Mythologie grecque · Héros & mortels
Cadmos, fondateur de Thèbes et tueur du dragon d'Arès
En bref
Cadmos est le prince phénicien, fils d'Agénor, qui part chercher sa sœur Europe et finit par fonder Thèbes. Guidé par une vache sur l'ordre de Delphes, il tue le dragon d'Arès, sème ses dents d'où naissent les Spartes, épouse Harmonie devant les dieux et devient l'ancêtre d'une lignée tragique, de Sémélé à Œdipe.
- fondation de Thèbes (la Cadmée)
- introduction de l'écriture en Grèce
- origine de la maison royale thébaine
- la vache marquée d'un signe lunaire
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Cadmos est le fondateur légendaire de Thèbes, fils d’Agénor, roi de Phénicie, et frère d’Europe. Parti à la recherche de sa sœur enlevée par Zeus, il renonce à la trouver, suit une vache sur l’ordre d’Apollon, tue le dragon d’Arès et bâtit la citadelle qui portera son nom, la Cadmée. Il épouse Harmonie devant tous les dieux assemblés — puis voit ses filles et ses petits-fils frappés l’un après l’autre. Cadmos est à la fois le héros civilisateur de la Béotie et le premier maillon de la lignée qui mène à Œdipe.
Un fils d’Agénor lancé sur les routes
Quand Europe disparaît, Agénor envoie ses fils la chercher en leur interdisant de revenir sans elle. Cadmos part avec sa mère Téléphassa ; après une longue errance — d’autres traditions le font passer par Rhodes et Théra —, tous deux s’installent en Thrace, où Téléphassa meurt (Apollodore, III, 4, 1). Cadmos se rend alors à Delphes pour demander où se trouve sa sœur.
L’oracle lui répond de cesser de la chercher : il doit suivre une vache et fonder une ville à l’endroit où elle se couchera d’épuisement. Cadmos repère dans les troupeaux de Pélagon, en Phocide, une génisse qui porte sur chaque flanc une marque blanche en forme de pleine lune (Pausanias, IX, 12, 1). Il la suit à travers la Béotie jusqu’au lieu où elle s’arrête : là sera Thèbes. Le nom même de la région, Béotie, était expliqué par ce « pays de la vache » (bous).
Le dragon d’Arès et les hommes semés
Pour sacrifier la vache à Athéna, Cadmos envoie ses compagnons puiser l’eau d’une source voisine. La source est gardée par un dragon, fils d’Arès selon la plupart des auteurs, qui tue la plupart d’entre eux. Cadmos abat le monstre — à coups de pierre, puis de lance chez Ovide (Métamorphoses, III, 28-98).
Athéna lui conseille alors de semer les dents du serpent. De la terre jaillissent des hommes en armes, les Spartes (« les semés »). Cadmos jette une pierre au milieu d’eux ; chacun accuse son voisin et ils s’entre-tuent, jusqu’à ce qu’il n’en reste que cinq : Échion, Oudaios, Chthonios, Hypérénor et Pélôr (Apollodore, III, 4, 1). Ces survivants deviennent la noblesse thébaine ; Échion épousera Agavé, fille de Cadmos, et sera le père de Penthée.
Le motif réapparaît dans la légende de Jason : en Colchide, Aiétès donne au héros la moitié des dents du même dragon, que lui avait remise Athéna, et lui impose de les semer (Apollonios de Rhodes, Argonautiques, III, 1176-1187). Les deux fondations — celle de Thèbes et l’épreuve de la Toison d’or — partagent donc littéralement le même germe.
Le meurtre du dragon a un prix : Cadmos doit servir Arès pendant une « grande année », soit huit ans, pour se purifier (Apollodore, III, 4, 2). Euripide garde la mémoire de ce sang versé au seuil de l’histoire thébaine : le chœur des Phéniciennes évoque longuement la vache, la source et le dragon, au moment même où les fils d’Œdipe s’apprêtent à s’entre-tuer (v. 638-675).
Les noces de Cadmos et d’Harmonie
Son temps de servitude accompli, Cadmos reçoit d’Athéna la royauté et de Zeus une épouse : Harmonie, fille d’Arès et d’Aphrodite (Hésiode, Théogonie, 933-937). Ce mariage est l’un des deux seuls, avec celui de Pélée et Thétis, auxquels tous les dieux assistent. Pindare les réunit précisément comme les deux mortels les plus heureux qui aient jamais vécu, avant de rappeler que leur bonheur n’a pas duré (Pythiques, III, 88-99). Théognis rapporte le chant des Muses à ces noces : « Ce qui est beau est aimé, ce qui n’est pas beau n’est pas aimé » (v. 15-18).
Parmi les cadeaux figurent un péplos et un collier forgé par Héphaïstos. Ce collier traversera les générations comme un objet de malheur : Polynice s’en servira pour acheter Ériphyle et entraîner son mari Amphiaraos dans l’expédition des Sept contre Thèbes.
