Mythologie grecque · Créatures
Orthros, le chien à deux têtes de Géryon dans la mythologie grecque
En bref
Orthros (Orthos chez Hésiode) est le chien de garde du géant Géryon dans la mythologie grecque. Fils de Typhon et d'Échidna, frère aîné de Cerbère, il veille avec le bouvier Eurytion sur les bœufs rouges de l'île d'Érythie, à l'extrême Occident, et meurt sous les coups d'Héraclès lors de son dixième travail.
Orthros, que la Théogonie d’Hésiode appelle Orthos, est le chien de garde du géant Géryon dans la mythologie grecque. Fils de Typhon et d’Échidna, il surveille avec le bouvier Eurytion les bœufs rouges de l’île d’Érythie, au bout du monde occidental, jusqu’à ce qu’Héraclès vienne les voler. Il compte peu de lignes dans les sources, mais il occupe une place clé dans la famille des monstres : il est l’aîné de Cerbère, son double occidental, et peut-être le père du Sphinx.
Le chien d’un troupeau au bout du monde
La fonction d’Orthros tient tout entière dans celle de son maître. Géryon, fils de Chrysaor et de l’Océanide Callirhoé, est un géant à trois corps qui possède un troupeau de bœufs à la robe rouge. Ces bêtes paissent sur Érythie, l’« île rouge », située au-delà du fleuve Océan, là où le soleil se couche. Deux gardiens veillent sur elles : un homme, le bouvier Eurytion, et un chien, Orthros.
Le couple est significatif. Orthros n’est pas un monstre lâché dans la nature, comme l’Hydre dans son marais ou la Chimère dans les montagnes de Lycie. C’est un animal domestique, un chien de berger, simplement porté à l’échelle d’un troupeau divin. Sa monstruosité est mise au service de la propriété : il protège un bien que le héros doit s’approprier.
La localisation d’Érythie a beaucoup occupé les Anciens. Stésichore, cité par Strabon (Géographie, III, 2, 11), la place presque en face de la ville de Tartessos, près des sources du fleuve du même nom, dans le sud de l’Espagne. Hérodote (IV, 8) et Apollodore l’identifient aux abords de Gadeira, l’actuelle Cadix, hors des Colonnes d’Héraclès. Le chien de Géryon garde donc la dernière terre habitée avant l’Océan.
Généalogie : l’aîné d’une famille de monstres
Hésiode présente la naissance d’Orthos dans le grand catalogue des monstres de la Théogonie. Typhaon, autre nom de Typhon, s’unit à Échidna, et celle-ci « enfanta d’abord Orthos, le chien de Géryon » (v. 306-309). Viennent ensuite Cerbère, le chien d’Hadès, que le poète dote de cinquante têtes (v. 310-312), puis l’Hydre de Lerne.
L’ordre compte. Orthros ouvre la lignée, et les deux premiers enfants du couple sont deux chiens de garde. L’un garde un troupeau à l’extrême Occident, l’autre garde la porte des morts. Hésiode ne commente pas ce parallèle, mais sa liste le rend visible.
Le pronom ambigu des vers 326-327
Quelques vers plus loin, la Théogonie rend Orthros père à son tour : « elle, soumise à Orthos, enfanta la funeste Phix, fléau des Cadméens, et le lion de Némée ». La Phix est la forme béotienne du nom du Sphinx de Thèbes.
Le problème est de savoir qui est « elle ». Le pronom peut renvoyer à Échidna, sujet de tout le passage, ce qui ferait d’Orthros l’amant de sa propre mère. Il peut aussi désigner la Chimère, nommée juste avant, et Orthros serait alors uni à sa sœur ou à sa nièce, selon la façon dont on lit la naissance de la Chimère elle-même. Les commentateurs anciens et modernes restent partagés. La seule certitude est le rôle de père d’Orthros : la grammaire ne tranche pas l’identité de la mère, et c’est pourquoi aucune compagne ne lui est attribuée ici.
