Mythologie grecque · Dieux & déesses

Éos, la déesse grecque de l'Aurore et le supplice de Tithon

Éos, déesse grecque de l'Aurore : sa fratrie titanique, la malédiction d'Aphrodite, l'immortalité ratée de Tithon et le deuil de Memnon tué sous Troie.

Éos est l’Aurore elle-même, personnifiée en déesse qui précède le char du Soleil et ouvre le jour. Elle appartient à la même fratrie astronomique que Hélios et Séléné : trois Titanides et Titans de deuxième génération qui ne gouvernent pas les astres mais sont les astres. Sa particularité, dans un panthéon où ce sont presque toujours les dieux mâles qui enlèvent des mortelles, est d’inverser le rapport : Éos est la divinité grecque qui enlève des hommes, et qui en fait, chaque fois, un désastre.

La troisième lumière

Hésiode range les trois luminaires dans un seul vers de généalogie : Théia, unie à Hypérion, enfante « le grand Hélios, la brillante Séléné et Éos, qui luit pour tous les mortels de la terre ».

L’ordre n’est pas décoratif. Hypérion, « celui qui va au-dessus », est le principe du mouvement céleste ; Théia, la « divine », porte l’éclat. Leurs trois enfants rythment le ciel visible : Hélios est le Soleil, Séléné la Lune et Éos le passage nocturne vers le jour. Éos n’est donc pas une déesse « du matin » au sens vague : elle occupe une fonction horaire précise, celle du seuil.

C’est pour cela qu’elle apparaît si souvent en tête de chant chez Homère. L’Iliade et l’Odyssée l’utilisent comme marqueur narratif : quand « paraît l’Aurore aux doigts de rose, fille du matin », une journée de récit commence. Elle est, littéralement, la ponctuation de l’épopée.

Aux doigts de rose, au voile de safran

Les deux épithètes homériques les plus fréquentes décrivent une couleur, pas un caractère.

Rhododáktylos, « aux doigts de rose », renvoie aux traînées rosées qui s’étirent depuis l’horizon comme des doigts ; krokópeplos, « au voile de safran », désigne le jaune-orangé du ciel juste avant le lever. Les Grecs n’ont pas inventé une déesse puis cherché des images : ils ont nommé un phénomène et l’ont conjuguée au féminin. Rien dans la formule ne suppose de psychologie.

Sa descendance suit la même logique météorologique. D’Astraeos, un Titan mineur, Hésiode lui donne les Vents — Zéphyr, Borée et Notos — puis Éosphoros, « le porteur de l’aurore », c’est-à-dire l’étoile du matin, et les autres astres du ciel. L’Aurore engendre exactement ce qui se lève avec elle.

La malédiction d’Aphrodite

Le reste de sa mythologie tient à une punition.

Apollodore rapporte qu’Éos avait couché avec Arès. Aphrodite, furieuse, la frappe d’un désir perpétuel pour les jeunes mortels. Toute la série de ses enlèvements découle de cette sanction : elle n’aime pas, elle est condamnée à désirer.

Les victimes sont nombreuses et le schéma se répète. Orion, le chasseur, qu’elle emporte à Délos et qu’Artémis abat de ses flèches — Calypso, dans l’Odyssée, cite précisément cet épisode pour reprocher aux dieux de ne pas supporter qu’une déesse prenne un amant mortel. Cléitos, qu’elle installe parmi les immortels. Céphale, enlevé en Attique, dont la légende ramifiera jusqu’au drame conjugal avec Procris. Et Tithon, prince troyen, frère de Priam.

Le motif est assez régulier pour que l’art le fixe : sur les vases attiques, Éos apparaît en femme ailée poursuivant un jeune homme qui fuit, lyre ou javelot à la main. C’est l’image inversée de la poursuite amoureuse habituelle des dieux grecs.

Tithon, ou l’immortalité mal demandée

Le mythe le plus important d’Éos est un contresens juridique.

