Mythologie nordique · Dieux & déesses

Sigyn, l'épouse de Loki qui recueille le venin

En bref

Sigyn est l'épouse de Loki et la mère de Narfi. Son geste est unique dans le corpus nordique : après le châtiment de son mari, elle reste dans la caverne et tient une coupe sous le serpent dont le venin lui goutte au visage. Chaque fois qu'elle s'écarte pour la vider, le poison touche Loki, dont les convulsions provoquent les tremblements de terre.

  • fidélité conjugale
  • endurance dans l'épreuve
  • la coupe ou le bassin qui recueille le venin
  • la caverne du supplice de Loki

Qui est Sigyn ?

Sigyn est l’épouse de Loki dans la mythologie nordique, et la mère de son fils Narfi. Elle n’a ni domaine cosmique, ni exploit, ni parole rapportée : toute sa présence dans les sources tient à un geste maintenu, celui de tenir une coupe sous le venin qui goutte sur son mari enchaîné.

C’est pourtant l’une des images les plus anciennes et les plus stables du corpus. La Völuspá, poème de la fin du paganisme, la mentionne déjà ; un skalde de l’an 900 environ désigne Loki comme le « fardeau des bras de Sigyn ». Sa figure a traversé trois siècles de poésie avant que Snorri ne la fixe en prose.

La famille « ase » de Loki

Le Gylfaginning organise soigneusement la double vie familiale de Loki. Du côté des géants, il engendre avec Angrboða les trois monstres : le loup Fenrir, le serpent Jörmungand et Hel, la maîtresse du royaume des morts. Du côté d’Asgard, il a une épouse, Sigyn, et un fils, Nari ou Narfi.

Cette symétrie n’est pas décorative. Elle installe Loki des deux côtés de la frontière qui structure toute la cosmologie nordique : les enfants qui détruiront le monde naissent de la géante, la famille qui subira le châtiment naît de la déesse. Sigyn est le versant domestique d’un dieu dont l’autre versant est apocalyptique.

Snorri ne la fait pas figurer dans sa liste des ásynjur du Gylfaginning (35), où sont énumérées Frigg, Fulla, Gefjun ou Sjöfn. Son statut est donc flottant : épouse divine, mais jamais présentée comme une déesse de plein exercice — un flottement fréquent pour les figures définies par leur seul lien conjugal.

Le châtiment de Loki

La scène qui fait exister Sigyn se situe après la mort de Baldr et l’échec du retour du dieu lumineux. Loki, qui a provoqué le meurtre puis empêché la résurrection, fuit les Ases sous plusieurs formes avant d’être pris dans sa propre invention, le filet de pêche, aux chutes de Frananger.

Les dieux l’entraînent dans une caverne. Selon le Gylfaginning, ils s’emparent de ses deux fils : Váli est changé en loup et met en pièces son frère Narfi. Avec les entrailles de Narfi, durcies en fer, ils lient leur père à trois dalles de pierre. Skaði fixe alors au-dessus de son visage un serpent venimeux, dont le poison doit couler goutte à goutte.

C’est ici qu’intervient Sigyn. Elle s’assied auprès de Loki et tient un bassin sous la gueule du serpent. Tant que la coupe est sous le venin, son mari ne souffre pas. Quand elle est pleine, Sigyn doit s’écarter pour la vider — et pendant ce court intervalle, le poison atteint le visage du dieu, qui se convulse au point de faire trembler la terre. Snorri conclut : elle reste là, et il y restera jusqu’au Ragnarök.

Une fidélité que les sources n’expliquent pas

La mythologie nordique motive presque toujours les conduites : on agit par vengeance, par serment, par honneur, par prix du sang. Le cas de Sigyn fait exception. Aucun texte ne dit pourquoi elle reste. La Völuspá se contente d’une notation glaciale : elle est assise là, « nullement réjouie de son époux ».

Ce silence a fait couler beaucoup d’encre. On y a vu une survivance d’un idéal conjugal germanique, une figure de l’endurance féminine, parfois une lecture chrétienne rétrospective — mais la formulation de la Völuspá est pré-chrétienne dans sa sécheresse : elle ne loue pas Sigyn, elle enregistre une posture.

Le contraste avec les autres épouses du corpus est frappant. Frigg agit pour sauver son fils en faisant jurer le monde entier ; Skaði agit pour venger son père en réclamant un prix du sang. Sigyn, elle, n’agit pas : elle tient. C’est la seule figure divine dont la fonction mythologique soit une durée plutôt qu’un acte.