Les mythographes postérieurs simplifient souvent. Beaucoup font du Sphinx et du lion de Némée des enfants directs de Typhon et d’Échidna, ce qui efface Orthros de la généalogie. La fiche du Sphinx sur ce site présente d’ailleurs les deux versions.
La mort d’Orthros, dixième travail d’Héraclès
Le seul épisode où Orthros agit est sa mort. Eurysthée ordonne à Héraclès de ramener les bœufs de Géryon : c’est le dixième des travaux d’Héraclès dans l’ordre d’Apollodore.
Hésiode : une mort en deux vers
La Théogonie condense tout le récit. Héraclès tue Géryon près de ses bœufs, à Érythie, après avoir franchi l’Océan et abattu Orthos et le bouvier Eurytion « dans l’étable obscure, au-delà de l’illustre Océan » (v. 293-294). L’adjectif ēeroeis, « brumeux, ténébreux », s’applique ailleurs chez Hésiode au Tartare : l’étable de Géryon baigne déjà dans une lumière de crépuscule.
Apollodore : le coup de massue
La Bibliothèque (II, 5, 10) détaille le récit. Pour atteindre l’île, Héraclès traverse l’Europe et la Libye, dresse deux colonnes de part et d’autre du détroit, puis menace de son arc le Soleil, qui le brûle. Hélios, admiratif de son audace, lui prête la coupe d’or dans laquelle il traverse l’Océan.
Une fois à Érythie, le héros campe sur le mont Abas. Le chien le flaire et se jette sur lui ; Héraclès l’abat d’un coup de massue. Eurytion accourt au secours de l’animal et subit le même sort. Ménoitès, qui fait paître non loin de là les troupeaux d’Hadès, court prévenir Géryon. Celui-ci rattrape le voleur près du fleuve Anthémous et meurt d’une flèche.
C’est aussi Apollodore qui précise qu’Orthros a deux têtes et qu’il est né de Typhon et d’Échidna. L’ordre des victimes reproduit celui des gardiens : le chien, puis le bouvier, puis le maître.
Stésichore et la Géryonéide
Au VIe siècle avant notre ère, le poète Stésichore consacre au monstre un long poème lyrique, la Géryonéide. Il n’en reste que des fragments, publiés pour l’essentiel d’après un papyrus d’Oxyrhynque (P. Oxy. 2617). Ces fragments s’attachent surtout à Géryon, présenté avec une humanité inattendue. On ne peut pas reconstituer avec assurance la place qu’y tenait Orthros, et il vaut mieux ne rien affirmer sur le traitement du chien dans les parties perdues.
Ce que montrent les vases
L’épisode de Géryon est très souvent peint sur les vases attiques à figures noires du VIe siècle. Les peintres y montrent fréquemment le chien déjà abattu, gisant entre les jambes des combattants, parfois percé de flèches, et souvent pourvu de deux têtes. Sur certaines images, sa queue semble se terminer en serpent, ce qui rappelle sa mère Échidna, mais cette lecture dépend des vases et ne doit pas être généralisée.
L’écart avec Apollodore est instructif. Le mythographe parle d’une massue, alors que plusieurs peintres préfèrent les flèches, l’arme qui tue Géryon. Le texte et l’image suivent chacun leur propre logique, sans qu’il faille chercher à les accorder.
Orthros et Cerbère : deux chiens, deux confins
La comparaison avec Cerbère éclaire le personnage :
| Orthros | Cerbère | |
|---|---|---|
| Têtes | non précisé chez Hésiode, deux chez Apollodore | cinquante chez Hésiode, trois ensuite |
| Garde | un troupeau, sur une île au-delà de l’Océan | la porte des Enfers |
| Maître | Géryon | Hadès |
| Rencontre avec Héraclès | tué au dixième travail | capturé vivant au douzième travail |
Un détail d’Apollodore rapproche les deux épisodes : Ménoitès, le bouvier d’Hadès, apparaît à Érythie, puis de nouveau aux Enfers, où il défie Héraclès à la lutte lors de la capture de Cerbère (II, 5, 12). Hadès a donc des bœufs près de ceux de Géryon.