L’Hymne homérique à Aphrodite le raconte pour servir d’avertissement : Éos demande à Zeus que Tithon soit immortel, et Zeus accorde. Mais la déesse oublie de demander la jeunesse. Tant que Tithon garde sa beauté, elle le nourrit d’ambroisie ; puis les premiers cheveux blancs paraissent, elle cesse de venir dans son lit ; puis la vieillesse « odieuse » l’accable entièrement, il ne peut plus remuer un membre. Éos l’enferme alors dans une chambre aux portes brillantes, d’où sort encore, dit le poème, une voix intarissable — mais plus aucune force.

La logique du mythe est cruelle et parfaitement grecque. L’immortalité sans la jeunesse n’est pas un don : c’est une peine dont on ne peut plus sortir, puisque la mort, qui délivre les autres vieillards, lui est interdite. Une version postérieure, attribuée à Hellanicos, achève la dégradation en le métamorphosant en cigale, insecte qui n’est plus que chant.

Le contraste avec l’autre grand amour de la fratrie est frappant. Dans une tradition rapportée par Apollodore, Séléné aime Endymion, auquel Zeus accorde de choisir son destin : il opte pour un sommeil perpétuel qui le garde jeune. Tithon, lui, reçoit une durée sans conservation. Les récits rapprochent ainsi deux formes opposées d’immobilité, sans attribuer le même vœu aux deux déesses.

Memnon et les larmes du matin

De Tithon, Éos a un fils : Memnon, roi des Éthiopiens.

L’épisode appartient à l’Éthiopide, épopée perdue du Cycle troyen, résumée par Proclos et amplement redéveloppée par Quintus de Smyrne. Après la mort d’Hector, Memnon arrive avec ses troupes au secours de Troie, armé — comme Achille — d’une panoplie forgée par Héphaïstos. Il tue Antiloque, le fils de Nestor, second ami d’Achille après Patrocle. Achille le poursuit et le tue.

La tradition ajoute une scène spectaculaire : la psychostasie, la pesée des âmes. Zeus place les destins d’Achille et de Memnon sur une balance ; celui de Memnon s’incline. Eschyle en avait fait une tragédie, aujourd’hui perdue, dont le titre était précisément Psychostasia, et où Éos plaidait la cause de son fils.

Le deuil qui suit a laissé deux explications étiologiques durables :

  • la rosée du matin, ce sont les larmes qu’Éos verse chaque jour sur son fils, image reprise par Ovide et devenue un lieu commun de la poésie latine ;
  • les Memnonides, oiseaux nés des cendres du bûcher, qui reviennent chaque année combattre au-dessus de la tombe du héros.

Éos obtient de Zeus, sinon la vie, du moins l’immortalité pour Memnon. Elle aura donc réclamé deux fois le même don et obtenu deux fois un résultat manqué : un amant qui ne meurt jamais de vieillesse, un fils qui ne survit pas au combat. Ce double échec fait d’elle, dans le cycle de la guerre de Troie, la figure divine du deuil qui recommence tous les matins.

Le colosse qui chantait à l’aube

Une postérité inattendue relie Éos à l’Égypte réelle.

Les Grecs, puis les Romains, identifièrent à Memnon l’une des deux statues colossales d’Aménophis III élevées près de Thèbes. Endommagé par un séisme, le colosse nord émettait au lever du soleil un son cristallin — un phénomène d’expansion thermique de la pierre humide. Les visiteurs y entendirent le fils saluant sa mère. Pausanias décrit le monument et note, avec son scepticisme habituel, que les Égyptiens du lieu affirmaient qu’il ne s’agissait ni de Memnon ni de personne d’autre que d’un de leurs propres rois.

Des dizaines d’inscriptions grecques et latines gravées sur les jambes de la statue attestent le tourisme antique qui s’y pressait, y compris celui de l’empereur Hadrien. La restauration de la statue sous Septime Sévère a fait taire le colosse.

Aurora, Uṣás et la parenté lointaine

Éos est l’un des très rares personnages du panthéon grec dont le nom se laisse reconstituer bien avant la Grèce.

