Mythologie égyptienne · Dieux & déesses
Bès, le dieu nain protecteur des maisons et des naissances
En bref
Bès est le dieu nain de la religion domestique égyptienne : barbu, grimaçant, montré de face alors que l'art égyptien dessine de profil. Il ne possède ni temple propre ni généalogie, mais il protège les femmes en couches, les nourrissons et le sommeil, et ses amulettes ont circulé dans toute la Méditerranée.
- protection de la maison
- accouchement et petite enfance
- sommeil et cauchemars
- musique, danse et rire apotropaïques
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Qui est Bès ?
Bès est le dieu nain de la religion domestique égyptienne : trapu, barbu, tirant la langue, coiffé d’un panache de plumes, et — détail décisif — le plus souvent représenté de face. Il n’a pas de mythe, pas de généalogie, pas de grand temple à son nom. Sa fonction est ailleurs : il garde la chambre, le lit, la femme qui accouche et l’enfant qui vient de naître. C’est probablement, avec Taouret, la divinité que les Égyptiens ordinaires ont eue le plus souvent sous les yeux.
Une anomalie dans l’art égyptien
L’art égyptien est un art de profil. Les visages, les pieds, les épaules obéissent à des conventions strictes que trois millénaires n’ont presque pas entamées. Or Bès regarde le spectateur en face, comme les masques d’Hathor — l’une des très rares autres exceptions.
Cette frontalité est fonctionnelle. Un dieu de profil est engagé dans une scène ; un dieu de face est tourné vers ce qui arrive. Le visage de Bès n’est pas beau, et il n’essaie pas de l’être : sourcils froncés, crinière hérissée, langue sortie. C’est un masque de menace, du même ordre que les gorgones grecques ou les grotesques médiévaux, destiné à faire reculer ce qui approche du dormeur ou du berceau.
Son corps suit la même logique. La petite taille, en Égypte, n’était pas un stigmate : les nains occupaient des fonctions attestées à la cour, et le dieu nain concentre une force ramassée, proche du sol, adaptée à la défense d’un espace fermé.
Le gardien des naissances
L’accouchement était en Égypte ancienne le moment le plus dangereux de la vie d’une femme et de celle de son enfant. La religion officielle, occupée du cosmos et du roi, n’y répondait pas ; la magie domestique, si.
Les objets le montrent avec précision. Les baguettes apotropaïques du Moyen Empire, taillées dans une défense d’hippopotame fendue, alignent des figures protectrices — notamment des génies nains aujourd’hui rapprochés de Bès, Taouret, serpents, lions, couteaux — et servaient vraisemblablement à tracer un cercle magique autour de la mère et du nourrisson. Les appuie-tête portent son image pour garder le sommeil ; les miroirs l’installent sur leur manche ; les amulettes le suspendent au cou des enfants.
À Deir el-Médineh, le village des ouvriers des tombes royales, les fouilles ont mis au jour des maisons dont la première pièce comportait une plate-forme maçonnée, peinte de figures féminines et de Bès dansant. On y a reconnu, sans certitude absolue, un espace lié à la naissance ou à la relevaille — dans les deux cas, le dieu y est chez lui.
À l’époque tardive, cette compétence entre enfin dans l’architecture des grands sanctuaires : les mammisi, ou « maisons de naissance », de Dendérah et d’Edfou, où l’on célébrait la naissance de l’enfant divin, portent des Bès sculptés au sommet de leurs colonnes.
Un dieu sans généalogie
Chercher les parents de Bès est une impasse, et cette impasse est instructive. Il n’a ni père, ni mère, ni descendance, ni place dans l’Ennéade. Une Beset, contrepartie féminine, apparaît dans l’iconographie et les papyrus magiques, mais elle relève du dédoublement rituel plutôt que du mariage divin.
C’est qu’il n’appartient pas au même registre que Ptah ou Osiris. Les dieux du panthéon officiel ont une théologie, une généalogie et un clergé ; Bès a une clientèle. Il relève de ce que les égyptologues appellent la piété personnelle, cette religion des amulettes et des formules que les grands textes ignorent presque entièrement mais que l’archéologie retrouve dans chaque maison.
Le mot « Bès » lui-même est une commodité moderne. Les Égyptiens désignaient sous plusieurs noms — dont Aha, « le combattant » — une famille de génies nains aux traits voisins, que l’usage savant a fini par regrouper sous une seule étiquette.
Musique, danse et rire comme armes
Bès tient souvent un tambourin, parfois un couteau, et il danse. L’association peut surprendre chez un gardien ; elle est parfaitement cohérente.
