Mythologie grecque · Créatures

Les Gorgones dans la mythologie grecque : Sthéno, Euryale et Méduse

En bref

Les Gorgones sont trois sœurs monstrueuses de la mythologie grecque, Sthéno, Euryale et Méduse, filles des divinités marines Phorkys et Céto. Ailées, coiffées de serpents et au regard qui change en pierre, elles vivent au-delà de l'Océan ; seule Méduse est mortelle, et c'est elle que tue Persée.

Les Gorgones sont trois sœurs monstrueuses de la mythologie grecque : Sthéno, Euryale et Méduse. Filles des divinités marines Phorkys et Céto, elles vivent au-delà du fleuve Océan, aux confins du monde, et leur face change en pierre ceux qui la regardent. Deux d’entre elles sont immortelles ; la troisième, Méduse, ne l’est pas, et c’est elle que décapite Persée. Cette page traite du groupe : leur famille, leur aspect, leur image dans l’art et ce que les auteurs ont fait d’elles. L’histoire personnelle de Méduse, de sa métamorphose à la naissance de Pégase, se trouve sur sa propre fiche.

Trois sœurs, une seule mortelle

La première liste complète vient de la Théogonie d’Hésiode (v. 270-283). Après les Grées, Céto donne à Phorkys « les Gorgones, qui habitent au-delà de l’illustre Océan, aux confins, vers la Nuit, là où sont les Hespérides à la voix claire ». Le poète les nomme : Sthénô, Euryale et Méduse, « qui subit un sort cruel ». Il ajoute aussitôt la règle qui organise tout le mythe : Méduse est mortelle, ses deux sœurs sont « immortelles et sans vieillesse ».

Le contraste est d’autant plus frappant que Sthéno et Euryale n’ont presque aucune histoire propre. Aucun récit ne leur appartient en dehors de la mort de leur sœur. Elles existent pour la poursuite et pour le deuil : elles se lancent derrière Persée, puis se lamentent. Le trio fonctionne comme un ensemble dont un seul membre est vulnérable, ce qui fait de la mort de Méduse une brèche dans un groupe autrement intouchable.

Les noms vont dans le même sens. Sthéno renvoie à la force, Euryale à l’étendue (peut-être celle de la mer, ce qui conviendrait à des filles de dieux marins), Méduse à la protection ou au pouvoir. Aucun ne décrit une laideur : ce sont des noms de puissances, pas de monstres de foire.

Une famille marine au bout du monde

Les Gorgones appartiennent à la descendance de Phorkys et de Céto, la lignée qu’Hésiode consacre aux êtres des confins. Leurs sœurs sont les Grées (Graiai), nées avec des cheveux blancs. Hésiode n’en nomme que deux, Pemphrédo et Ényô ; Eschyle et Apollodore en comptent trois et leur prêtent un seul œil et une seule dent pour elles toutes. Le passage suivant de la Théogonie fait naître Échidna, mais le pronom qui désigne sa mère est ambigu : la plupart des lecteurs y voient Céto, ce qui ferait d’Échidna une autre sœur des Gorgones.

La géographie compte autant que la généalogie. Hésiode loge les Gorgones dans l’Occident extrême, là où le soleil se couche, voisines des Hespérides. C’est la zone où le monde habité cède la place à la Nuit, et où les Grecs placent aussi le troupeau de Géryon. Eschyle, dans le Prométhée enchaîné, parle plutôt des « plaines gorgonéennes de Kisthéné », sur l’itinéraire fabuleux d’Io, difficile à reporter sur une carte : le lieu varie, mais il reste toujours hors de la carte.

Les auteurs plus tardifs déplacent les Gorgones vers la Libye. Apollonios de Rhodes et Ovide racontent que les gouttes de sang tombées de la tête de Méduse, pendant que Persée survolait ce pays, y donnèrent naissance aux serpents du désert. Pausanias (II, 21, 5-6) rapporte une version rationalisée : Méduse aurait été une reine des peuples du lac Tritonis, tuée de nuit par Persée, et sa tête serait enterrée sous un tertre de l’agora d’Argos. Diodore de Sicile (livre III) va plus loin et fait des Gorgones un peuple de femmes guerrières, rivales des Amazones de Libye.

À quoi ressemblent les Gorgones ?

Les textes construisent leur aspect par couches successives.

Le Bouclier d’Héraclès, poème attribué à Hésiode mais plus tardif, décrit sur l’arme du héros une scène ciselée (v. 216-237) : Persée fuit, la tête dans sa besace, coiffé du casque d’Hadès, et derrière lui les deux Gorgones « inapprochables et indicibles » se ruent pour le saisir. Deux serpents pendent à leur ceinture, dardent la langue et grincent des dents ; le bouclier lui-même semble résonner sous leur course.

Eschyle (Prométhée enchaîné, v. 798-800) les dit ailées, coiffées de serpents, haïes des mortels : aucun homme ne peut les regarder et garder son souffle.

