Mythologie grecque · Héros & mortels
Alceste, l'épouse qui accepta de mourir à la place d'Admète
En bref
Alceste est la fille de Pélias, roi d'Iolcos, et l'épouse d'Admète, roi de Phères. Apollon avait obtenu des Moires qu'Admète échappe à la mort si quelqu'un mourait à sa place : ses vieux parents refusèrent, Alceste accepta. Héraclès, selon Euripide, la ramena de la tombe en luttant contre Thanatos ; selon d'autres, Perséphone la renvoya parmi les vivants.
- royauté de Phères en Thessalie
- fidélité conjugale et sacrifice
- retour d'entre les morts
- le voile de la femme ramenée de la tombe
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Alceste est la fille de Pélias, roi d’Iolcos, et l’épouse d’Admète, roi de Phères en Thessalie. Elle est restée, dans toute la tradition occidentale, la figure de l’épouse qui accepte de mourir pour son mari : quand un privilège obtenu par Apollon permet à Admète d’échapper à la mort si quelqu’un meurt à sa place, elle est la seule à se proposer. Ramenée ensuite des Enfers, elle est aussi l’une des très rares mortelles à revenir vivante de chez Hadès. Son histoire tient presque entièrement dans une tragédie, l’Alceste d’Euripide, et c’est elle qui en a fixé les enjeux.
Une fille de Pélias
Alceste est la fille de Pélias, le roi usurpateur d’Iolcos qui envoya Jason chercher la Toison d’or, et d’Anaxibie (Apollodore, I, 9, 10). Homère la connaît déjà : au Catalogue des vaisseaux, il signale que les chevaux d’Eumélos, fils d’Admète, sont les meilleurs de l’armée, et que ce héros est né « d’Alceste, divine entre les femmes, la plus belle des filles de Pélias » (Iliade, II, 711-715).
Ce lien familial la place au cœur du cycle des Argonautes. Au retour de Jason, Médée persuade les filles de Pélias de découper leur père et de le faire bouillir pour le rajeunir. Selon Diodore de Sicile, Alceste fut la seule à refuser de participer au meurtre, par piété filiale (IV, 52-53) — un premier indice du caractère que lui prêtera la tragédie.
Les noces d’Admète et le berger divin
Pélias avait promis sa fille à celui qui attellerait à un char un lion et un sanglier. Admète y parvint grâce à l’aide d’Apollon, qui vivait alors chez lui comme berger. Le dieu purgeait une peine : Zeus ayant foudroyé son fils Asclépios, coupable d’avoir ressuscité un mort, Apollon avait tué les Cyclopes qui forgeaient la foudre, et Zeus le condamna à servir un an un mortel (Apollodore, III, 10, 4). Admète, disent les sources, fut un maître juste, et le dieu le lui rendit.
Le jour des noces, Admète oublia de sacrifier à Artémis ; en ouvrant la chambre nuptiale, il la trouva pleine de serpents enroulés. Apollon apaisa sa sœur et obtint en outre des Moires un privilège unique : quand viendrait le jour de sa mort, Admète pourrait l’éviter si quelqu’un acceptait de mourir à sa place (Apollodore, I, 9, 15). Eschyle précise la méthode : Apollon avait enivré les Moires pour leur arracher ce consentement (Euménides, v. 723-728).
Le sacrifice
Le jour venu, Admète chercha un remplaçant. Ses parents, Phérès et sa mère, pourtant au terme de leur vie, refusèrent. Alceste accepta. La tragédie d’Euripide commence au moment même où elle va mourir : dans le prologue, Apollon quitte la maison qu’il a protégée, tandis que Thanatos, le dieu de la Mort, arrive l’épée à la main pour couper la mèche de cheveux qui consacre la victime aux dieux d’en bas.
La scène des adieux est l’une des plus célèbres du théâtre grec. Alceste ne demande pas à Admète de la pleurer : elle lui demande de ne pas donner de marâtre à leurs enfants. Admète promet de ne jamais se remarier, de ne plus accueillir de fête dans sa maison, et même de faire sculpter une statue d’elle qu’il tiendra dans ses bras. Puis elle meurt.
Euripide ne laisse pas pour autant Admète sans reproche. Lors des funérailles, le roi accuse son père Phérès de lâcheté ; le vieillard lui retourne l’accusation : c’est Admète qui a laissé une jeune femme mourir pour lui. Le débat, d’une violence rare, met à nu ce que le mythe laisse dans l’ombre : le bénéficiaire du sacrifice n’en sort pas grandi.
