Mythologie nordique · Dieux & déesses
Nanna, déesse nordique et épouse de Baldr
En bref
Nanna est l'épouse de Baldr et la mère du dieu juge Forseti. Quand le corps de Baldr est porté sur le bûcher du navire Hringhorni, son cœur se brise de chagrin et elle est brûlée avec lui. Depuis le royaume des morts, elle fait porter à Frigg un vêtement de lin et à Fulla un anneau d'or : la mythologie nordique lui donne ainsi le seul cadeau connu envoyé des morts vers les vivants.
- deuil conjugal
- don et échange entre les mondes
- le bûcher du navire Hringhorni
- le vêtement de lin envoyé à Frigg
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Qui est Nanna ?
Nanna est l’épouse de Baldr, le plus lumineux des Ases, et la mère de Forseti, le dieu juge. Snorri l’appelle Nanna Nepsdóttir, « Nanna fille de Nepr ».
Elle n’entre dans le récit qu’au moment où tout bascule : aux funérailles de son mari, assassiné par la ruse de Loki. Son cœur se brise au passage du corps, et elle est brûlée sur le même bûcher. Puis, depuis le royaume des morts, elle fait envoyer des présents aux vivants — un geste que le corpus nordique n’accorde à personne d’autre.
Une généalogie à deux versions
Snorri la rattache à un certain Nepr, personnage dont on ne sait pratiquement rien : aucun récit conservé ne le met en scène, et son nom ne survit guère que dans ce patronyme. Le Hyndluljóð, poème généalogique de l’Edda poétique, donne une autre filiation : « Nanna venait ensuite, fille de Nökkvi ».
Ce genre de divergence n’a rien d’exceptionnel dans la tradition norroise, où les listes d’ascendance servent d’abord à situer une figure dans un réseau, pas à établir un état civil. Mais elle rappelle une chose utile pour lire l’ensemble du cluster : les généalogies eddiques sont des constructions concurrentes, pas un arbre unique, et Snorri en a retenu une parmi d’autres.
Vers l’aval, en revanche, la tradition est stable. Le Gylfaginning est net : « Forseti est le nom du fils de Baldr et de Nanna fille de Nepr. » Forseti siège à Glitnir, hall aux piliers d’or et au toit d’argent, et il est le meilleur des juges : tous ceux qui viennent à lui avec un litige repartent réconciliés. La lignée la plus lumineuse du panthéon débouche donc sur la fonction judiciaire — un raccord qui n’a rien d’anodin dans une société organisée autour du thing, l’assemblée des hommes libres.
Le bûcher de Hringhorni
Le grand moment de Nanna est celui des funérailles, l’un des passages les plus détaillés de toute l’Edda en prose. Les dieux transportent le corps de Baldr jusqu’à son navire, Hringhorni, le plus grand de tous les vaisseaux, pour y dresser le bûcher. Mais ils ne parviennent pas à le mettre à l’eau : il faut faire venir de Jötunheim la géante Hyrrokkin, qui arrive montée sur un loup avec des vipères pour rênes et pousse le navire d’une telle force que le feu jaillit des rouleaux et que la terre tremble. Thor, furieux, veut lui briser le crâne ; on l’en empêche.
C’est alors que le corps de Baldr est porté à bord. Snorri enchaîne d’une phrase : Nanna, fille de Nepr, se brise de chagrin et meurt ; on la porte sur le bûcher. Odin y dépose l’anneau Draupnir, et le cheval de Baldr est conduit dans les flammes avec tout son harnachement.
Il faut mesurer ce que le texte fait ici. Le corpus nordique connaît la mort au combat, la mort par ruse, la mort par vengeance ; il ne connaît aucune autre mort par chagrin. Nanna n’est pas immolée, elle ne se donne pas la mort : le deuil agit sur elle comme une blessure. La formule de Snorri, sprakk af harmi, « elle éclata de douleur », est d’une brutalité physique que les traductions atténuent souvent.
Les présents envoyés depuis Hel
La suite est plus étonnante encore. Hermóðr, envoyé chez Hel pour négocier le retour de Baldr, trouve le couple installé à la place d’honneur dans la halle des morts. Au moment du départ, Baldr lui confie l’anneau Draupnir pour Odin, et Nanna donne pour Frigg un vêtement de lin, ainsi qu’un anneau d’or pour la déesse Fulla.
Ce détail vaut d’être souligné : c’est, dans les sources conservées, le seul échange de dons dirigé des morts vers les vivants. Il transpose sous terre la règle sociale la plus structurante du monde scandinave, celle du don qui crée l’obligation et maintient le lien. Nanna morte continue d’entretenir un réseau de parenté — et le fait en envoyant précisément les objets qu’une maîtresse de maison offre : du textile, un bijou.