De nombreux interprètes modernes y voient un indice : l’Occident lointain, où le soleil se couche et où Hésiode loge aussi les Gorgones et les Hespérides « vers la Nuit » (Théogonie, v. 274-275), serait une variante du pays des morts. Le vol des bœufs de Géryon deviendrait alors une première descente aux Enfers, et Orthros un premier Cerbère. Cette lecture est séduisante mais reste moderne : aucun texte antique ne dit qu’Érythie est le royaume des morts. Elle explique toutefois pourquoi deux frères chiens montent la garde aux deux extrémités du cycle d’Héraclès.
Ce que disent les sources antiques
- Hésiode (Théogonie, v. 287-294, 306-310, 326-327) nomme Orthos, en fait l’aîné de Typhon et d’Échidna, le dit tué avec Eurytion « dans l’étable obscure » et lui attribue, avec une mère incertaine, la Phix et le lion de Némée.
- Stésichore (Géryonéide, fragments) développe l’épisode de Géryon ; il est cité par Strabon (III, 2, 11) pour la localisation d’Érythie face à Tartessos.
- Hérodote (IV, 8) situe Érythie près de Gadeira, au-delà des Colonnes d’Héraclès.
- Apollodore (Bibliothèque, II, 5, 10) donne deux têtes au chien, le fait abattre d’un coup de massue avant Eurytion et Géryon, et introduit Ménoitès, bouvier d’Hadès.
- La céramique attique à figures noires montre souvent un chien bicéphale abattu au pied de Géryon.
Lectures complémentaires
Pour le récit complet de l’expédition vers Érythie, lire les douze travaux d’Héraclès, puis la fiche du héros, Héraclès. Pour la famille d’Orthros, voir ses parents Typhon et Échidna, et ses frères et sœurs Cerbère, l’Hydre de Lerne et la Chimère. Pour sa descendance possible, lire la fiche du Sphinx de Thèbes. Le panorama d’ensemble se trouve sur la page de la mythologie grecque.
Sources antiques
- Hésiode, Théogonie, v. 287-294 (mort d'Orthos et d'Eurytion)
- Hésiode, Théogonie, v. 306-310 et 326-327 (naissance et descendance)
- Apollodore, Bibliothèque, II, 5, 10
- Stésichore, Géryonéide (fragments sur papyrus, P. Oxy. 2617)
- Strabon, Géographie, III, 2, 11 (citation de Stésichore sur Érythie)
- Hérodote, Histoires, IV, 8
À lire aussi
Questions fréquentes
Orthros a-t-il deux ou trois têtes ?
Deux, dans la tradition qui finit par s'imposer. Hésiode ne précise pas le nombre de ses têtes ; c'est Apollodore qui le dit explicitement « à deux têtes », et la peinture de vases archaïque le montre souvent ainsi. Les trois têtes appartiennent à son frère Cerbère, à qui Hésiode en donnait d'ailleurs cinquante.
Faut-il dire Orthros ou Orthos ?
Les deux formes sont antiques. Hésiode écrit Orthos, Apollodore Orthros ; la forme latinisée Orthrus domine dans les traductions anglaises. En français, Orthros est la graphie la plus courante, Orthos celle des éditions de la Théogonie.
Le Sphinx est-il vraiment le fils d'Orthros ?
C'est une lecture possible d'Hésiode, pas une certitude. Le poète dit qu'« elle », unie à Orthos, enfanta la Phix et le lion de Némée, sans qu'on sache si ce pronom désigne Échidna ou la Chimère. Dans les deux cas, Orthros est le père ; d'autres auteurs font simplement du Sphinx l'enfant de Typhon et d'Échidna.