Héraclès contre Thanatos
C’est alors qu’arrive Héraclès, en route pour capturer les chevaux de Diomède en Thrace. Admète, fidèle aux lois de l’hospitalité, lui cache son deuil et le fait loger dans l’aile des hôtes. Héraclès mange, boit, chante, jusqu’à ce qu’un serviteur indigné lui révèle la vérité. Honteux, il court au tombeau, guette Thanatos venu boire le sang des offrandes et le saisit à bras-le-corps pour lui arracher Alceste.
Il revient avec une femme voilée, qu’il prétend avoir gagnée dans un concours, et demande à Admète de la garder. Admète refuse, fidèle à sa promesse, puis cède ; le voile tombe, et il reconnaît sa femme. Mais Alceste reste muette : elle ne pourra parler qu’après avoir été purifiée, au troisième jour. La pièce se clôt sur ce silence.
Variantes et sources
- Homère (Iliade, II) ne connaît qu’Alceste épouse d’Admète et mère d’Eumélos.
- Eschyle (Euménides) évoque les Moires enivrées par Apollon, preuve que le pacte était connu avant Euripide.
- Euripide (Alceste, 438 av. J.-C.) fixe le récit : sacrifice, dispute avec Phérès, combat d’Héraclès contre Thanatos. La pièce fut jouée en quatrième position, à la place du drame satyrique, ce qui explique son mélange de deuil et de comédie, notamment dans la scène d’Héraclès ivre.
- Platon (Banquet, 179b-d) en fait l’exemple suprême de l’amour qui va jusqu’à la mort, et l’oppose à Orphée, trop lâche pour mourir et qui tenta d’entrer vivant chez Hadès : les dieux, dit Phèdre, renvoyèrent l’âme d’Alceste en récompense, et ne rendirent à Orphée qu’un fantôme.
- Apollodore (I, 9, 15) donne deux fins : « Coré la renvoya » ou, selon certains, Héraclès combattit Hadès pour la ramener.
- Pausanias (V, 17, 9-11) décrit le coffre de Cypsélos à Olympie, où figuraient les jeux funèbres de Pélias : Admète y apparaissait parmi les concurrents.
Héritage
L’histoire d’Alceste a nourri l’opéra dès sa naissance : Lully (Alceste, 1674), Haendel (Admeto, 1727) et surtout Gluck, dont l’Alceste (1767) s’ouvre sur une préface restée célèbre, manifeste de la réforme de l’opéra. Rilke lui consacre un poème des Nouveaux poèmes, et T. S. Eliot transpose le mythe dans une comédie mondaine, The Cocktail Party (1949). À chaque époque, la question reste la même : que vaut un amour qui accepte le sacrifice de l’autre ?
Lectures complémentaires
Pour le dieu de la Mort vaincu au tombeau, lire Thanatos. Pour son libérateur, voir Héraclès et le récit des travaux d’Héraclès, dont l’expédition vers les chevaux de Diomède est le cadre de la pièce. Pour le contrepoint que Platon lui oppose, lire Orphée et Eurydice. Pour le cycle de son père Pélias, poursuivre avec Jason, Médée et Jason et la Toison d’or.
Sources antiques
- Homère, Iliade, II, 711-715
- Eschyle, Les Euménides, v. 723-728
- Euripide, Alceste (438 av. J.-C.)
- Platon, Le Banquet, 179b-d
- Apollodore, Bibliothèque, I, 9, 10 ; I, 9, 15 ; III, 10, 4
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 52-53
- Pausanias, Description de la Grèce, V, 17, 9-11
- Hygin, Fables, 50-51
Questions fréquentes
Pourquoi Alceste meurt-elle à la place d'Admète ?
Parce qu'Apollon, reconnaissant envers Admète qui l'avait bien traité quand il le servait comme berger, avait obtenu des Moires un privilège : le roi pourrait échapper au jour fixé de sa mort si quelqu'un acceptait de mourir pour lui. Son père Phérès et sa mère, pourtant très âgés, refusèrent. Seule sa jeune épouse Alceste accepta, par amour pour lui et pour que leurs enfants gardent leur père.
Qui ramène Alceste des Enfers ?
Dans la tragédie d'Euripide, c'est Héraclès : reçu par Admète qui lui cache son deuil, il apprend la vérité, court au tombeau et arrache Alceste à Thanatos, le dieu de la Mort, au terme d'un combat à mains nues. Apollodore connaît une autre version, où c'est Perséphone qui renvoie Alceste parmi les vivants ; c'est aussi ce que suggère Platon dans Le Banquet.
Pourquoi Alceste ne parle-t-elle pas à la fin de la pièce ?
Héraclès l'explique lui-même : Alceste a été consacrée aux dieux d'en bas, et elle ne pourra retrouver la parole qu'après avoir été purifiée, au troisième jour. Ce silence final, voulu par Euripide, laisse la scène de retrouvailles étrangement incomplète : le spectateur ne saura jamais ce que la femme sacrifiée pense de l'époux qui l'a laissée mourir.