Mythologie grecque · Dieux & déesses

Thémis, déesse de la justice divine dans la mythologie grecque

Thémis, Titanide de la loi divine : ses filles les Heures et les Moires, l'oracle de Delphes avant Apollon, et la prophétie qui sauve le trône de Zeus.

Thémis est la Titanide de la loi divine : non pas la justice qu’on rend, mais la règle qui existe avant qu’on la rende. Fille d’Ouranos et de Gaïa, elle appartient à la génération vaincue par les Olympiens — et pourtant elle traverse la révolution sans être détrônée, parce que le pouvoir de Zeus a besoin d’elle pour être autre chose qu’une force. C’est la seule Titanide qui siège sur l’Olympe en conseillère, tient l’oracle de Delphes avant Apollon, et sauve le trône du maître des dieux en lui livrant une prophétie.

Un mot de droit devenu déesse

Il faut partir du vocabulaire, parce que tout le personnage en découle.

Thémis n’est pas d’abord un nom propre : c’est un substantif courant de la langue grecque, formé sur tithēmi, « poser ». Une thémis est ce qui a été posé, établi, institué — l’usage qui s’impose sans avoir été voté. Au pluriel, les thémistes sont, chez Homère, les décisions qu’un roi rend en s’appuyant sur cette règle : le sceptre qu’il tient lui vient de Zeus, et avec le sceptre viennent les thémistes.

D’où trois distinctions que les Grecs tenaient et que la traduction française efface :

  • Thémis est la norme d’origine divine, non écrite, antérieure aux cités ;
  • Dikè, sa fille, est la justice en acte, le jugement rendu dans un cas précis ;
  • Nomos est la loi positive, votée par une assemblée d’hommes, donc modifiable.

Enfreindre le nomos, c’est être hors la loi. Enfreindre Thémis, c’est faire une chose ou themis — « qui ne se fait pas », littéralement impensable. La formule revient sans cesse chez Homère à propos des rites d’hospitalité, du serment, du respect des suppliants. Thémis couvre exactement le domaine que nous appellerions aujourd’hui l’ordre public non écrit.

Généalogie et place dans la succession

Hésiode range Thémis parmi les enfants d’Ouranos et de Gaïa, à côté de Rhéa, Théia, Hypérion, Japet et Cronos (Théogonie, v. 132-136). Elle est donc sœur des Titans qui affrontent Zeus dans la Titanomachie.

Or elle n’y prend aucun parti visible, et son sort après la guerre le confirme : loin d’être précipitée au Tartare, elle épouse le vainqueur. Hésiode place cette union en deuxième position dans le catalogue des femmes de Zeus, juste après Métis et avant Mnémosyne. L’ordre n’est pas anodin : Zeus s’approprie d’abord la ruse, puis la loi, puis la mémoire. C’est un programme de gouvernement déguisé en liste conjugale.

Le passage clé est aux vers 901-906 de la Théogonie. Thémis donne à Zeus deux triades :

  • les Heures (Hôrai) — Eunomia, le bon ordre légal, Dikè, la justice, et Eirènè, la paix — « qui veillent sur les travaux des hommes mortels » ;
  • les MoiresClotho, Lachésis et Atropos — « qui donnent aux mortels leur part de bien et de mal ».

La première triade dit à quoi sert un État bien tenu ; la seconde, que même l’État bien tenu ne décide pas de tout. Hésiode a déjà attribué les Moires à Nyx au vers 217, sans corriger la contradiction : c’est le signe de deux théologies concurrentes du destin, l’une primordiale et hors d’atteinte, l’autre intégrée au règne de Zeus. Thémis est précisément le pivot où la seconde l’emporte.

L’huissière des dieux

Homère ne fait presque jamais de Thémis un personnage d’action, et c’est révélateur : il en fait une fonction.

Au chant XX de l’Iliade, quand Zeus décide de rendre aux dieux la liberté d’intervenir dans la bataille, c’est Thémis qu’il charge de convoquer l’assemblée depuis les sommets de l’Olympe. Au chant XV, quand Héra rentre furieuse d’une entrevue avec Zeus, c’est Thémis qui vient à sa rencontre la première, lui tend la coupe et lui demande ce qui se passe. Dans l’Odyssée, Télémaque invoque « Thémis, qui dissout et rassemble les assemblées des hommes ».

Trois occurrences, un seul rôle : elle est celle qui ouvre la séance. Là où Némésis, à laquelle le culte attique l’associe étroitement, sanctionne après coup, Thémis intervient en amont, au moment où la parole publique se met en ordre. C’est une divinité de procédure, pas de châtiment. Elle ne punit personne dans aucun mythe connu.

Delphes avant Apollon

La tradition la plus riche sur Thémis n’est pas généalogique mais oraculaire.

Eschyle ouvre les Euménides par la prêtresse de Delphes qui récite la succession des maîtres du sanctuaire : d’abord Gaïa, la Terre ; ensuite Thémis, sa fille, qui reçoit l’oracle sans violence ; puis Phoibè, autre Titanide, qui le transmet à Apollon comme cadeau de naissance. Quatre détenteurs, aucune guerre : Eschyle insiste, la transmission s’est faite « de plein gré ».

Cette version a un enjeu. La légende concurrente, celle du serpent Python tué par Apollon, fait de la fondation de Delphes une conquête. Eschyle propose l’inverse : une passation régulière, où le dieu olympien hérite d’un droit ancien au lieu de le prendre. Thémis y est exactement à sa place — elle est ce qui rend une succession légitime.

