Mythologie grecque · Héros & mortels
Europe, princesse phénicienne enlevée par Zeus changé en taureau
En bref
Europe est une princesse phénicienne, fille d'Agénor, roi de Tyr ou de Sidon. Zeus, changé en taureau blanc, l'enlève sur la plage et la porte à la nage jusqu'en Crète, où elle lui donne Minos et Rhadamanthe. Ses frères, dont Cadmos, partent à sa recherche sans jamais la retrouver, et son nom finit par désigner un continent.
- enlèvement divin et union avec Zeus
- fondation de la dynastie crétoise
- éponymie d'un continent
- le taureau blanc
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Europe est une princesse phénicienne, fille d’Agénor, roi de Tyr ou de Sidon, que Zeus enlève sous la forme d’un taureau blanc pour la porter jusqu’en Crète. Elle y devient la mère de Minos et de Rhadamanthe, c’est-à-dire l’aïeule de toute la dynastie crétoise ; et son enlèvement lance, par ricochet, la quête de son frère Cadmos, qui finira par fonder Thèbes. Peu de personnages ont si peu d’actions à leur actif et tant de conséquences : Europe est d’abord un point de départ.
Une fille de Phénicie
Les généalogies ne s’accordent pas sur son père. Homère, par la bouche de Zeus lui-même, l’appelle « la fille de Phénix, au loin renommé » (Iliade, XIV, 321), et le Catalogue des femmes hésiodique suit la même ligne. La tradition mythographique plus tardive, que résume le pseudo-Apollodore, en fait la fille d’Agénor et de Téléphassa, et la sœur de Cadmos, de Phénix et de Cilix (III, 1, 1). Phénix passe alors du rang de père à celui de frère — et donne son nom aux Phéniciens, comme Cilix à la Cilicie.
Ce flottement est lui-même instructif : il montre que, pour les Grecs, Europe servait d’abord à rattacher des peuples et des régions entre eux par une généalogie. Elle relie la côte phénicienne, la Crète et, par Cadmos, la Béotie.
Le taureau blanc
Le récit canonique est celui d’Ovide (Métamorphoses, II, 833-875). Hermès, sur l’ordre de Zeus, pousse les troupeaux d’Agénor vers le rivage où la princesse joue avec ses compagnes. Parmi eux se glisse le roi des dieux, taureau d’une blancheur de neige, aux cornes petites et translucides « comme des gemmes ». Europe hésite, s’approche, lui tend des fleurs, lui orne les cornes de guirlandes, puis s’assoit sur son dos. Le taureau avance dans l’eau, prend le large, et elle se retrouve en pleine mer, une main sur une corne, l’autre sur la croupe, sa tunique gonflée par le vent.
L’idylle Europe de Moschos, au IIᵉ siècle av. J.-C., offre la version la plus développée. Elle ajoute un rêve prémonitoire : deux continents, sous l’apparence de deux femmes, se disputent la jeune fille, l’Asie qui l’a vue naître et une terre inconnue qui l’emporte. Moschos décrit aussi la corbeille d’or d’Europe, ciselée par Héphaïstos et ornée — détail savant — de l’histoire d’Io, autre princesse aimée de Zeus et changée en génisse. Pendant la traversée, Néréides et Tritons font cortège, et Poséidon lui-même aplanit les flots devant son frère.
Gortyne, le platane et les fils de Zeus
Arrivé en Crète, Zeus reprend sa forme. La tradition de Gortyne situait leur union sous un platane qui, depuis, ne perdait jamais ses feuilles ; Théophraste et Pline mentionnent encore cet arbre toujours vert. Les monnaies de Gortyne représentaient Europe assise dans un arbre, parfois auprès d’un aigle.
De cette union naissent Minos, Rhadamanthe et, chez Hésiode et Apollodore, Sarpédon. Zeus confie ensuite Europe à Astérion (ou Astérios), roi de Crète, qui l’épouse et adopte ses fils (Apollodore, III, 1, 2). Minos régnera sur Cnossos ; Rhadamanthe, réputé pour sa justice, finira parmi les juges des morts ou aux Champs Élysées ; Sarpédon partira fonder un royaume en Lycie.
Zeus comble Europe de présents. Chez Apollonios de Rhodes, c’est à elle qu’il donne Talos, le dernier homme de la race de bronze, chargé de faire trois fois par jour le tour de la Crète pour en écarter les étrangers — celui-là même que Médée abattra lors du retour des Argonautes (Argonautiques, IV, 1638-1648). D’autres sources y ajoutent un chien, Lélaps, et un javelot, qui ne manquent jamais leur proie et passent ensuite de main en main jusqu’à Procris.
