Mythologie grecque · Créatures
Oiseaux du lac Stymphale : le sixième travail d'Héraclès
En bref
Les oiseaux du lac Stymphale sont les nuées d'oiseaux qui infestaient un lac boisé d'Arcadie. Pour son sixième travail chez Apollodore, Héraclès les fit s'envoler grâce à des crotales de bronze forgées par Héphaïstos et données par Athéna, puis les abattit à l'arc. Les auteurs plus tardifs en font des mangeurs d'hommes au bec perçant ou aux plumes lancées comme des flèches.
Les oiseaux du lac Stymphale sont les nuées d’oiseaux qu’Héraclès chasse d’un lac boisé d’Arcadie au cours de ses douze travaux, le sixième dans l’ordre d’Apollodore. Trop nombreux pour être délogés à l’arc, ils s’envolent au vacarme de crotales de bronze qu’Athéna a reçues d’Héphaïstos et confiées au héros ; Héraclès n’a plus qu’à les abattre en vol. La tradition a ensuite durci leur portrait : mangeurs d’hommes chez Pausanias, armés de plumes tranchantes lancées comme des flèches chez Apollonios de Rhodes, ils finissent par attaquer les Argonautes. Ce travail est le seul où la victoire tienne à un bruit plutôt qu’à la force.
Un fléau sans visage
À la différence du lion de Némée ou de l’Hydre de Lerne, les oiseaux de Stymphale ne forment pas un monstre unique. Ce sont une multitude anonyme, sans nom propre ni généalogie : aucune source antique ne leur attribue de parents. Le problème qu’ils posent n’est donc pas de tuer une bête invulnérable, mais de déloger une nuée cachée dans un bois épais. Le sixième travail est une épreuve d’ingéniosité.
C’est aussi pour cette raison que les oiseaux n’ont pas de place dans l’arbre généalogique de la mythologie grecque. Ils ne descendent ni de Typhon ni d’Échidna, contrairement à la plupart des adversaires d’Héraclès.
Le lac de Stymphale
Stymphale est une cité du nord-est de l’Arcadie, au pied du mont Cyllène, à la frontière de l’Argolide et de la Corinthie. Son lac est alimenté par une source et se vide par des gouffres souterrains ; Pausanias (VIII, 22, 3) rapporte que ses eaux disparaissent sous terre pour ressurgir en Argolide, où elles forment le fleuve Érasinos. Apollodore décrit un lac « enveloppé d’une forêt profonde » : le décor explique la difficulté du travail, puisque les oiseaux restent invisibles sous le couvert des arbres.
Pourquoi tant d’oiseaux à cet endroit ? Apollodore donne une raison étonnamment naturaliste : ils s’y étaient réfugiés en foule par crainte d’être la proie des loups.
Le sixième travail d’Héraclès
Le récit d’Apollodore
Le récit de référence des travaux d’Héraclès se lit chez Apollodore (Bibliothèque, II, 5, 6). Eurysthée ordonne au héros de chasser les oiseaux. Héraclès ne sait comment les faire sortir du bois. Athéna lui donne alors des crotales de bronze, des claquoirs métalliques qu’elle tenait d’Héphaïstos. Debout sur une montagne qui domine le lac, Héraclès les fait retentir ; les oiseaux, qui ne supportent pas ce bruit, s’envolent en panique, et le héros les abat à coups de flèches.
Le schéma est clair : les dieux fournissent l’outil, le héros fournit l’adresse. Le forgeron divin fabrique l’instrument, la déesse de l’intelligence pratique le transmet, et l’arc d’Héraclès, inefficace contre une nuée cachée, devient décisif une fois les oiseaux à découvert.