L’iconographie confirme que les Grecs y croyaient. Sur une célèbre coupe attique du Peintre de Codros (vers 440-430 av. J.-C., aujourd’hui à Berlin), Thémis est assise sur le trépied delphique, une coupe à libation dans une main, un rameau dans l’autre, et rend un oracle au roi Égée d’Athènes. C’est une image de prophétesse, pas de magistrate.

La prophétie qui sauve le trône de Zeus

Le mythe le plus important auquel Thémis participe ne porte pas son nom.

Zeus et Poséidon désirent tous deux la Néréide Thétis. Dans la huitième Isthmique, Pindare fait intervenir Thémis en pleine assemblée divine : elle révèle que Thétis est destinée à enfanter un fils plus fort que son père. Si l’un des deux frères la prend, il engendre son propre destituteur — exactement le schéma qui a emporté Ouranos, puis Cronos. Thémis conseille donc de la marier à un mortel, Pélée, « le plus pieux des hommes ». De ce mariage naîtra Achille, plus grand que son père mais mortel, donc inoffensif pour l’Olympe.

C’est la clé de voûte de toute la mythologie grecque de la souveraineté : la chaîne des détrônements s’arrête là. Et elle s’arrête parce qu’une déesse de la loi a parlé à temps.

Eschyle donne à la même idée une autre forme dans le Prométhée enchaîné : Prométhée y déclare que sa mère est « Thémis, ou Gaïa, une seule forme sous beaucoup de noms », et que c’est d’elle qu’il tient le secret capable de renverser Zeus. Les deux versions se rejoignent : le savoir dangereux sur l’avenir du pouvoir appartient toujours à Thémis, et le règne de Zeus tient à sa discrétion.

Après le déluge

Une dernière scène, latine celle-là, montre le prestige durable de son oracle. Chez Ovide (Métamorphoses, I, 377-394), Deucalion et Pyrrha, seuls survivants du déluge, montent au sanctuaire de Thémis, alors couvert de mousse et sans feu sur ses autels. La déesse leur ordonne de jeter derrière eux « les os de leur grande mère ». Pyrrha refuse d’abord, effrayée à l’idée de profaner l’ombre de sa mère ; Deucalion comprend qu’il s’agit des pierres de la Terre. Les pierres jetées deviennent des hommes et des femmes.

L’oracle est délibérément énigmatique, et c’est le point : Thémis dit une règle vraie sous une forme qui exige d’être déchiffrée. Le repeuplement du monde repose sur une interprétation correcte.

Culte et postérité iconographique

Thémis n’a jamais eu la couverture cultuelle d’une Olympienne, mais elle n’est pas une abstraction sans autel. Pausanias signale un sanctuaire de Thémis à Athènes, sur le versant sud de l’Acropole, près du tombeau d’Hippolyte ; le site de Rhamnonte, en Attique, l’associe étroitement à Némésis dans un petit temple archaïque. C’est de Rhamnonte que provient sa statue la plus connue, œuvre du sculpteur Chairestratos (vers 300 av. J.-C.), conservée au Musée national d’Athènes : une femme debout, drapée, sans balance ni bandeau.

Le glissement vers l’allégorie moderne de la Justice est romain et médiéval. Justitia, chez les Romains, hérite des attributs de la pesée ; le bandeau sur les yeux n’apparaît qu’à la fin du Moyen Âge, d’abord comme critique satirique de juges aveugles, puis retourné en éloge de l’impartialité. Attribuer ce bandeau à Thémis, c’est projeter quinze siècles d’histoire judiciaire européenne sur une Titanide qui, en Grèce, voyait au contraire très bien — puisque son autre spécialité était de prédire l’avenir.

Sources antiques

  • Hésiode, Théogonie, v. 132-136 ; 901-906
  • Homère, Iliade, XV, 87-95 ; XX, 4-6
  • Homère, Odyssée, II, 68-69
  • Eschyle, Euménides, v. 1-8
  • Eschyle, Prométhée enchaîné, v. 209-218
  • Pindare, Isthmiques, VIII, 26-47
  • Ovide, Métamorphoses, I, 377-394
  • Pausanias, Description de la Grèce, I, 22, 1 ; X, 5, 6

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Questions fréquentes

Qui est Thémis dans la mythologie grecque ?

Thémis est une Titanide, fille d'Ouranos et de Gaïa, qui personnifie la loi divine — non pas le code écrit des cités, mais la règle établie qui précède toute législation humaine. Chez Hésiode, elle devient la deuxième épouse de Zeus et lui donne les Heures et les Moires. Chez Homère, c'est elle qui ouvre et referme les assemblées des dieux comme celles des hommes.

Quelle est la différence entre Thémis et Dikè ?

Thémis est la loi telle qu'elle est posée par l'ordre divin ; Dikè, qui est sa fille, est la justice telle qu'elle s'exerce dans une sentence concrète. Une cité peut avoir des lois conformes à Thémis et rendre malgré tout des jugements contraires à Dikè. Les Grecs distinguaient encore ces deux termes du nomos, la loi votée par les hommes, plus récente et révocable.

Pourquoi Thémis est-elle associée à la balance ?

La balance vient du fonds iconographique grec de la pesée des destins — Zeus pèse les sorts d'Achille et d'Hector au chant XXII de l'Iliade — mais l'image de la femme aux yeux bandés tenant balance et glaive est une construction romaine puis médiévale, appliquée à Justitia. Dans l'art grec, Thémis apparaît le plus souvent assise sur le trépied de Delphes, en prophétesse, sans bandeau ni épée.