Le voyage d’Hermóðr échoue par ailleurs, puisque Loki, sous les traits de la géante Þökk, refuse de pleurer Baldr. Le lecteur du récit complet y verra ce que les présents de Nanna rendent poignant : les dieux repartent de Hel avec des cadeaux, mais sans leurs morts.
Saxo : Nanna épouse de Höd
Le chroniqueur danois Saxo Grammaticus (v. 1200) donne une version entièrement différente. Dans les Gesta Danorum, Nanna est la fille du roi Gevarus, une jeune mortelle dont Balderus, demi-dieu, et Høtherus, prince humain — le Höd de l’Edda — sont tous deux épris. Elle choisit Høtherus, arguant qu’une mortelle ne peut s’unir à un être divin, et leur rivalité déclenche une suite de guerres où Balderus finit par périr.
Chez Snorri, Höd est l’instrument aveugle et innocent d’un meurtre orchestré par Loki ; chez Saxo, c’est un rival amoureux qui tue délibérément. Nanna passe du statut de veuve inconsolable à celui d’enjeu matrimonial. L’écart mesure la distance entre deux projets d’écriture : d’un côté un Islandais qui compile une mythologie, de l’autre un clerc danois qui fabrique une histoire nationale à partir des mêmes noms.
Ce que disent les sources antiques
L’essentiel vient du Gylfaginning de Snorri Sturluson (v. 1220) : le chapitre 32 pour la maternité de Forseti et le patronyme Nepsdóttir, le chapitre 49 pour les funérailles, la mort de chagrin et les présents rapportés de chez Hel.
L’Edda poétique ne lui accorde qu’une ligne, mais elle est contradictoire : le Hyndluljóð (20) la dit fille de Nökkvi. Cette unique mention suffit à montrer que Snorri travaillait sur une matière déjà multiple.
Saxo Grammaticus (Gesta Danorum, livre III) conserve la tradition danoise évhémérisée, où Nanna est une princesse mortelle et l’épouse de Høtherus. Aucune de ces sources n’est antérieure au XIIe siècle : pour Nanna plus encore que pour d’autres figures, ce que nous lisons est une mise en forme médiévale tardive d’un matériau païen dont l’état ancien nous échappe.
Lectures complémentaires
L’époux dont le deuil la tue est décrit dans la fiche de Baldr, et le déroulé complet du drame dans la mort de Baldr. Le meurtrier involontaire, devenu son prétendant chez Saxo, est Höd, tandis que l’instigateur reste Loki. Pour la destinataire de son vêtement de lin, voir Frigg ; pour la souveraine du royaume d’où partent ses présents, Hel ; et pour le père du dieu mort, Odin.
Sources antiques
- Snorri Sturluson, Edda en prose — Gylfaginning, 32 (Forseti) et 49 (funérailles de Baldr)
- Edda poétique — Hyndluljóð, 20 (Nanna fille de Nökkvi)
- Saxo Grammaticus, Gesta Danorum, livre III (Nanna et Høtherus)
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Récits où l’on retrouve cette entité
Questions fréquentes
Comment meurt Nanna ?
De chagrin, au moment précis où le corps de Baldr est porté sur le navire-bûcher Hringhorni. Snorri écrit que son cœur éclate et qu'elle est alors placée sur le bûcher auprès de son mari. Ce n'est ni un sacrifice ordonné ni un suicide rituel : le texte présente la mort comme une conséquence immédiate et physique du deuil, ce qui en fait un cas isolé dans la mythologie nordique.
Qui est le fils de Nanna et Baldr ?
Forseti, le dieu de la justice, dont le Gylfaginning précise qu'il siège dans le hall Glitnir aux piliers d'or et qu'il règle tous les litiges qu'on lui soumet. C'est la seule descendance attribuée au couple, et elle est éditorialement importante : elle relie la lignée la plus lumineuse du panthéon à la fonction judiciaire, dans une culture où l'assemblée et le règlement des conflits sont au centre de la vie sociale.
Pourquoi Saxo Grammaticus raconte-t-il une tout autre histoire ?
Parce qu'il réécrit les dieux en héros humains. Dans les Gesta Danorum, Nanna est la fille du roi Gevarus, courtisée par le demi-dieu Balderus et par le mortel Høtherus ; elle épouse Høtherus et la rivalité amoureuse devient la cause de la guerre entre les deux hommes. La mort de Baldr, qui est un drame cosmique dans l'Edda, y devient un conflit dynastique — un exemple parfait de l'évhémérisme médiéval.