Mythologie grecque · Dieux & déesses

Thanatos, dieu de la Mort dans la mythologie grecque

Thanatos, la Mort personnifiée : fils de Nyx et jumeau d'Hypnos, enchaîné par Sisyphe, vaincu par Héraclès, et le dieu grec qui n'accepte aucune offrande.

Thanatos est la Mort personnifiée dans la mythologie grecque : non pas le royaume des morts, ni le juge des morts, mais l’instant du décès devenu une figure ailée. Fils de Nyx enfanté sans père, frère jumeau du Sommeil, il occupe une place à part dans le panthéon — celle d’une divinité que personne ne prie, que personne n’apaise, et que deux mortels seulement sont parvenus à retenir.

Trois fonctions, trois dieux

La première chose à établir est une distinction que les traductions modernes brouillent en permanence.

  • Hadès règne sur le royaume souterrain et administre les ombres arrivées chez lui. Il n’ôte la vie à personne.
  • Charon est le passeur : il assure la traversée, contre paiement.
  • Thanatos est l’agent du décès. Il vient prendre le mourant, et son intervention s’arrête là.

La mythologie grecque distingue ainsi mourir, traverser et séjourner, et confie chaque opération à une figure différente. Cette répartition explique pourquoi Thanatos apparaît si peu dans les récits d’Enfers : son domaine s’achève exactement où commence celui des autres.

Il faut ajouter une quatrième catégorie : les Kères, sœurs de Thanatos, esprits féminins de la mort violente, celle du champ de bataille. Thanatos couvre la mort qui vient d’elle-même ; les Kères, celle qu’on arrache. L’Iliade les emploie couramment au pluriel, comme des rapaces qui fondent sur les blessés.

Fils de la Nuit, jumeau du Sommeil

Hésiode place Thanatos dans le catalogue des enfants que Nyx enfante seule (Théogonie, v. 211-212), aux côtés de Moros le Destin funeste, des Songes, de Momos, des Moires, de Némésis et d’Éris. C’est un inventaire de tout ce qui borne une vie humaine, et la Mort en est le terme.

Les vers 756-766 décrivent leur demeure commune, aux confins du monde, près de la maison de la Nuit — et ils opposent les deux frères avec une netteté remarquable :

Hypnos parcourt tranquillement la terre et la vaste mer, doux et bienveillant envers les hommes. Thanatos a un cœur de fer et une âme de bronze impitoyable ; il tient l’homme qu’il a saisi, et il est haï des dieux eux-mêmes.

Le contraste entre les jumeaux est le cœur théologique du personnage. Le sommeil et la mort se ressemblent — mêmes yeux fermés, même immobilité — et les Grecs en font des frères pour cette raison. Mais l’un rend ce qu’il prend et l’autre non. La gémellité sert précisément à faire ressortir la seule différence qui compte.

L’unique scène digne d’Homère

Homère fait de Thanatos et d’Hypnos un duo funéraire dans l’un des passages les plus solennels de l’Iliade.

Au chant XVI, Zeus doit laisser mourir son fils Sarpédon, tué par Patrocle devant Troie. Il ne peut pas le sauver — le destin l’interdit — mais il peut lui épargner l’outrage. Il ordonne donc à Apollon de laver le corps, de l’oindre d’ambroisie et de le confier « aux jumeaux rapides, Sommeil et Mort », qui le transportent en Lycie pour y recevoir des funérailles.

C’est la seule fois où Thanatos est traité en dieu digne. Ailleurs il prend ; ici il rend un corps à sa terre. La scène a produit l’une des images les plus célèbres de la céramique grecque : le cratère signé par Euphronios vers 515 avant notre ère, où Hypnos et Thanatos, barbus et ailés, soulèvent le corps de Sarpédon sous le regard d’Hermès. Le vase, longtemps conservé à New York, a été restitué à l’Italie en 2008.

Au chant XIV, Homère éclaire aussi la mécanique familiale : Héra veut endormir Zeus et négocie avec Hypnos, qui rappelle qu’il n’a échappé une fois à la fureur du dieu qu’en se réfugiant auprès de leur mère Nuit. Zeus recula — devant la Nuit, pas devant ses fils.

Sisyphe enchaîne la Mort

Le mythe le plus révélateur sur les limites du pouvoir de Thanatos est celui de Sisyphe.

Le roi de Corinthe a dénoncé un enlèvement commis par Zeus. Envoyé le chercher, Thanatos se présente avec des entraves — et Sisyphe, feignant de vouloir apprendre comment elles fonctionnent, les lui passe et l’enchaîne.

La conséquence est immédiate et absurde : plus personne ne meurt. Les vieillards s’accumulent, les sacrifices aux dieux souterrains n’ont plus de sens, et surtout les blessés de guerre survivent à tout. C’est Arès, dieu de la bataille, qui vient délivrer Thanatos, parce qu’une guerre sans morts est une guerre sans intérêt. Le détail est excellent : ce n’est pas Hadès ni Zeus qui règle le problème, c’est celui à qui la situation coûte le plus.