Le bruit, en magie égyptienne, est une arme : les crécelles, les tambourins et les cris chassent les forces hostiles comme ils chassent les oiseaux d’un champ. Bès partage cette compétence avec Hathor, déesse de la musique et de l’ivresse, et avec Bastet, dont les fêtes mêlaient danse, vin et sistres. Le rire lui-même protège : un dieu grotesque désamorce la peur qu’il est chargé de combattre.
On le retrouve pour cette raison sur les stèles magiques dites « cippes d’Horus », où le visage de Bès surmonte le jeune Horus maîtrisant serpents et scorpions. On versait de l’eau sur ces stèles pour la charger des formules gravées, puis on la buvait — la magie de guérison égyptienne dans son état le plus concret, à rapprocher du symbolisme protecteur de l’œil d’Horus.
De l’Égypte à Chypre et à Rome
Peu de dieux égyptiens ont autant voyagé. Les amulettes de Bès se retrouvent en Nubie, au Levant, à Chypre, en Phénicie, à Carthage et jusque dans le monde romain, souvent bien après que leurs acheteurs ont cessé de savoir qui il était.
L’explication tient à sa nature même. Un dieu national se transporte mal : il exige un temple, un clergé, une langue liturgique. Un dieu domestique tient dans une amulette de faïence de trois centimètres et répond à un besoin universel — protéger un enfant. Bès s’est diffusé comme un objet, non comme un culte, ce qui explique sa présence dans des contextes archéologiques où l’on ne trouve aucune autre trace de religion égyptienne.
Sa popularité a même survécu aux ruptures internes. Pendant la réforme d’Akhenaton, qui ferme les temples et proscrit les noms des autres dieux, les maisons d’Akhetaton continuent de livrer des amulettes de Bès et de Taouret : la révolution du disque solaire n’a jamais atteint les chambres à coucher.
L’oracle de Bès à Abydos
L’épisode le plus tardif de sa carrière est aussi le plus documenté par un auteur étranger. À l’époque romaine, le temple de Séthi Ier à Abydos abritait un oracle de Bès — Besa en grec — que l’on consultait par écrit : le demandeur déposait sa question sur un billet et recevait, ou venait chercher, la réponse.
Ammien Marcellin raconte comment cette pratique tourna au désastre (Histoires, XIX, 12). Sous Constance II, des billets adressés à l’oracle furent interceptés ; comme certains portaient sur l’avenir du pouvoir impérial, l’affaire fut traitée en complot. Elle déboucha en 359 sur les procès de Scythopolis, une série d’instructions pour haute trahison que l’historien, hostile à ces répressions, décrit comme une chasse aveugle. L’oracle fut supprimé.
Il y a là une fin logique pour un tel dieu : Bès, qui n’avait jamais menacé personne, disparaît des sources non pour des raisons théologiques, mais parce qu’un pouvoir impérial s’est inquiété de ce que les gens lui demandaient.
Lectures complémentaires
Pour la déesse hippopotame qui partage avec lui la protection des accouchements, lire la fiche de Taouret. Pour la déesse de la musique et de la joie dont il reprend les instruments, voir la fiche d’Hathor. Pour la déesse-chatte du foyer et des fêtes, consulter la fiche de Bastet. Pour l’amulette égyptienne la plus répandue après la sienne, lire la fiche de l’œil d’Horus. Pour la réforme religieuse que sa présence dans les maisons a discrètement contredite, voir la fiche d’Aton.
Sources antiques
- Baguettes apotropaïques du Moyen Empire
- Papyrus magiques du Nouvel Empire (formules de protection de l'accouchement)
- Maisons et chapelles de Deir el-Médineh
- Mammisi de Dendérah et d'Edfou
- Ammien Marcellin, Histoires, XIX, 12
Questions fréquentes
De quoi Bès est-il le dieu ?
Bès protège l'espace domestique : la chambre, le lit, la femme qui accouche, le nouveau-né, le dormeur exposé aux cauchemars. Il n'a pas de domaine cosmique et n'intervient dans aucun grand mythe. Sa compétence est entièrement défensive et de proximité — il ne gouverne rien, il écarte ce qui approche.
Pourquoi Bès est-il généralement représenté de face ?
L'art égyptien montre presque tout de profil ; le visage frontal y est une exception réservée à quelques figures, dont Bès et les masques d'Hathor. Cette frontalité n'est pas un détail de style : un dieu qui regarde le spectateur droit dans les yeux affronte ce qui vient, et son masque grimaçant fonctionne comme un repoussoir. La forme dit la fonction.
Bès avait-il des temples ?
Pas au sens d'un grand sanctuaire national, et c'est ce qui le rend intéressant : on le trouve dans les maisons, sur les lits, les miroirs, les appuie-tête, les amulettes et les baguettes magiques. Il apparaît toutefois sur les colonnes des mammisi, ces « maisons de naissance » attenantes aux grands temples tardifs, et un oracle lui a été consacré à Abydos à l'époque romaine.