Mythologie grecque · Dieux & déesses
Hypnos, dieu du Sommeil dans la mythologie grecque
Hypnos, le Sommeil personnifié : jumeau doux de Thanatos, seul dieu à endormir Zeus, acheté par Héra contre une épouse — et l'un des rares à recevoir un culte.
Hypnos est le Sommeil personnifié dans la mythologie grecque : fils de la Nuit, frère jumeau de la Mort, et le seul dieu que la tradition montre en train d’endormir Zeus. C’est une divinité paradoxale — dépourvue de grand mythe personnel, mais indispensable à l’un des épisodes les plus décisifs de l’Iliade, et l’une des rares abstractions grecques à avoir reçu un véritable culte.
Le jumeau doux
Hésiode range Hypnos dans le catalogue des enfants que Nyx enfante seule, sans s’unir à personne (Théogonie, v. 211-212), aux côtés de Moros, des Songes, des Moires, de Némésis et d’Éris.
Aux vers 756-766, le poète oppose les deux frères avec une netteté que la tradition n’a jamais démentie :
Hypnos parcourt tranquillement la terre et le large dos de la mer, doux et bienveillant envers les hommes. Thanatos a un cœur de fer et une âme de bronze impitoyable ; il tient l’homme qu’il a saisi, et il est haï des dieux eux-mêmes.
Le rapprochement des deux figures n’est pas décoratif : il constitue une véritable thèse. Le sommeil et la mort produisent les mêmes signes — yeux clos, immobilité, souffle ralenti — et les Grecs en tirent une parenté de sang. Mais la gémellité sert avant tout à isoler l’unique différence qui compte : l’un rend ce qu’il prend, l’autre non. Homère résume la chose en une formule répétée, « les jumeaux Sommeil et Mort », qui a fait fortune bien au-delà du grec.
L’épisode le plus important : endormir Zeus
Le chant XIV de l’Iliade est le grand moment d’Hypnos, et l’un des rares passages où un dieu mineur détermine le cours de la guerre.
Héra veut détourner l’attention de Zeus pour laisser Poséidon secourir les Grecs. Elle va donc chercher Hypnos à Lemnos et lui demande d’endormir le maître de l’Olympe.
Il refuse d’abord, et sa raison est un précédent. Il a déjà rendu ce service une fois, au retour d’Héraclès de Troie : pendant que Zeus dormait, Héra déchaîna une tempête qui jeta le héros sur l’île de Cos. Réveillé, Zeus bouscula les dieux dans tout le palais et aurait précipité Hypnos du haut du ciel dans la mer s’il ne s’était réfugié auprès de leur mère la Nuit — « la Nuit qui dompte les dieux ». Zeus s’arrêta net, par crainte de déplaire à Nyx. C’est l’un des très rares moments où Homère montre le roi des dieux reculer.
Héra doit donc payer. Elle propose un beau trône d’or forgé par Héphaïstos ; Hypnos décline. Elle finit par offrir ce qu’il désire depuis toujours : Pasithée, l’une des Charites. Il exige alors un serment par l’eau du Styx, prêté devant les dieux souterrains — le serment le plus contraignant du panthéon.
Le détail suivant est le plus beau du passage. Hypnos ne descend pas sur Zeus en dieu majestueux : il gagne l’Ida, grimpe dans un immense sapin et s’y perche sous la forme d’un oiseau de montagne, que les dieux appellent chalkis et les hommes kymindis. C’est de là qu’il agit, invisible et perché, pendant qu’Héra fait le reste.
L’affaire s’achève très mal : au vers 352, Zeus est enfin endormi ; au réveil, la colère est terrible, et Hypnos, cette fois, a déjà fui vers la mer et les hommes.
Le seul qu’il ne peut pas endormir
Un vers du même chant mérite d’être isolé, parce qu’il définit le pouvoir d’Hypnos par sa limite.
Hypnos rappelle à Héra qu’il pourrait endormir n’importe qui — y compris « les courants d’Océan, qui est la genèse de toutes choses ». Autrement dit : le fleuve qui fait le tour du monde, le plus ancien des Titans, le principe même de la génération, il l’assoupirait sans difficulté. Mais pas Zeus — pas sans que Zeus l’ordonne lui-même.
La hiérarchie est claire, et elle est théologique : le sommeil a prise sur le cosmos entier, sauf sur celui qui le gouverne.
Le convoyeur de Sarpédon
Hypnos réapparaît au chant XVI dans la scène funéraire la plus solennelle du poème. Zeus doit laisser mourir son fils Sarpédon, tué par Patrocle ; il ne peut pas le sauver, mais il peut lui épargner l’outrage. Il ordonne à Apollon de laver le corps, de l’oindre d’ambroisie, et de le confier « aux jumeaux rapides, Sommeil et Mort », qui le portent en Lycie pour y recevoir des funérailles.
C’est ici que les deux frères, d’ordinaire opposés, travaillent ensemble — et c’est cette scène qu’a fixée le célèbre cratère signé par Euphronios vers 515 avant notre ère : Hypnos et Thanatos, barbus et ailés, soulèvent le corps sous le regard d’Hermès.