Une descendance frappée
Le couple a quatre filles et un fils (Hésiode, Théogonie, 975-978 ; Apollodore, III, 4, 2), et presque tous connaissent un destin tragique :
- Sémélé, aimée de Zeus, périt foudroyée en donnant naissance à Dionysos ;
- Ino élève Dionysos, subit la folie envoyée par Héra et se jette à la mer avec son fils Mélicerte, avant de devenir la déesse marine Leucothée, celle-là même qui sauve Ulysse du naufrage (Odyssée, V, 333-335) ;
- Autonoé est la mère d’Actéon, déchiré par ses propres chiens pour avoir vu Artémis au bain ;
- Agavé, prise de délire bachique, met en pièces son fils Penthée, roi de Thèbes, qui refusait le culte de Dionysos (Euripide, Les Bacchantes) ;
- Polydoros, le fils, est le grand-père de Laïos et l’arrière-grand-père d’Œdipe.
Thèbes, fondée par un meurtre, devient ainsi la cité mythique des malheurs familiaux par excellence.
La fin : Illyrie, serpents et îles des Bienheureux
Vieux, Cadmos quitte Thèbes avec Harmonie et part chez les Enchéléens, en Illyrie, qu’il mène à la victoire et sur lesquels il règne. Puis tous deux sont changés en serpents. Dans Les Bacchantes, c’est Dionysos qui annonce ce destin à son grand-père, en ajoutant qu’Arès finira par les établir « dans la terre des Bienheureux » (v. 1330-1339). Apollodore précise que Zeus les envoie aux Champs Élysées (III, 5, 4), et Pindare place Cadmos aux îles des Bienheureux aux côtés de Pélée et d’Achille (Olympiques, II, 78).
Ovide donne à la scène une tonalité plus intime. Accablé, Cadmos se demande si le serpent qu’il a tué n’était pas sacré, et demande à en devenir un s’il faut expier ; son corps s’allonge, se couvre d’écailles, et Harmonie, qui le serre dans ses bras, supplie de partager son sort (Métamorphoses, IV, 563-603). Le fondateur finit sous la forme de la créature qu’il avait tuée pour fonder.
Le héros de l’écriture
Pour Hérodote, Cadmos a fait plus que fonder une ville : les Phéniciens venus avec lui ont enseigné aux Grecs les lettres, appelées pour cette raison phoinikeia grammata. L’historien dit avoir vu lui-même, au sanctuaire d’Apollon Isménien à Thèbes, des trépieds portant des inscriptions en « lettres cadméennes » (V, 57-61). Il attribue aussi à Cadmos et à ses compagnons la transmission du culte de Dionysos au devin Mélampous (II, 49).
La légende rejoint ici un fait historique : l’alphabet grec est bien une adaptation de l’écriture phénicienne. Cadmos sert aux Grecs à penser une dette culturelle envers l’Orient — tout en en faisant un héros de leur propre histoire.
Lectures complémentaires
Pour la sœur dont la disparition lance tout le récit, lire Europe, puis son neveu Minos. Pour la descendance de Cadmos, voir Sémélé et Dionysos, puis la branche des Labdacides avec Laïos, Œdipe et Antigone. Pour le motif des dents du dragon, voir Jason et le récit de Jason et la Toison d’or.
Sources antiques
- Homère, Odyssée, V, 333-335
- Hésiode, Théogonie, v. 937 et 975-978
- Théognis, v. 15-18
- Pindare, Pythiques, III, 88-99 ; Olympiques, II, 78
- Hérodote, Histoires, II, 49 ; V, 57-61
- Euripide, Les Bacchantes, v. 1330-1339 ; Les Phéniciennes, v. 638-675
- Apollodore, Bibliothèque, III, 1, 1 ; III, 4, 1-2 ; III, 5, 4
- Ovide, Métamorphoses, III, 1-137 ; IV, 563-603
- Pausanias, Description de la Grèce, IX, 5, 1-3 ; IX, 12, 1-3
À lire aussi
Questions fréquentes
Qui sont les Spartes nés des dents du dragon ?
Ce sont les « hommes semés » (Spartoi) qui jaillissent tout armés de la terre quand Cadmos, sur le conseil d'Athéna, y enfouit les dents du dragon qu'il vient de tuer. Cadmos jette une pierre au milieu d'eux ; chacun croit que son voisin l'a frappé et ils s'entre-tuent. Cinq survivent — Échion, Oudaios, Chthonios, Hypérénor et Pélôr — et deviennent les ancêtres de l'aristocratie thébaine.
Cadmos a-t-il vraiment apporté l'alphabet en Grèce ?
C'est ce qu'affirme Hérodote : les Phéniciens venus avec Cadmos auraient enseigné aux Grecs les lettres, qu'on appelait pour cette raison « phoinikeia ». Le récit est légendaire, mais il conserve un fait historique : l'alphabet grec dérive bien de l'écriture phénicienne, adoptée et adaptée vers le VIIIᵉ siècle av. J.-C.
Pourquoi Cadmos et Harmonie sont-ils changés en serpents ?
Les sources ne s'accordent pas. Chez Ovide, Cadmos, accablé par les malheurs de ses descendants, se demande si le serpent qu'il a tué n'était pas sacré, et souhaite en devenir un : il est exaucé, et Harmonie le rejoint. Chez Euripide et Apollodore, la métamorphose est une décision divine, suivie d'un transfert aux Champs Élysées ou aux îles des Bienheureux.