Mythologie grecque · Dieux & déesses

Séléné, la déesse grecque de la Lune et le sommeil d'Endymion

Séléné, déesse Lune de la mythologie grecque : sa généalogie titanique, son char nocturne, l'amour pour Endymion endormi et sa fusion tardive avec Artémis.

Séléné est la Lune elle-même, personnifiée en déesse qui traverse chaque nuit le ciel sur un char. Elle n’est ni une Olympienne ni une figure marginale : c’est une Titanide de deuxième génération, sœur du Soleil et de l’Aurore, dont la fonction est purement astronomique. La confusion la plus fréquente à son sujet mérite d’être levée d’emblée — Séléné n’est pas Artémis. L’identification des deux déesses est un phénomène tardif, et elle a fini par faire oublier que les Grecs archaïques avaient une divinité lunaire à part entière.

Sœur du Soleil et de l’Aurore

Hésiode la place dans une fratrie parfaitement cohérente : Théia, unie à Hypérion, met au monde le grand Hélios, la brillante Séléné et Éos, l’Aurore.

Ces trois-là forment le système d’éclairage du monde grec. Hypérion, dont le nom signifie « celui qui va au-dessus », est le principe du mouvement céleste ; Théia, la « divine », est associée à l’éclat et à la valeur qu’on attribue aux métaux brillants. Leurs enfants ne sont pas des dieux qui gouvernent les astres : ils sont les astres. Séléné ne conduit pas la Lune comme un cocher conduirait un objet distinct, elle est la Lune qui se déplace.

Cette différence de nature explique tout le reste. Une divinité qui doit passer dans le ciel chaque nuit, sans exception, ne peut pas avoir de biographie mouvementée. On ne raconte pas d’histoire de Séléné : on la voit passer.

Le char de la Lune

L’Hymne homérique qui lui est consacré donne le portrait canonique. Séléné se baigne d’abord dans l’Océan, revêt des vêtements éclatants, attelle ses coursiers au cou brillant, et s’élance ; sa lumière, dit le poème, jaillit de sa tête immortelle et « le ciel sans lune s’illumine ».

Son attelage compte deux chevaux, contre quatre pour son frère — l’iconographie marque ainsi la hiérarchie des deux astres. Certaines sources lui donnent des bœufs ou des mulets, dont les cornes rappellent le croissant. Sur les vases attiques et sur les grands reliefs comme celui de l’autel de Pergame, elle apparaît le voile gonflé en arc au-dessus de la tête, formant un halo — une convention qui traversera tout l’art occidental.

Le motif le plus frappant de cette iconographie est la relève. Sur plusieurs vases, Séléné descend d’un côté de la scène pendant qu’Hélios s’élève de l’autre : l’aube et le crépuscule sont représentés comme un croisement de véhicules. On retrouve, en image, la mécanique de la maison de la Nuit décrite par Hésiode, où le Jour et la Nuit ne se trouvent jamais dedans en même temps.

Endymion, ou l’immortalité par le sommeil

Le seul grand mythe de Séléné est une histoire d’amour immobile.

Endymion est un mortel d’une beauté exceptionnelle — berger sur le mont Latmos en Carie chez les uns, roi d’Élide chez les autres. Séléné le voit et s’éprend de lui. Zeus lui accorde alors de choisir son sort, et Endymion choisit un sommeil sans fin, qui le préserve de la vieillesse et de la mort. Il dort dans une grotte ; la déesse descend l’y rejoindre chaque nuit.

Pausanias, qui suit la version éléenne, lui attribue cinquante filles nées de cette union — un chiffre qui a souvent été rapproché des cinquante mois lunaires d’une olympiade. L’Hymne homérique lui donne par ailleurs, de Zeus, une fille nommée Pandia, « la toute lumineuse ».

Le mythe est plus étrange qu’il n’y paraît. Endymion obtient exactement ce que la mythologie grecque refuse d’ordinaire aux mortels — la jeunesse perpétuelle — mais au prix de l’inconscience. Il ne vieillit pas parce qu’il ne vit plus. C’est le contre-exemple exact de Tithon, l’amant d’Éos, à qui l’on accorda l’immortalité en oubliant la jeunesse et qui se ratatina jusqu’à devenir une voix. Les deux sœurs, l’Aurore et la Lune, aiment chacune un mortel, et chacune produit une catastrophe logique différente.

Faire descendre la Lune

Un second ensemble de traditions associe Séléné à la magie, et il est plus intéressant qu’on ne le croit.

Les Grecs prêtaient aux sorcières de Thessalie le pouvoir de « faire descendre la Lune » du ciel. Aristophane s’en amuse dans Les Nuées, où Strepsiade propose sérieusement d’engager une magicienne thessalienne pour capturer la Lune et l’enfermer dans un coffre, ce qui suspendrait le calendrier et donc l’échéance de ses dettes. Platon mentionne la croyance dans le Gorgias, en notant que les femmes qui prétendent y parvenir le paient de leurs yeux ou de leurs pieds.

