Mythologie égyptienne · Créatures

Apis, le taureau vivant de Memphis et héraut de Ptah

En bref

Apis est un taureau vivant, reconnu à ses marques et vénéré à Memphis comme le héraut du dieu Ptah. Il n'est pas une statue ni un symbole : c'est un animal réel, unique à chaque génération, momifié à sa mort et enseveli dans les galeries du Sérapéum de Saqqarah. Devenu Osiris-Apis après sa mort, il est à l'origine du dieu gréco-égyptien Sérapis.

Qu’est-ce qu’Apis ?

Apis est un taureau vivant, vénéré à Memphis comme le héraut du dieu créateur Ptah. Il ne s’agit ni d’une figure mythique ni d’une statue : c’est un animal réel, unique, reconnu à ses marques, logé dans l’enceinte du temple, entretenu par un personnel dédié, et momifié à sa mort avec des honneurs royaux.

Cette matérialité en fait un cas à part dans le panthéon égyptien. La plupart des dieux se manifestent par une image que le rituel anime ; Apis, lui, respire. Quand il meurt, le dieu ne disparaît pas : il faut simplement retrouver le taureau suivant.

Le corps par lequel un dieu se montre

Le titre officiel de l’animal est explicite : « l’Apis vivant, héraut de Ptah ». Le mot égyptien traduit ici par héraut désigne celui qui annonce, qui transmet la parole d’un maître. Apis n’est donc pas Ptah, mais son porte-voix — la partie mobile et visible d’un dieu dont la statue reste, elle, enfermée dans le naos.

Cette fonction en fait un oracle. Les auteurs classiques racontent que l’on interprétait ses mouvements, la chambre où il choisissait d’entrer, la nourriture qu’il acceptait ou refusait de la main d’un visiteur. Pline l’Ancien rapporte ainsi que le refus du taureau passait pour un présage funeste. Un dieu qui se déplace de lui-même offre à la divination un matériau que ne fournit aucune statue.

Le culte est ancien. La Pierre de Palerme, annales royales gravées à l’Ancien Empire mais couvrant les dynasties antérieures, mentionne déjà la « course d’Apis », une cérémonie où le taureau parcourait un espace rituel : le rite est plus vieux que la plupart des textes religieux conservés.

Une naissance, pas une élection

Le principe de sélection est central. Le nouvel Apis n’est pas désigné par un collège de prêtres : il est reconnu à un ensemble de marques présentes dès la naissance.

Hérodote, au livre III de son Enquête, en donne la liste la plus célèbre : un veau noir portant sur le front un carré blanc, sur le dos la silhouette d’un aigle, des poils doubles à la queue et un scarabée sous la langue. D’autres auteurs et les sources égyptiennes proposent des variantes, mais la logique ne change pas : la divinité se signale elle-même, et les hommes se contentent de lire.

Sa mère fait partie du dispositif. Plutarque rapporte la croyance selon laquelle la vache aurait conçu le veau sous l’effet d’un rayon lunaire, et non d’un taureau ; elle-même devenait objet de culte, assimilée à Isis. Les archéologues ont retrouvé à Saqqarah une catacombe distincte, réservée aux mères d’Apis, preuve que cette théologie de la conception avait une traduction matérielle et coûteuse.

Mourir en Osiris

À sa mort, le taureau change de nom. Il devient Osiris-ApisOsorapis dans la prononciation tardive — et suit un traitement funéraire de très haut rang : embaumement long, lit de momification en calcite dont plusieurs exemplaires ont été retrouvés, procession, deuil public.

Il est ensuite enseveli au Sérapéum de Saqqarah, un ensemble de galeries souterraines creusées dans le calcaire, où l’on a dégagé des dizaines de sarcophages de granit dépassant chacun plusieurs dizaines de tonnes. Autour des sépultures, des centaines de stèles votives déposées par des particuliers datent chaque inhumation par le règne et l’année : le Sérapéum est, accessoirement, l’une des meilleures chronologies dont dispose l’égyptologie pour la Basse Époque.

Le site est resté enfoui jusqu’en 1851, quand Auguste Mariette, guidé par une description de Strabon évoquant une allée de sphinx ensablée, en dégage l’entrée. La fouille est l’une des plus spectaculaires du XIXe siècle.

