Mythologie grecque · Héros & mortels

Pygmalion, le sculpteur amoureux de sa statue d'ivoire

En bref

Pygmalion est un sculpteur de Chypre qui, dégoûté des femmes, façonne une statue d'ivoire et en tombe amoureux ; pendant la fête de Vénus, il prie la déesse, et la statue s'anime sous ses baisers. Le récit vient d'Ovide (Métamorphoses, X) ; le nom de Galatée ne lui est donné qu'à l'époque moderne.

  • sculpture et art de l'ivoire
  • amour d'une image façonnée
  • piété envers Aphrodite (Vénus) à Chypre
  • la statue d'ivoire
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Pygmalion enlace Galatée, dont le corps de marbre s'anime sous le regard d'Éros, peinture de Jean-Léon Gérôme (vers 1890)
Jean-Léon Gérôme — via Wikimedia Commons · CC0 · Image adaptée : redimensionnement, composition sur fond flouté, désaturation, teinte colorée et conversion WebP · Source

Pygmalion est, dans la mythologie gréco-romaine, le sculpteur de Chypre qui tombe amoureux de la statue d’ivoire qu’il a lui-même façonnée, et qu’Aphrodite — Vénus chez les Latins — finit par changer en femme vivante. Le mythe de Pygmalion tel qu’on le connaît vient presque entièrement d’Ovide, qui le place dans la bouche d’Orphée au livre X des Métamorphoses (v. 243-297). C’est l’un des rares récits ovidiens qui finissent bien : une image devient un corps, et ce corps donne naissance à une lignée royale.

Un sculpteur qui fuit les femmes

Chez Ovide, Pygmalion n’est ni roi ni héros guerrier : c’est un artiste chypriote qui vit « sans épouse, célibataire ». Sa solitude a une cause précise. Juste avant son histoire, Orphée raconte celle des Propétides, filles d’Amathonte qui osèrent nier la divinité de Vénus (X, 238-242). Pour les punir, la déesse fit d’elles les premières femmes à prostituer leur corps ; puis, à mesure que leur pudeur disparaissait et que leur sang durcissait, elles furent changées en pierre dure. C’est ce spectacle qui dégoûte Pygmalion des « vices que la nature a donnés en grand nombre au cœur féminin ».

Le cadre narratif compte. Orphée chante après avoir perdu Eurydice une seconde fois, et lui-même s’est détourné de l’amour des femmes. Il annonce des chants sur les jeunes garçons aimés des dieux et sur les filles punies pour des passions interdites : Pygmalion, l’homme qui se retire du monde pour aimer une œuvre d’art, est en quelque sorte un double du poète. Pour le contexte de ce chant, voir le récit d’Orphée et Eurydice.

La statue d’ivoire

Pygmalion sculpte dans un ivoire « blanc comme neige » une jeune femme d’une beauté qu’aucune femme née ne pourrait égaler, et s’éprend de son ouvrage. Ovide insiste sur le trompe-l’œil : l’art cache si bien l’art qu’on croirait la statue vivante, retenue seulement par la pudeur de bouger.

Puis vient une description presque comique de la passion du sculpteur. Il touche la statue pour vérifier si elle est de chair, lui donne des baisers et croit qu’elle les rend, craint de la meurtrir en la serrant. Il lui apporte les cadeaux qui plaisent aux jeunes filles — coquillages, cailloux polis, petits oiseaux, fleurs, lis, balles peintes, larmes d’ambre tombées des arbres des Héliades. Il l’habille, lui passe des bagues et des colliers, la couche sur des tapis teints de pourpre et l’appelle sa compagne de lit.

La fête de Vénus et le miracle

Le jour de la fête de Vénus, la plus célébrée de toute l’île de Chypre, on immole des génisses aux cornes dorées et l’encens fume sur les autels. Pygmalion, ayant fait son offrande, prie timidement : « Si vous, les dieux, pouvez tout donner, que mon épouse soit… » — et, n’osant pas dire « la vierge d’ivoire », il demande une femme « semblable à celle d’ivoire ». Vénus, présente à sa propre fête, comprend le vœu : la flamme de l’autel se ravive trois fois et dresse sa pointe dans l’air.