Le motif nourrit une des plus belles scènes des Argonautiques. Apollonios de Rhodes montre Séléné, voyant Médée courir de nuit vers son amant, se moquer ouvertement d’elle : « Ce n’est donc pas moi seule qui vais me cacher au Latmos », dit-elle en substance, rappelant à la magicienne que celle-ci l’a bien souvent contrainte, par ses incantations, à quitter le ciel. La déesse se venge d’années d’obéissance forcée par une seule phrase.

Cette parenté avec la sorcellerie explique le rapprochement durable entre Séléné et Hécate, déesse des carrefours et des rites nocturnes, que les papyrus magiques finiront par invoquer d’un même souffle.

Pan, la toison et la ruse pastorale

Une tradition rurale, transmise par Virgile dans les Géorgiques, raconte que Pan séduisit Séléné en lui offrant une toison d’une blancheur de neige, et l’attira ainsi dans les bois profonds.

Le détail paraît anodin ; il ne l’est pas. Le commentaire antique précise que Pan dissimula sa nature de bouc sous cette laine éclatante : le dieu le plus laid du panthéon obtient la plus lumineuse des déesses par un déguisement en objet précieux. C’est une des rares anecdotes où Séléné agit — et elle y est trompée.

Comment la Lune a changé de nom

À partir du Ve siècle avant notre ère, Séléné commence à se confondre avec Artémis, comme Hélios se confond avec Apollon. Le mouvement s’achève à l’époque impériale, où un schéma en trois étages s’impose : Séléné dans le ciel, Artémis sur la terre, Hécate sous la terre — une même puissance féminine déclinée selon trois domaines.

Ce schéma est une construction tardive, philosophique et magique, pas une donnée de la religion archaïque. Il a pourtant si bien pris qu’il a effacé Séléné du vocabulaire courant : on dit aujourd’hui « Artémis, déesse de la Lune » sans y penser, alors qu’Homère et Hésiode ne connaissent rien de tel.

À Rome, Luna reçoit un culte officiel — un temple sur l’Aventin, un autre sur le Palatin — et se voit associée à Sol dans les cérémonies impériales. Le nom grec, lui, survit dans la langue savante : sélénite, sélénographie, et le sélénium, baptisé au XIXe siècle par analogie avec le tellure, nommé d’après la Terre.

Un lion tombé de la Lune

Reste une curiosité, transmise par plusieurs mythographes tardifs : le lion de Némée, première des épreuves d’Héraclès, ne serait pas né sur terre. Il serait tombé de la Lune, envoyé par Séléné ou par Héra, ce qui expliquerait que sa peau soit invulnérable aux armes ordinaires.

La variante n’est pas majoritaire — la généalogie courante fait du lion un rejeton de Typhon et d’Échidna — mais elle circule assez pour être signalée, et elle donne à la déesse lunaire une intervention inattendue dans le cycle héroïque le plus célèbre de la mythologie grecque. Elle vaut d’être lue en regard des travaux d’Héraclès, où le héros règle son compte à un animal venu, peut-être, du ciel nocturne.

Lectures complémentaires

Pour son frère qui occupe le ciel de jour, voir Hélios. Pour ses parents titaniques, voir Théia et Hypérion. Pour l’Olympienne à laquelle on l’a peu à peu identifiée, voir Artémis, et pour la déesse des rites nocturnes qui complète le trio lunaire, Hécate. Pour la magicienne qui la contraint à descendre du ciel, voir Médée. Pour la Nuit primordiale dans laquelle elle circule, voir Nyx.

Sources antiques

  • Hésiode, Théogonie, v. 371-374
  • Hymne homérique à Séléné (no 32)
  • Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 54-65
  • Virgile, Géorgiques, III, 391-393
  • Pausanias, Description de la Grèce, V, 1, 4
  • Aristophane, Les Nuées, v. 749-756
  • Platon, Gorgias, 513a

À lire aussi

Questions fréquentes

Séléné et Artémis sont-elles la même déesse ?

À l'origine, non. Séléné est la Lune elle-même, une Titanide fille d'Hypérion et de Théia ; Artémis est une Olympienne de la chasse et des espaces sauvages, sans rapport lunaire dans les textes anciens. L'assimilation ne s'impose qu'à partir de l'époque classique, puis devient systématique chez les Romains. Quand un auteur ancien parle du char de la Lune, il désigne Séléné ; quand il parle d'Artémis chasseresse, il parle d'autre chose.

Qui est Endymion et pourquoi dort-il ?

Endymion est un berger ou un roi d'Élide, d'une beauté remarquable, dont Séléné tombe amoureuse. Zeus lui accorde de choisir son destin, et il choisit un sommeil éternel qui le laisse jeune à jamais. Séléné descend chaque nuit le rejoindre dans une grotte du mont Latmos, en Carie. Le mythe est un des rares où l'immortalité est obtenue au prix de l'inconscience : Endymion ne vieillit pas, mais il ne vit pas non plus.

Séléné avait-elle un culte en Grèce ?

Un culte réel mais modeste, sans commune mesure avec sa présence dans la poésie et dans l'art. On lui offrait surtout des gâteaux ronds appelés selēnai, et son nom apparaît dans les serments et les formules magiques plus que dans les grands calendriers civiques. C'est à Rome, sous le nom de Luna, qu'elle reçoit des temples officiels, notamment sur l'Aventin.