Diodore : un travail parmi les premiers
Diodore de Sicile (IV, 13, 2) raconte le même épisode plus brièvement. Il parle d’une multitude d’oiseaux qui dévastaient les récoltes du pays, et insiste sur l’ingéniosité du moyen employé : une crécelle de bronze dont le vacarme les fit fuir. Dans son ordre des travaux, c’est le cinquième, après la biche de Cérynie et avant les écuries d’Augias ; chez Apollodore, il vient en sixième position, après les écuries. L’ordre des travaux n’a jamais été fixé de façon absolue.
| Auteur | Nature des oiseaux | Moyen employé | Issue |
|---|---|---|---|
| Apollonios (II, 1052-1057) | oiseaux du lac | crécelle de bronze agitée sur une hauteur | chassés au loin |
| Diodore (IV, 13, 2) | multitude qui dévaste les récoltes | crécelle de bronze | chassés, puis tués |
| Apollodore (II, 5, 6) | oiseaux réfugiés par peur des loups | crotales d’Héphaïstos données par Athéna | abattus à l’arc |
| Pausanias (VIII, 22, 4) | oiseaux mangeurs d’hommes | flèches | abattus |
| Hygin (Fables, 20 et 30) | oiseaux lançant leurs plumes | flèches | tués sur l’île de Mars |
Des oiseaux devenus mangeurs d’hommes
Le témoignage de Pausanias
Pausanias, au IIe siècle apr. J.-C., rapporte la tradition selon laquelle ces oiseaux dévoraient les hommes (VIII, 22, 4). Il ajoute un développement de curiosité naturelle : on trouvait encore, dans le désert d’Arabie, des oiseaux appelés « stymphalides », aussi féroces envers l’homme que les lions ou les léopards. Ils fondaient sur les chasseurs et les blessaient à coups de bec, perçant le bronze et le fer. Les Arabes, dit-il, se protégeaient avec des vêtements d’écorce épaisse, dans lesquels les becs restaient pris. Ces oiseaux avaient la taille d’une grue et ressemblaient à des ibis, avec un bec plus robuste et droit. Pausanias se demande s’ils ont un lien avec ceux d’Arcadie, sans trancher.
Les plumes-flèches d’Apollonios
Apollonios de Rhodes, dans les Argonautiques (II, 1030-1089), donne aux oiseaux leur arme la plus célèbre. Sur la route de la Colchide, les Argonautes longent l’île d’Arès, sur la mer Noire, habitée par des oiseaux qui lâchent sur eux leurs plumes acérées comme des traits ; l’une d’elles blesse Oïlée à l’épaule. Le héros Amphidamas, un Arcadien, rappelle alors comment Héraclès, à Stymphale, n’avait pu chasser les oiseaux avec son arc, mais y était parvenu en agitant une crécelle de bronze au sommet d’une hauteur. Les Argonautes l’imitent : ils coiffent leurs casques, entrechoquent leurs boucliers et poussent de grands cris, et les oiseaux s’enfuient.
Apollonios ne dit pas en toutes lettres que les oiseaux de l’île sont ceux de Stymphale. C’est Hygin (Fables, 20 et 30) qui fait l’identification : les Stymphalides de l’île de Mars, qui lançaient leurs plumes comme des javelots, sont les oiseaux qu’Héraclès tua de ses flèches. L’épisode relie ainsi le cycle d’Héraclès à la quête de la Toison d’or, à laquelle le héros avait d’abord participé.
Pourquoi l’image a changé
L’évolution est nette : d’une nuée d’oiseaux gênants chez Apollodore et Diodore, on passe à des tueurs d’hommes au bec perçant, puis à des oiseaux armés de flèches. L’image moderne des oiseaux « aux plumes, au bec et aux griffes de bronze » combine ces traits tardifs ; elle n’apparaît pas telle quelle dans un texte antique unique. Ces oiseaux rejoignent alors d’autres créatures ailées et dangereuses de la mythologie grecque, comme les Harpies, que les mêmes Argonautes chassent de la table de Phinée, ou les Sirènes.
Culte et images
Le temple d’Artémis Stymphalia
Pausanias (VIII, 22, 7) décrit à Stymphale un ancien temple d’Artémis Stymphalia. Sous le toit étaient sculptés les oiseaux stymphalides ; il ne parvint pas à savoir s’ils étaient en bois ou en plâtre, mais il lui sembla qu’ils étaient plutôt en bois. Derrière le temple se dressaient des statues de jeunes filles en marbre blanc aux pattes d’oiseau. Ces figures hybrides, mi-femmes mi-oiseaux, rappellent l’iconographie des Sirènes et montrent que les oiseaux faisaient partie de l’identité religieuse de la cité.