Rentré chez lui, Pygmalion embrasse la statue : elle lui semble tiède. Sous ses doigts, l’ivoire s’amollit comme la cire de l’Hymette se ramollit au soleil et se laisse modeler par le pouce. Il sent les veines battre. La jeune femme rougit sous les baisers et, levant timidement les yeux vers la lumière, voit à la fois le ciel et son amant. La métamorphose inverse celle des Propétides : là, des femmes devenaient pierre ; ici, une matière dure devient femme.

La lignée de Paphos : d’une statue à Adonis

Vénus assiste au mariage qu’elle a rendu possible. Neuf lunes plus tard naît Paphos, dont, selon Ovide, « l’île tient son nom » — en réalité la cité de Paphos, haut lieu du culte d’Aphrodite (X, 297). Chez Ovide, Paphos est une fille : c’est d’elle que naît Cinyras (X, 298-299).

Le livre X déroule alors une généalogie de plus en plus sombre. Cinyras est le père de Myrrha, qui conçoit pour lui un amour incestueux et devient l’arbre à myrrhe ; de cette union naît Adonis, que Vénus aimera et perdra (X, 298-739). L’histoire heureuse de Pygmalion sert donc d’ouverture à la tragédie familiale qui mène à l’amant d’Aphrodite : la déesse qui avait exaucé l’arrière-grand-père pleurera l’arrière-petit-fils.

Avant Ovide : le roi qui aimait une statue d’Aphrodite

Ovide n’a pas inventé Pygmalion, mais il a profondément transformé le récit. La tradition grecque antérieure ne survit que par des citations d’auteurs chrétiens hostiles aux images païennes.

  • Clément d’Alexandrie (Protreptique, IV, 57, 3), citant l’historien hellénistique Philostéphanos de Cyrène et son ouvrage sur Chypre, rapporte que Pygmalion le Chypriote s’éprit d’une statue d’ivoire d’Aphrodite, qui était nue, et s’unit à elle.
  • Arnobe (Contre les païens, VI, 22), d’après la même source, fait de Pygmalion un roi de Chypre qui aima une statue de Vénus comme une femme.

Les différences sont nettes. Chez Philostéphanos, la statue représente la déesse elle-même et l’histoire est un exemple de passion sacrilège pour une image cultuelle — un thème que l’on retrouve chez Pline l’Ancien avec le jeune homme épris de l’Aphrodite de Cnide de Praxitèle (Histoire naturelle, XXXVI, 21). Rien n’indique que la statue s’anime. Ovide, lui, fait de Pygmalion un artiste et non un roi, de la statue une femme idéale et non une idole, et transforme la transgression en piété récompensée.

Deux traditions sur les enfants de Pygmalion

La descendance de Pygmalion varie selon les auteurs, et les deux versions ne se recoupent pas :

  • chez Ovide, Pygmalion est le père de Paphos, mère de Cinyras ;
  • chez Apollodore (Bibliothèque, III, 14, 3), Cinyras vient de Cilicie à Chypre, fonde lui-même la cité de Paphos et épouse Métharmé, fille de Pygmalion, roi de Chypre ; de ce mariage naissent notamment Oxyporos et Adonis.

Dans les deux cas, Pygmalion est l’ancêtre de la dynastie de Cinyras et, à travers elle, d’Adonis ; mais Apollodore ignore la statue et fait de Pygmalion un simple roi chypriote, beau-père de Cinyras plutôt que son grand-père.

Ne pas confondre : Pygmalion de Tyr

Un autre Pygmalion, tout à fait distinct, appartient à la légende de Carthage. Dans l’Énéide (I, 346-364), Vénus raconte à Énée que Didon a fui Tyr parce que son frère Pygmalion, roi cruel et avide, avait assassiné son mari Sychée au pied des autels. Le nom, probablement d’origine phénicienne, relie ces deux figures au monde levantin et chypriote, mais aucun texte antique ne les identifie.

Galatée, un nom moderne

Le nom de Galatée, aujourd’hui inséparable de la statue, n’apparaît dans aucune source antique. Il est attesté à l’époque moderne et se diffuse au XVIIIe siècle, notamment grâce à la scène lyrique Pygmalion de Jean-Jacques Rousseau. Il fait écho à la Néréide Galatée, dont le nom évoque le lait (gala en grec) et donc la blancheur de l’ivoire, que le Cyclope Polyphème courtise au livre XIII des Métamorphoses — un autre personnage.