Apollodore (Bibliothèque, II, 4, 2) donne le portrait le plus précis : des têtes entourées d’écailles de dragon, de grandes défenses de sanglier, des mains de bronze et des ailes d’or pour voler. Ceux qui les voient sont changés en pierre.

Le portrait est donc celui d’êtres composites, à la fois femmes, serpents, sangliers et oiseaux. Ce mélange explique en partie l’image archaïque : avant d’être un visage, la Gorgone est une accumulation de signes d’agression.

SourceNombreAspectLieu
Homèreune Gorgone, sans nom de sœursune tête terrible, « prodige de Zeus »les Enfers dans l’Odyssée
Hésiodetrois, Méduse seule mortellenon décritau-delà de l’Océan, vers la Nuit
Bouclierdeux sœurs en poursuiteserpents à la ceinture, dents qui grincentnon précisé
Eschyletroisailées, chevelure de serpentsplaines de Kisthéné
Apollodoretroisécailles, défenses, mains de bronze, ailes d’orprès de l’Océan
Pausanias, Diodoreune reine ou un peuplehumainLibye

La poursuite et la plainte

Les sœurs immortelles n’entrent en scène qu’au moment de la mort de Méduse. Le mythe de Persée et Méduse les montre réveillées par le meurtre et lancées à la poursuite du héros, qui leur échappe grâce au casque qui le rend invisible. Apollodore précise que Persée trouve les trois sœurs endormies et que, guidé par Athéna, il frappe en regardant leur reflet dans un bouclier de bronze ; l’arme, une faucille d’adamant, vient d’Hermès.

La céramique archaïque aime cette poursuite. L’amphore éponyme du Peintre de Nessos (Athènes, Musée national archéologique, vers 620 av. J.-C.) montre deux Gorgones lancées à grandes enjambées tandis que le corps décapité de Méduse s’effondre. Persée, lui, n’y figure pas : la scène tient tout entière dans la course des sœurs.

Pindare donne à leur douleur une suite inattendue. Sa douzième Pythique, écrite pour un joueur d’aulos d’Agrigente, raconte qu’Athéna, ayant entendu la lamentation qui montait des mâchoires d’Euryale et des têtes de serpents, inventa pour l’imiter un air de flûte, le « nome aux nombreuses têtes ». La musique naît ainsi du deuil des Gorgones. Le même poème appelle Méduse « aux belles joues », signe que l’idée d’une Gorgone belle existe déjà au début du Ve siècle av. J.-C.

Une ou trois ? La Gorgone d’Homère et d’Euripide

Chez Homère, il n’y a ni trio ni Persée lié à la Gorgone. L’Iliade parle d’une seule tête : sur l’égide d’Athéna figure « la tête de la Gorgone, monstre terrible » (V, 741-742), et le bouclier d’Agamemnon porte une Gorgô « au regard farouche », entourée de la Terreur et de la Déroute (XI, 36-37). Dans l’Odyssée (XI, 633-635), Ulysse quitte les Enfers par crainte que Perséphone ne lui envoie la tête gorgonéenne. Pour Homère, la Gorgone est une image et une menace plus qu’un personnage.

Euripide propose une autre origine dans Ion (v. 989-997) : la Gorgone y est un monstre enfanté par Gaïa à Phlégra pour soutenir les Géants contre les dieux, et c’est Athéna elle-même qui la tue, avant de porter sa peau comme égide. Cette variante écarte complètement Persée et fait du meurtre de la Gorgone un exploit de la déesse, ce qui éclaire l’épithète de Gorgophone, « tueuse de la Gorgone », qu’Euripide lui donne dans la même pièce.

Le gorgonéion : de la grimace au beau visage

Le gorgonéion, la tête de Gorgone isolée, est l’une des images les plus répandues de l’art grec. On le trouve sur les boucliers, les cuirasses, les antéfixes des toits, les monnaies et au fond des coupes à boire.

Le type archaïque est frontal et grimaçant : yeux exorbités, langue tirée, dents et parfois défenses, serpents en guise de chevelure ou de ceinture. L’exemple le plus monumental est le fronton occidental du temple d’Artémis à Corfou (vers 580 av. J.-C., musée archéologique de Corfou) : une Gorgone géante, en position de course, encadrée de deux félins, avec à ses côtés Pégase et Chrysaor, ses enfants pourtant nés de sa mort. L’image ne raconte pas, elle protège.

À l’époque classique, le visage s’adoucit. La « Méduse Rondanini », copie romaine en marbre conservée à la Glyptothèque de Munich, d’après un original grec dont la date est discutée (classique ou hellénistique), montre une jeune femme aux traits calmes, les serpents noués sous le menton. Cette « belle Méduse » prépare le récit d’Ovide (Métamorphoses, IV, 772-803), où Méduse est une jeune fille changée en monstre après le viol de Poséidon dans le temple de Minerve. À partir de là, le groupe s’efface derrière une seule figure.

