d’Orthos et d’une mère désignée par un pronom ambigu, le dit élevé par Héra et installé sur le Trétos et l’Apésas.
- Bacchylide (Épinicies 9 et 13) relie Némée tantôt à Opheltès, tantôt au combat d’Héraclès et à l’annonce des futurs jeux.
- Pindare (Isthmique VI) montre Héraclès revêtu de la peau du lion de Némée.
- Théocrite (attribué, Idylle XXV) fait raconter le combat par Héraclès et invente l’écorchement avec les griffes.
- Diodore (IV, 11) insiste sur l’invulnérabilité et la lutte à mains nues.
- Apollodore (II, 5, 1) donne le récit canonique avec Molorchos et la grotte à deux entrées, et distingue le lion du Cithéron (II, 4, 9-10).
- Hygin (Fables, 30) et Élien (XII, 7, d’après Épiménide) lient le lion à la Lune.
Lectures complémentaires
Pour replacer le lion dans le cycle complet, lire les douze travaux d’Héraclès et la fiche d’Héraclès. Pour sa famille, voir son père Orthros, Typhon et Échidna, ainsi que le Sphinx, né du même passage d’Hésiode. L’Hydre de Lerne prolonge la série des créatures d’Héra, et Séléné éclaire la version lunaire du mythe. Le panorama d’ensemble se trouve sur la page de la mythologie grecque.
Sources antiques
- Hésiode, Théogonie, v. 326-332
- Bacchylide, Épinicies 9 et 13
- Pindare, Isthmique VI
- Théocrite (attribué), Idylle XXV, « Héraclès tueur de lion »
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 11
- Apollodore, Bibliothèque, II, 4, 9-11 et II, 5, 1
- Ératosthène (pseudo-), Catastérismes, chapitre du Lion
- Hygin, Fables, 30 ; Astronomie, II
- Élien, La Personnalité des animaux, XII, 7 (citant Épiménide)
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Questions fréquentes
Y avait-il de vrais lions en Grèce antique ?
Oui, au moins dans le nord. Hérodote raconte que des lions attaquèrent les chameaux de l'armée de Xerxès en Macédoine et les situe entre le Nestos et l'Achéloos. Le lion de Némée n'est donc pas un animal exotique pour les Grecs : c'est un fauve connu, poussé jusqu'au surnaturel par sa peau invulnérable.
Où se trouve Némée et que reste-t-il du sanctuaire ?
Némée est une petite vallée de Corinthie, entre Argos et Corinthe. Le site antique conserve plusieurs colonnes dressées du temple de Zeus, du IVe siècle av. J.-C., et un stade dont le tunnel d'accès est bien préservé. Les vainqueurs des Jeux néméens y recevaient une couronne d'ache sauvage.