Le comparatisme indo-européen rapproche Ēṓs, la latine Aurora, la védique Uṣás et la lituanienne Aušrà d’une même racine *h₂éwsōs. Les épithètes se répondent d’une langue à l’autre : la déesse védique est « fille du ciel », elle attelle des chevaux ou des vaches rousses, elle est éternellement jeune tout en faisant vieillir les mortels qu’elle réveille chaque matin. Ce dernier trait éclaire, en retour, la logique du mythe de Tithon.

À Rome, Aurora reste surtout un mot de poète. La divinité proprement romaine du petit jour est Mater Matuta, honorée aux Matralia du 11 juin, dont le rituel — où les matrones prient pour les enfants de leurs sœurs plutôt que pour les leurs — n’a pas d’équivalent grec. L’assimilation à Éos est, comme souvent, une opération littéraire plus qu’un fait de culte.

Ce que disent les sources antiques

Aucun texte ne consacre à Éos un traitement suivi, et sa figure se reconstitue par recoupement :

  • Hésiode fournit la généalogie (v. 371-374), la descendance astrale (v. 378-382) et Memnon (v. 984-987) ;
  • Homère l’installe comme formule d’ouverture de journée et cite Orion par la bouche de Calypso ;
  • l’Hymne homérique à Aphrodite livre le seul récit développé de Tithon, avec une intention argumentative — dissuader Aphrodite de faire d’Anchise un immortel ;
  • Apollodore conserve la cause de sa malédiction, ce qui donne rétrospectivement son unité à la série des enlèvements ;
  • Quintus de Smyrne et Ovide transmettent le cycle de Memnon, l’un en épopée, l’autre en étiologie de la rosée et des oiseaux.

La différence d’intention entre ces textes explique les variantes : là où l’Hymne veut une leçon sur les limites des dons divins, Ovide veut une explication de la nature, et Quintus un épisode de bravoure.

Sources antiques

  • Hésiode, Théogonie, v. 371-374 ; 378-382 ; 984-987
  • Homère, Iliade, XI, 1-2 ; VIII, 1
  • Homère, Odyssée, V, 121-124 ; XV, 250-251
  • Hymne homérique à Aphrodite (no 5), v. 218-238
  • Apollodore, Bibliothèque, I, 4, 4 ; III, 12, 4
  • Quintus de Smyrne, Suite d'Homère, chants I-II
  • Ovide, Métamorphoses, XIII, 576-622
  • Pausanias, Description de la Grèce, I, 42, 3

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Questions fréquentes

Qui est Éos dans la mythologie grecque ?

Éos est l'Aurore personnifiée, Titanide de deuxième génération, fille d'Hypérion et de Théia, sœur du Soleil Hélios et de la Lune Séléné. Elle ouvre chaque matin les portes du ciel avant le passage de son frère. Homère la désigne par une formule devenue proverbiale, « l'Aurore aux doigts de rose », et lui prête une série d'enlèvements de jeunes mortels dont le plus célèbre, Tithon, finit vieillard immortel.

Pourquoi Tithon vieillit-il éternellement ?

Parce qu'Éos a mal formulé sa demande. L'Hymne homérique à Aphrodite raconte qu'elle obtient de Zeus l'immortalité pour son amant troyen, mais oublie de réclamer la jeunesse éternelle. Tithon vit donc sans fin et vieillit sans fin : d'abord affaibli, puis incapable de bouger, il est enfermé dans une chambre dont sort seulement une voix. Une version tardive achève la métamorphose en cigale.

Qui était Memnon, le fils d'Éos ?

Memnon est le fils d'Éos et de Tithon, roi des Éthiopiens, venu au secours de Troie après la mort d'Hector. Il tue Antiloque, l'ami d'Achille, avant d'être tué par Achille lui-même ; Zeus pèse alors le destin des deux héros. Éos obtient pour son fils l'immortalité, et la tradition antique explique par son deuil la rosée qui tombe chaque matin.