Le sang de la Gorgone

Le sang de la Gorgone est un pharmakon, à la fois remède et poison. Selon Apollodore (III, 10, 3), Asclépios reçut d’Athéna le sang des veines de la Gorgone : celui du côté gauche donnait la mort, celui du côté droit sauvait, et il s’en servit pour ressusciter des morts. Euripide, dans Ion (v. 999-1017), connaît la même dualité : deux gouttes, l’une qui guérit les maladies, l’autre qui tue, passées d’Athéna à Érichthonios puis à Créuse dans un bracelet d’or.

Interprétations

La fonction apotropaïque de la Gorgone, détourner le mal en le montrant, est la lecture la plus ancienne : c’est déjà celle de l’égide et du bouclier d’Agamemnon chez Homère. Les interprétations modernes ont développé d’autres pistes. Jean-Pierre Vernant, dans La Mort dans les yeux (1985), voit dans la face de Gorgô, toujours représentée de face, l’altérité radicale : regarder la Gorgone, c’est voir la mort qui vous regarde. D’autres lectures, psychanalytiques ou historiques, ont été proposées ; aucune ne s’appuie sur un texte antique qui en livrerait la clé, et elles doivent être lues comme des hypothèses.

Ce que disent les sources antiques

  • Homère (Iliade, V, 741-742 ; XI, 36-37 ; Odyssée, XI, 633-635) ne connaît qu’une Gorgone, réduite à une tête effrayante sur l’égide ou au fond des Enfers.
  • Hésiode (Théogonie, v. 270-283) fixe le trio, sa généalogie, sa demeure près des Hespérides et la mortalité de Méduse seule.
  • Le Bouclier d’Héraclès (v. 216-237) peint la poursuite de Persée par les deux sœurs.
  • Pindare (Pythiques, XII) tire de la lamentation d’Euryale l’invention de l’air d’aulos par Athéna.
  • Eschyle (Prométhée enchaîné, v. 798-800) les décrit ailées et coiffées de serpents.
  • Euripide (Ion, v. 989-1017) fait naître la Gorgone de Gaïa, la fait tuer par Athéna et décrit le double pouvoir de son sang.
  • Apollodore (Bibliothèque, II, 4, 2-3 ; III, 10, 3) donne le portrait canonique et le rôle du sang auprès d’Asclépios.
  • Ovide (Métamorphoses, IV, 772-803) recentre tout sur Méduse, belle jeune fille punie.
  • Pausanias (II, 21, 5-6) et Diodore (livre III) proposent des versions rationalisées situées en Libye.

Lectures complémentaires

Pour l’histoire personnelle de la seule Gorgone mortelle, lire la fiche de Méduse, puis le récit complet de Persée et Méduse. Pour le héros, voir Persée et, pour la suite de son voyage, Andromède. Pour la famille marine des Gorgones, consulter Phorkys, Céto et Échidna ; pour leurs voisines du couchant, les Hespérides. La déesse qui porte la tête sur son égide est présentée sur la fiche d’Athéna. Le panorama d’ensemble se trouve sur la page de la mythologie grecque.

Sources antiques

  • Homère, Iliade, V, 741-742 et XI, 36-37 ; Odyssée, XI, 633-635
  • Hésiode, Théogonie, v. 270-283
  • Pseudo-Hésiode, Bouclier d'Héraclès, v. 216-237
  • Pindare, Pythiques, XII
  • Eschyle, Prométhée enchaîné, v. 798-800
  • Euripide, Ion, v. 989-1017
  • Apollodore, Bibliothèque, II, 4, 2-3 et III, 10, 3
  • Ovide, Métamorphoses, IV, 772-803
  • Pausanias, Description de la Grèce, II, 21, 5-6

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Méduse est-elle la seule Gorgone mortelle ?

Aucun texte antique ne l'explique. Hésiode pose le fait sans le justifier : Méduse est mortelle, ses sœurs « immortelles et sans vieillesse ». La différence sert surtout le récit : sans elle, l'exploit de Persée serait impossible, puisqu'on ne peut tuer une immortelle.

Les Gorgones et les Grées sont-elles les mêmes créatures ?

Non, mais elles sont sœurs. Les Grées, vieilles dès la naissance, sont elles aussi filles de Phorkys et de Céto. Dans le mythe de Persée, elles servent de seuil : le héros leur vole leur œil unique pour obtenir le chemin qui mène aux nymphes, puis aux Gorgones.

Que représente une tête de Gorgone sur un bouclier ou un temple ?

C'est un gorgonéion, une image protectrice. Placée sur un bouclier, une cuirasse, une antéfixe ou un fronton, la face grimaçante est censée effrayer l'ennemi et détourner le mal, comme la tête que porte l'égide d'Athéna.