La grotte du Sommeil et ses fils
La postérité littéraire d’Hypnos est surtout latine, et elle lui donne enfin un décor.
Chez Ovide (Métamorphoses, XI, 592-649), Somnus habite au pays des Cimmériens une caverne où le soleil n’entre jamais. Le détail est méticuleux : aucun coq n’y chante, aucun chien n’y aboie, aucune oie n’y crie, et la demeure n’a pas de portes, pour qu’aucun gond ne grince. De la roche sourd le Léthé, dont le murmure invite au sommeil, et des pavots poussent à l’entrée. Le dieu repose sur un lit d’ébène, entouré de ses mille fils, les Songes.
Ovide en nomme trois, et leur répartition est une véritable taxonomie du rêve : Morphée, qui imite à la perfection les figures humaines ; Icélos, que les mortels appellent Phobétor, qui devient bête, oiseau ou serpent ; Phantasos, qui prend la forme de la terre, du roc, de l’eau et du bois.
Stace (Thébaïde, X) et Virgile (Énéide, V) exploitent le même dieu autrement : chez Virgile, c’est Somnus qui fait tomber le pilote Palinure par-dessus bord, rameau trempé dans le Léthé à la main. Le sommeil y devient une arme.
Un dieu qu’on prie vraiment
C’est la grande différence avec son jumeau : Hypnos reçoit un culte, là où Thanatos n’a ni autel ni prière.
Pausanias décrit à Sicyone, dans l’enceinte d’Asclépios, une statue d’Hypnos Épidotès — « le généreux », celui qui accorde — représenté en train d’endormir un lion. L’association n’a rien de fortuit : la médecine sanctuaire grecque repose sur l’incubation, ce rite où le malade passe la nuit dans le temple pour recevoir en songe la prescription du dieu. Sans sommeil, pas de guérison ; Hypnos est donc un auxiliaire liturgique de première importance.
À Trézène, Pausanias signale un autel commun aux Muses et à Hypnos, « qu’ils disent le dieu le plus cher aux Muses » — le repos comme condition de l’inspiration. Sur le coffre de Cypsélos, à Olympie, le même auteur décrit une Nuit portant deux enfants endormis, l’un blanc et l’autre noir, aux pieds tournés en sens contraire : Sommeil et Mort.
L’iconographie suit cette douceur. Hypnos est un jeune homme aux ailes fixées aux tempes, tenant tantôt des tiges de pavot, tantôt une corne d’où il verse un liquide soporifique. La tête de bronze d’Hypnos conservée au British Museum, copie romaine d’un original hellénistique, en est la version la plus diffusée.
Postérité : l’hypnose
Le mot hypnose ne vient pas de l’Antiquité. Il est forgé au XIXe siècle par le chirurgien écossais James Braid, qui cherchait à débarrasser le « magnétisme animal » de son vocabulaire occultiste en le rattachant à une notion physiologique — le sommeil. Braid s’aperçut plus tard que l’état qu’il décrivait n’était justement pas du sommeil et tenta, en vain, de rebaptiser sa méthode : le nom grec était déjà installé.
Le dieu doux d’Hésiode a ainsi donné son nom à une pratique clinique, pendant que son frère fournissait à la psychanalyse une étiquette qu’il ne méritait pas davantage.
Sources antiques
- Hésiode, Théogonie, v. 211-212 ; 756-766
- Homère, Iliade, XIV, 224-291 ; 352-360 ; XVI, 671-683
- Pausanias, Description de la Grèce, II, 10, 2 ; II, 31, 3 ; V, 18, 1
- Ovide, Métamorphoses, XI, 592-649
- Stace, Thébaïde, X, 84-155
- Virgile, Énéide, V, 838-861
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Questions fréquentes
Qui est Hypnos dans la mythologie grecque ?
Hypnos est le Sommeil personnifié, fils de Nyx la Nuit et frère jumeau de Thanatos la Mort. Hésiode le décrit comme doux et bienveillant envers les hommes, exactement à l'inverse de son frère au cœur de fer. C'est le seul dieu grec capable d'endormir Zeus, et il le fait deux fois dans l'Iliade, à ses risques et périls.
Quelle est la différence entre Hypnos et Morphée ?
Hypnos est le sommeil lui-même, l'état d'assoupissement. Morphée n'est pas grec : c'est une invention d'Ovide, qui en fait l'un des mille fils du Sommeil, spécialisé dans l'imitation des figures humaines à l'intérieur des rêves. Le sommeil est le domaine du père ; le rêve, le métier du fils.
Hypnos avait-il un culte en Grèce ?
Oui, contrairement à son jumeau Thanatos qui n'en a aucun. Pausanias signale à Sicyone une statue d'Hypnos Épidotès, « le généreux », endormant un lion, dans l'enceinte d'Asclépios : le sommeil est associé à l'incubation, ce rite où le malade dort au sanctuaire pour recevoir un rêve de guérison. À Trézène, un autel le réunissait aux Muses.