Váli, Narfi et un nœud textuel

Le détail des deux fils pose un problème que les éditeurs signalent depuis longtemps. Snorri nomme le fils de Sigyn « Nari ou Narfi » et donne pour meurtrier un Váli transformé en loup. Or le corpus connaît un autre Váli, fils d’Odin et de Rindr, engendré pour venger Baldr.

Deux lectures s’opposent : soit Loki a bien eu un fils du même nom, homonymie banale dans l’onomastique norroise ; soit les deux figures ont été confondues au cours de la transmission, le vengeur d’Odin ayant attiré à lui un rôle de loup qui ne lui revenait pas. Aucune solution ne s’impose, et l’épilogue en prose de la Lokasenna, qui raconte la même scène, ne tranche pas davantage.

Pour la fiche, l’essentiel est ailleurs : quelle que soit la version, le lien de Loki est fait de son propre fils. Le châtiment ne se contente pas d’immobiliser le coupable, il le ligote avec sa descendance — et laisse sa femme veiller le résultat.

Ce que disent les sources antiques

La mention la plus ancienne est skaldique : dans le Haustlöng, poème de Þjóðólfr de Hvinir composé vers 900, Loki est désigné par le kenning « fardeau des bras de Sigyn ». L’expression suppose que le public du Xe siècle connaissait déjà la scène de la caverne, où Loki est littéralement ce que Sigyn porte.

La Völuspá (35) donne l’image poétique de référence : le captif sous le Bois-des-Chaudrons, et Sigyn assise auprès de lui. L’épilogue en prose de la Lokasenna raconte l’ensemble du châtiment, comme le Gylfaginning (50), qui ajoute la généalogie (33) et la mécanique précise de la coupe et des séismes.

L’archéologie fournit un appui discuté : sur la croix de Gosforth (Cumbrie, Xe siècle), un panneau montre un personnage lié et, au-dessus de lui, une figure tenant un objet incurvé. L’identification avec Loki et Sigyn est largement retenue ; elle indiquerait que la scène était connue dans l’Angleterre scandinave bien avant l’écriture des Eddas.

Lectures complémentaires

Le mari qu’elle veille est décrit dans la fiche de Loki, et les enfants qu’il a eus de la géante Angrboða dans celles de Fenrir, du Jörmungand et de Hel. La faute qui déclenche le châtiment est racontée dans la mort de Baldr, et c’est Skaði qui suspend le serpent au-dessus du dieu lié. La libération de Loki, à laquelle s’achève la veille de Sigyn, ouvre le Ragnarök.

Sources antiques

  • Edda poétique — Völuspá, 35
  • Edda poétique — Lokasenna, épilogue en prose
  • Snorri Sturluson, Edda en prose — Gylfaginning, 33 et 50
  • Snorri Sturluson, Edda en prose — Skáldskaparmál (kennings de Loki)
  • Þjóðólfr de Hvinir, Haustlöng (v. 900) — « fardeau des bras de Sigyn »
  • Croix de Gosforth, Cumbrie (Xe siècle), interprétation iconographique

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Questions fréquentes

Pourquoi Sigyn reste-t-elle auprès de Loki enchaîné ?

Les sources ne motivent jamais son choix : elles le constatent. La Völuspá dit seulement qu'elle est assise là, « nullement réjouie de son époux », et Snorri précise qu'elle demeure dans la caverne et tient le bassin. Ce silence est en soi significatif — dans un corpus qui explique volontiers les actes par la vengeance ou le serment, la fidélité de Sigyn est présentée comme un fait brut, sans contrepartie ni récompense.

Sigyn est-elle la mère des monstres de Loki ?

Non. Fenrir, le Jörmungand et Hel sont nés de la géante Angrboða, selon le Gylfaginning. Sigyn est l'épouse officielle de Loki dans le monde des Ases, et le fils que Snorri leur donne s'appelle Nari ou Narfi ; un second fils, Váli, apparaît dans le récit du châtiment. La distinction structure le personnage de Loki : une lignée monstrueuse du côté des géants, une famille ordinaire du côté des dieux.

Sigyn provoque-t-elle les tremblements de terre ?

Indirectement, et c'est tout le sens de la scène. Tant qu'elle tient la coupe, Loki ne souffre pas. Mais la coupe se remplit, et lorsqu'elle va la vider, le venin atteint le visage du dieu lié : il se débat si violemment que la terre tremble. Le mythe fait donc dépendre un phénomène naturel récurrent d'un geste humain, domestique et interminable.