Le taureau lui-même est placé parmi les étoiles : pour Ératosthène, c’est la constellation du Taureau, dont seule la partie avant est visible parce que l’animal nage à moitié immergé (Catastérismes, 14).
La quête des frères
Agénor, désespéré, envoie ses fils chercher leur sœur avec l’interdiction de revenir sans elle. Aucun ne la retrouve, et aucun ne revient : Phénix s’établit en Phénicie, Cilix en Cilicie, Thasos dans l’île qui prend son nom, et Cadmos, après avoir consulté l’oracle de Delphes, fonde Thèbes en Béotie (Apollodore, III, 1, 1 et III, 4, 1). L’enlèvement d’Europe fonctionne ainsi comme un récit de dispersion : il explique comment des héros venus de l’Orient se sont installés en Grèce.
Ce que disent les historiens : rationalisation et continent
Hérodote ouvre ses Histoires par une lecture sans merveilleux. Selon les Perses, dit-il, des Grecs — probablement des Crétois — auraient enlevé la fille du roi de Tyr en représailles de l’enlèvement d’Io par des Phéniciens ; l’enlèvement d’Europe n’est plus qu’un épisode de la longue série de rapts qui opposent l’Asie et la Grèce et mèneront à la guerre de Troie (I, 2).
Le même Hérodote s’interroge au livre IV sur le nom du continent. Personne, écrit-il, ne sait d’où vient ce nom ni qui l’a donné ; on dit qu’il vient de l’Europe de Tyr, mais celle-ci était asiatique et n’a jamais atteint la terre que les Grecs appellent Europe, puisqu’elle n’est allée que de Phénicie en Crète (IV, 45). Le premier historien grec reconnaît donc déjà que le lien entre la princesse et le continent est une tradition, non une explication.
Culte et héritage
En Crète, Europe recevait un culte sous le nom d’Hellôtis : Athénée rapporte qu’on portait lors des fêtes Hellôtia une grande couronne de myrte où l’on disait que se trouvaient ses ossements (XV, 678a-b). Le mythe a eu une postérité iconographique considérable, du métope de Sélinonte aux peintures de Titien et de Rembrandt. Il est entré dans les symboles de l’Europe contemporaine : la pièce grecque de 2 euros montre Europe sur le taureau, et le portrait d’Europe tiré d’un vase antique du Louvre figure en filigrane sur les billets de la série « Europe ».
Lectures complémentaires
Pour la dynastie qu’elle fonde, lire Minos, puis ses petites-filles Ariane et Phèdre. Pour son frère et la fondation de Thèbes, voir Cadmos. Pour le dieu et ses autres amours mortelles, voir Zeus, Danaé, Alcmène et Sémélé, nièce d’Europe par Cadmos.
Sources antiques
- Homère, Iliade, XIV, 321-322
- Hésiode, fr. 140-141 Merkelbach-West (Catalogue des femmes)
- Hérodote, Histoires, I, 2 ; IV, 45
- Moschos, Europe (idylle, IIᵉ siècle av. J.-C.)
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 1638-1648
- Ératosthène, Catastérismes, 14
- Apollodore, Bibliothèque, III, 1, 1-2
- Ovide, Métamorphoses, II, 833-875 ; Fastes, V, 603-620
- Athénée, Deipnosophistes, XV, 678a-b
À lire aussi
Questions fréquentes
Pourquoi Zeus se transforme-t-il en taureau pour enlever Europe ?
Pour l'approcher sans l'effrayer. Chez Ovide, Zeus se mêle aux troupeaux d'Agénor sous la forme d'un taureau d'une blancheur éclatante, si doux qu'Europe finit par lui tresser des guirlandes et par monter sur son dos. Il entre alors dans la mer et nage jusqu'en Crète. Le taureau est aussi un animal associé à la puissance royale et à la Crète, ce qui annonce le cycle de Minos.
Le continent européen porte-t-il vraiment le nom d'Europe ?
C'est la tradition grecque, mais Hérodote lui-même s'en étonnait : il remarque que personne ne sait qui a donné ce nom au continent, et qu'Europe, étant de Tyr, était asiatique et n'a jamais mis le pied sur la terre que les Grecs appelaient Europe, puisqu'elle alla seulement de Phénicie en Crète. Le lien entre la princesse et le nom géographique est donc ancien, mais son origine reste inconnue.
Qu'arrive-t-il à Europe après son arrivée en Crète ?
Elle s'unit à Zeus, à Gortyne selon la tradition locale, sous un platane qui ne perdait jamais ses feuilles. Elle lui donne Minos, Rhadamanthe et, selon Hésiode, Sarpédon, puis épouse Astérion, roi de Crète, qui adopte ses fils. Zeus lui laisse des présents : le géant de bronze Talos pour garder l'île, un chien et un javelot qui ne manquent jamais leur cible.