Sisyphe ajoutera une seconde ruse — ordonner à sa femme de ne pas l’enterrer, puis obtenir de remonter pour se plaindre du manquement, et ne jamais redescendre — avant d’être ramené de force. Son châtiment au Tartare est proportionné à l’offense : un homme qui a interrompu le cours des choses est condamné à une tâche qui ne s’achève jamais.

Héraclès à la lutte contre la Mort

L’autre défaite de Thanatos est mise en scène, littéralement, dans l’Alceste d’Euripide (438 av. J.-C.) — et c’est la seule tragédie grecque conservée où la Mort est un personnage sur scène.

Le roi Admète a obtenu de mourir plus tard si quelqu’un accepte de mourir à sa place ; seule sa femme Alceste accepte. Au lever du rideau, Thanatos vient réclamer son dû. Apollon plaide, propose un délai ; Thanatos refuse net, et sa réponse est le meilleur portrait qu’on ait de lui : il ne prend pas de présents, il ne consent pas d’ajournement, et il précise qu’il tire plus d’honneur des morts jeunes. Puis il entre pour couper d’un coup d’épée une mèche de cheveux de la victime — le geste qui consacre le mort aux divinités souterraines, exactement comme on prélève une touffe de poils sur un animal sacrifié.

Héraclès, arrivé chez Admète sans savoir qu’on y porte le deuil, apprend la vérité, se poste près du tombeau, saisit Thanatos au moment où il vient boire les offrandes, et le maîtrise à la lutte jusqu’à ce qu’il rende Alceste. La scène n’est pas montrée : Héraclès la raconte. Elle donne au héros son ultime titre — celui qui a mis la Mort au sol — et prépare sa propre divinisation.

Un dieu sans autel

Thanatos ne reçoit presque aucun culte, et les Grecs en avaient parfaitement conscience.

Eschyle, dans un fragment de Niobé que l’Antiquité citait volontiers, le dit sans détour : seul entre tous les dieux, la Mort n’aime pas les présents. On ne gagne rien à lui sacrifier, on n’obtient rien par des libations ; elle n’a ni autel, ni péan. C’est la définition exacte d’une divinité hors du système de l’échange rituel, alors que toute la religion grecque repose sur le principe du don réciproque.

Il existe pourtant des traces. Pausanias décrit sur le célèbre coffre de Cypsélos, à Olympie, une figure de la Nuit portant deux enfants endormis, l’un blanc et l’autre noir, aux pieds tournés en sens inverse — Sommeil et Mort. Une colonne sculptée du temple d’Artémis à Éphèse, aujourd’hui au British Museum, montre un Thanatos ailé et juvénile aux côtés d’Hermès. À l’époque classique et hellénistique, l’iconographie funéraire l’assouplit : il devient un jeune homme ailé tenant une torche renversée, image de la vie éteinte, qui passera telle quelle dans l’art funéraire romain puis européen.

Postérité : le contresens freudien

Une précision utile, parce que la confusion est massive. Le terme « Thanatos » employé en psychanalyse pour désigner la pulsion de mort n’est pas de Sigmund Freud : celui-ci parle en allemand de Todestrieb, et n’utilise jamais le mot grec dans ses écrits publiés. L’étiquette a été introduite dans son entourage — on l’attribue en général à Wilhelm Stekel puis à Paul Federn — avant de s’imposer par symétrie avec Éros.

Le glissement mérite d’être noté, parce qu’il a doté le dieu grec d’un contenu psychologique qu’il n’a jamais eu. Le Thanatos d’Hésiode et d’Euripide ne représente aucune pulsion : il représente l’événement, extérieur et non négociable, qui met fin à une vie.

Sources antiques

  • Hésiode, Théogonie, v. 211-212 ; 756-766
  • Homère, Iliade, XIV, 231-241 ; XVI, 671-683
  • Euripide, Alceste, v. 24-76 ; 843-860
  • Eschyle, fragment 161 Radt (Niobé)
  • Apollodore, Bibliothèque, I, 9, 15 ; III, 12, 6
  • Pausanias, Description de la Grèce, V, 18, 1

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Questions fréquentes

Qui est Thanatos dans la mythologie grecque ?

Thanatos est la Mort personnifiée, fils de Nyx la Nuit et frère jumeau d'Hypnos le Sommeil. Il n'est pas le roi des Enfers — ce rôle revient à Hadès — mais l'agent du décès lui-même : celui qui vient prendre le mourant. Hésiode lui donne un cœur de fer et une âme de bronze, et précise qu'il est haï même des immortels.

Quelle est la différence entre Thanatos et Hadès ?

Hadès règne sur le royaume des morts et administre les ombres une fois qu'elles y sont arrivées ; il n'ôte la vie à personne. Thanatos est l'événement même de mourir, l'agent qui vient chercher. Charon, lui, est le passeur qui assure le transport. La mythologie grecque répartit ainsi trois fonctions — mourir, traverser, séjourner — entre trois figures distinctes.

Qui a réussi à vaincre Thanatos ?

Deux personnages seulement. Sisyphe, qui l'enchaîne quand la Mort vient le chercher, si bien que plus personne ne meurt sur terre jusqu'à ce qu'Arès le délivre. Et Héraclès, qui l'affronte à mains nues près du tombeau d'Alceste dans la tragédie d'Euripide, et lui reprend la morte. Dans les deux cas, la victoire n'est que temporaire.