Dans l’art grec
Les peintres de vases attiques du VIe siècle av. J.-C. représentent volontiers la scène : Héraclès vise une nuée d’oiseaux posés ou en vol. Une amphore à figures noires du British Museum le montre armé non d’un arc mais d’une fronde, une variante que ne connaissent pas les textes. Sur l’une des douze métopes du temple de Zeus à Olympie, vers 460 av. J.-C., Héraclès vient présenter les oiseaux abattus à Athéna, assise sur un rocher ; les fragments de cette métope sont aujourd’hui partagés entre le musée d’Olympie et le Louvre. La scène place le travail sous le signe de la déesse qui en a fourni la clé.
Portée symbolique
Le sixième travail est le seul dont la solution soit sonore. Héraclès, qui étrangle le lion et écrase l’Hydre, doit ici renoncer à la force et à l’arc tant que l’ennemi reste caché ; il lui faut d’abord changer le terrain, faire sortir l’adversaire du bois. Le bronze qui retentit est aussi l’instrument des rites : dans le monde grec, le fracas des métaux sert à chasser les puissances néfastes. L’épisode montre un héros qui sait se servir d’un outil divin et qui triomphe par l’intelligence pratique, la mètis, autant que par la force.
Ce que disent les sources antiques
- Apollonios de Rhodes (Argonautiques, II, 1030-1089) : la crécelle d’Héraclès à Stymphale et les oiseaux aux plumes-flèches de l’île d’Arès.
- Diodore (IV, 13, 2) : une multitude qui dévaste les récoltes, chassée par une crécelle de bronze ; cinquième travail.
- Apollodore (II, 5, 6) : sixième travail, oiseaux réfugiés par peur des loups, crotales d’Héphaïstos données par Athéna.
- Pausanias (VIII, 22, 4-7) : oiseaux mangeurs d’hommes, stymphalides d’Arabie, temple d’Artémis Stymphalia et ses jeunes filles aux pattes d’oiseau.
- Hygin (Fables, 20 et 30) : identification des oiseaux de l’île de Mars avec ceux de Stymphale.
- Ovide (Métamorphoses, IX, 187) : Héraclès mourant évoque Stymphale parmi ses exploits.
Lectures complémentaires
Pour replacer ce travail dans le cycle, lire les douze travaux d’Héraclès et la fiche d’Héraclès. Le rôle d’Athéna et d’Héphaïstos éclaire l’origine des crotales, et la quête de la Toison d’or prolonge l’épisode sur l’île d’Arès. Parmi les autres adversaires d’Héraclès, voir le lion de Némée, l’Hydre de Lerne et le Taureau de Crète. Le panorama d’ensemble se trouve sur la page de la mythologie grecque.
Sources antiques
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques, II, 1030-1089
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 13, 2
- Apollodore, Bibliothèque, II, 5, 6
- Pausanias, Description de la Grèce, VIII, 22, 4-7
- Hygin, Fables, 20 et 30
- Ovide, Métamorphoses, IX, 187
À lire aussi
Récits où l’on retrouve cette entité
Questions fréquentes
Les oiseaux du lac Stymphale avaient-ils des plumes de bronze ?
Pas dans les textes antiques les plus anciens. Apollodore et Diodore parlent seulement d'une multitude d'oiseaux. Pausanias attribue à leurs descendants arabes un bec capable de percer le bronze, et Apollonios et Hygin leur prêtent des plumes lancées comme des flèches. L'image des oiseaux « aux plumes de bronze » combine ces détails : elle est surtout répandue dans les adaptations modernes.
Le lac Stymphale existe-t-il encore ?
Oui. Le lac Stymphale (Stymfalia) se trouve aujourd'hui en Corinthie, dans le nord-est du Péloponnèse. C'est un lac peu profond qui se vide en partie par des gouffres naturels et dont le niveau varie fortement selon les saisons. Les ruines de la cité antique de Stymphale bordent sa rive nord, et la zone humide reste un lieu important pour les oiseaux migrateurs.