Ce que disent les sources antiques

Apis est l’un des rares sujets où les sources grecques et les documents égyptiens se contredisent frontalement, ce qui en fait un cas d’école.

Hérodote raconte (III, 27-29) que Cambyse, le roi perse conquérant de l’Égypte, aurait poignardé le taureau à la cuisse par mépris pour la religion locale, provoquant sa mort et attirant sur lui la folie. Le récit est cohérent avec le portrait d’un souverain impie que l’historien construit tout au long du livre.

Les documents du Sérapéum compliquent ce récit. Un Apis qui avait vécu pendant la conquête fut inhumé sous Cambyse, et un monument établi au nom du roi le montre honorant le taureau. Cela ne tranche pas chaque détail du récit d’Hérodote, mais contredit sa chronologie et le portrait sans nuance d’un souverain hostile au culte.

Même prudence pour la durée de vie du taureau. Pline l’Ancien affirme qu’on le noyait rituellement au terme d’un nombre d’années fixé. Les stèles du Sérapéum enregistrent des décès à des âges différents, mais ces données ne documentent ni ne réfutent à elles seules l’existence d’un âge maximal.

De l’étable au Panthéon : la naissance de Sérapis

C’est derrière l’Apis mort, et non l’Apis vivant, que se trouve l’origine de l’un des dieux les plus répandus de la Méditerranée hellénistique. Sous les premiers Ptolémées, le culte d’Osiris-Apis est promu à Alexandrie sous le nom de Sérapis. Son image familière — un homme barbu trônant, coiffé d’un kalathos et parfois accompagné de Cerbère — puise largement dans l’iconographie grecque, tandis que son nom et ses racines funéraires renvoient à l’Osiris-Apis égyptien.

Cette forme alexandrine rend Sérapis intelligible dans des cadres religieux grecs comme égyptiens, même si le processus précis de formation de son culte et de son image reste débattu. Son sanctuaire alexandrin devient l’un des plus célèbres du monde antique. Derrière cette carrière internationale se trouve le culte funéraire, bien plus ancien, des taureaux Apis de Memphis.

Lectures complémentaires

Pour le dieu dont Apis est le héraut, lire la fiche de Ptah. Pour la divinité qu’il devient après sa mort, voir Osiris et le récit du mythe d’Osiris. Pour la déesse à laquelle sa mère est assimilée, consulter Isis. Pour le domaine funéraire memphite où il est enseveli, lire Sokar et la Douat, et pour le grand dieu de l’embaumement, Anubis.

Sources antiques

  • Pierre de Palerme (mention de la « course d'Apis »)
  • Hérodote, Enquête, III, 27-29
  • Strabon, Géographie, XVII, 1
  • Pline l'Ancien, Histoire naturelle, VIII
  • Plutarque, Isis et Osiris
  • Stèles votives et sarcophages du Sérapéum de Saqqarah

À lire aussi

Questions fréquentes

Apis est-il un dieu ou un animal ?

Les deux à la fois, et c'est ce qui le rend singulier. Apis est un taureau réel, né d'une vache, nourri et logé à Memphis, qui vieillit et meurt comme n'importe quel bovin ; mais on le tient pour le héraut vivant de Ptah, c'est-à-dire pour le corps par lequel le dieu se rend visible. L'Égypte ne vénère pas ici l'image d'un dieu : elle vénère un animal précis, un seul à la fois, désigné à sa naissance.

Comment reconnaissait-on le nouvel Apis ?

À des marques sur sa robe. Hérodote décrit un veau noir portant un carré blanc sur le front, la silhouette d'un aigle sur le dos, des poils doubles à la queue et un scarabée sous la langue. Les listes égyptiennes varient dans le détail, mais le principe est constant : le taureau n'est pas choisi par les prêtres, il est reconnu à des signes reçus à la naissance, ce qui interdit toute désignation arbitraire.

Quel rapport entre Apis et Sérapis ?

Sérapis hérite du culte d'Apis mort. Un Apis défunt devenait Osiris-Apis — Osorapis dans la prononciation tardive — et recevait un culte au Sérapéum de Saqqarah. Sous les premiers Ptolémées, ce dieu funéraire memphite est promu à Alexandrie sous une forme qui emprunte largement à l'iconographie grecque. Les détails de cette transformation restent débattus, mais le lien cultuel entre Osiris-Apis et Sérapis est bien établi.