Lectures et héritage du mythe

Pygmalion forme un diptyque avec Narcisse, dont Ovide raconte l’histoire au livre III : tous deux aiment une image. Mais là où Narcisse meurt de ne pouvoir étreindre son reflet (voir le mythe de Narcisse), Pygmalion voit son désir exaucé, parce qu’il honore Vénus au lieu de mépriser l’amour.

Le mythe dialogue aussi avec d’autres créations d’êtres artificiels : Pandore, la première femme modelée par Héphaïstos sur l’ordre de Zeus, et les statues de Dédale, si vivantes qu’on les disait capables de marcher. Mais Pandore est un piège tendu aux hommes, quand la femme d’ivoire est une grâce accordée à un seul.

L’époque moderne en a fait un mythe de la création et du façonnement d’autrui : la comédie Pygmalion de George Bernard Shaw (1913), où un phonéticien transforme une fleuriste en dame du monde, puis son adaptation musicale My Fair Lady ; et, en psychologie, l’« effet Pygmalion » décrit par Rosenthal et Jacobson (1968), selon lequel les attentes d’un enseignant influent sur la réussite de ses élèves.

Ce que disent les sources antiques

  • Philostéphanos de Cyrène (IIIe siècle av. J.-C.), connu par Clément d’Alexandrie et Arnobe : un roi chypriote épris d’une statue d’Aphrodite, sans métamorphose.
  • Ovide, Métamorphoses, X, 238-297 : le récit canonique — Propétides, statue d’ivoire, fête de Vénus, animation, naissance de Paphos.
  • Ovide, Métamorphoses, X, 298-739 : la descendance de Pygmalion jusqu’à Myrrha et Adonis.
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 14, 3 : Métharmé, fille du roi Pygmalion, épouse Cinyras.
  • Virgile, Énéide, I, 346-364 : l’homonyme tyrien, frère de Didon.

Lectures complémentaires

Pour la déesse qui exauce le sculpteur et règne sur Paphos, lire la fiche d’Aphrodite, puis celle de son fils Éros. Pour le poète qui chante l’histoire, voir Orphée et le récit d’Orphée et Eurydice. Pour l’autre grand amour d’une image chez Ovide, lire le mythe de Narcisse ; pour la femme fabriquée par les dieux, le mythe de Pandore. Pour l’ensemble du cluster, revenir au hub de la mythologie grecque.

Sources antiques

  • Ovide, Métamorphoses, X, 238-242 (les Propétides)
  • Ovide, Métamorphoses, X, 243-297 (Pygmalion et la statue)
  • Ovide, Métamorphoses, X, 298-299 et 503-739 (Cinyras, Myrrha, Adonis)
  • Philostéphanos de Cyrène, Kypriaka, cité par Clément d'Alexandrie, Protreptique, IV, 57, 3
  • Arnobe, Contre les païens, VI, 22
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 14, 3
  • Virgile, Énéide, I, 346-364 (Pygmalion de Tyr, frère de Didon)

À lire aussi

Questions fréquentes

La statue de Pygmalion s'appelle-t-elle vraiment Galatée ?

Pas dans l'Antiquité. Chez Ovide, la jeune femme d'ivoire n'a aucun nom : elle est seulement « la vierge » ou « l'épouse ». Le nom de Galatée n'apparaît qu'à l'époque moderne et s'impose au XVIIIe siècle, notamment avec la scène lyrique Pygmalion de Jean-Jacques Rousseau (écrite en 1762, jouée en 1770). Il ne faut pas la confondre avec la Néréide Galatée, aimée du Cyclope Polyphème.

Qu'est-ce que l'effet Pygmalion ?

C'est un phénomène décrit en psychologie de l'éducation par Robert Rosenthal et Lenore Jacobson en 1968 : les attentes d'un enseignant envers un élève peuvent influencer les progrès de cet élève. Le nom vient du mythe — le sculpteur « donne vie » à ce qu'il imagine — mais il s'agit d'une métaphore moderne, sans lien avec un usage antique.

Pygmalion est-il le même que le frère de Didon ?

Non, ce sont deux personnages distincts qui portent le même nom. Le Pygmalion de Didon est un roi de Tyr, en Phénicie, qui assassine le mari de sa sœur, Sychée, pour s'emparer de ses richesses ; c'est ce crime qui pousse Didon à fuir et à fonder Carthage (Virgile, Énéide, I). Le Pygmalion de la statue est chypriote.