Mythologie grecque · Amours

Aphrodite et Adonis : l'amour de la déesse et la mort du chasseur

En bref

Adonis est un jeune mortel d'une grande beauté, né de l'arbre à myrrhe en lequel fut changée sa mère. Aphrodite l'aime, Perséphone refuse de le lui rendre, et Zeus partage l'année entre les deux déesses. Adonis meurt à la chasse, blessé par un sanglier ; de son sang naît l'anémone, et les femmes grecques le pleuraient chaque année lors des Adonies.

Adonis est, dans la mythologie grecque, le jeune mortel d’une beauté exceptionnelle qu’aiment à la fois Aphrodite, déesse de l’amour, et Perséphone, reine des Enfers. Né de l’arbre à myrrhe en lequel sa mère fut changée, il partage sa vie entre les deux déesses, puis meurt à la chasse, blessé par un sanglier ; Aphrodite fait naître de son sang l’anémone. Le mythe, venu en partie du Proche-Orient, n’est pas qu’une histoire d’amour : il fondait les Adonies, une fête où les femmes grecques pleuraient chaque année la mort du jeune homme.

Né d’un arbre : la naissance d’Adonis

La naissance d’Adonis est elle-même une métamorphose. Chez Ovide (Métamorphoses, X, 298-502), sa mère est Myrrha, fille de Cinyras, roi de Chypre et descendant de Pygmalion. La jeune fille conçoit pour son père une passion qu’elle sait monstrueuse ; sa nourrice, qui l’a surprise au moment où elle allait se pendre, organise la rencontre nocturne en profitant d’une fête de Cérès. Quand Cinyras découvre enfin, à la lumière d’une lampe, qui partage son lit, il tire l’épée. Myrrha fuit jusqu’au pays de Saba, enceinte, et supplie les dieux de l’exclure à la fois du monde des vivants et de celui des morts : elle devient l’arbre à myrrhe, dont la résine est ses larmes. Neuf mois plus tard, l’écorce se fend et Lucine aide l’enfant à naître ; les naïades l’oignent des larmes de sa mère.

Apollodore (III, 14, 3-4) montre que la généalogie variait. Pour Hésiode, Adonis était fils de Phénix et d’Alphésibée ; pour le poète Panyassis, sa mère s’appelait Smyrna et son père était Théias, roi d’Assyrie. C’est Aphrodite elle-même, offensée parce que la jeune fille ne l’honorait pas, qui lui inspire sa passion. Le schéma reste le même : l’inceste, la fuite, la métamorphose en arbre, et la naissance d’un enfant d’une beauté surnaturelle.

Disputé entre Aphrodite et Perséphone

Panyassis, cité par Apollodore, donne la version la plus ancienne de l’amour d’Aphrodite. La déesse, frappée par la beauté de l’enfant nouveau-né, le cache dans un coffre à l’insu des dieux et le confie à Perséphone. Mais la reine des Enfers, l’ayant vu, refuse de le rendre.

Zeus est appelé à trancher et partage l’année en trois parts : Adonis passera un tiers de l’année seul, un tiers avec Perséphone, un tiers avec Aphrodite. Le jeune homme choisit de donner aussi son propre tiers à Aphrodite. Hygin (De l’astronomie, II, 7) raconte que Zeus, refusant de juger lui-même, confia l’arbitrage à la Muse Calliope, et qu’Aphrodite, mécontente du verdict, se vengea sur son fils Orphée.

Ce partage rappelle celui de Perséphone elle-même, qui vit une partie de l’année sous terre auprès d’Hadès et l’autre auprès de sa mère, comme le raconte le rapt de Perséphone. Adonis devient ainsi une figure du va-et-vient entre la vie et la mort.

L’amour de Vénus chez Ovide

Ovide (X, 503-559) préfère une autre entrée en matière. Un jour qu’il embrasse sa mère, Éros, carquois à l’épaule, l’égratigne sans le vouloir d’une de ses flèches. La blessure est plus profonde qu’il n’y paraît : Vénus s’éprend d’Adonis devenu jeune homme. Elle délaisse Cythère, Paphos et même le ciel, et parcourt les montagnes et les forêts, la robe retroussée à la manière de Diane, pour chasser à ses côtés.

Mais elle ne poursuit que le gibier sans danger, lièvres et cerfs, et supplie son amant d’éviter les sangliers, les loups, les ours et les lions. Pour le convaincre, elle lui raconte, allongée à l’ombre d’un peuplier, l’histoire d’Atalante et d’Hippomène (X, 560-707) : c’est elle qui donna au jeune homme les pommes d’or qui lui permirent de vaincre la chasseresse à la course ; mais le couple, ingrat, oublia de la remercier et finit changé en lions. Voilà pourquoi la déesse hait les fauves.

La mort d’Adonis

Dès que Vénus s’éloigne sur son char attelé de cygnes, Adonis fait ce qu’elle lui a interdit. Ses chiens lèvent un sanglier ; il le blesse d’un javelot lancé de biais. La bête arrache l’arme, poursuit le chasseur et lui enfonce ses défenses dans l’aine (X, 708-716).

La déesse entend ses gémissements depuis les airs, fait demi-tour et le trouve mourant dans son sang. Elle se frappe la poitrine, accuse les Destins et annonce que le souvenir de son deuil durera : chaque année, une cérémonie rejouera la mort d’Adonis. Elle répand ensuite du nectar sur le sang, qui se met à bouillonner ; en moins d’une heure en naît une fleur couleur de grenade. C’est l’anémone, dont la vie est aussi courte que celle du jeune homme : le vent, anemos, qui lui donne son nom, en fait tomber les pétales mal attachés (X, 717-739).

Pourquoi le sanglier ? Les variantes

Les sources antiques ne s’accordent pas sur l’origine de la bête.

  • Apollodore (III, 14, 4) affirme qu’Adonis, encore jeune, mourut blessé par un sanglier à la chasse, à cause de la colère d’Artémis, la déesse des bêtes sauvages.
  • Une tradition plus tardive, que l’on lit notamment chez Servius, commentateur de Virgile, fait du sanglier Arès lui-même, ou une bête envoyée par lui : l’amant en titre d’Aphrodite se venge de son rival mortel.
  • Ovide, lui, ne désigne aucun coupable. Le sanglier n’est qu’un sanglier, et la faute est celle d’Adonis, qui n’a pas écouté.

Le sort de son corps varie aussi. Bion de Smyrne, dans son Chant funèbre en l’honneur d’Adonis, partage les fleurs : du sang d’Adonis naît la rose, des larmes d’Aphrodite l’anémone.

Les Adonies, une fête de femmes

Adonis est l’un des rares mortels du mythe grec à recevoir un véritable culte de deuil. Dès le VIe siècle av. J.-C., Sappho (fr. 140 Voigt) fait dialoguer les jeunes filles et la déesse : « Le délicat Adonis se meurt, Cythérée ; que faire ? — Frappez-vous la poitrine, jeunes filles, et déchirez vos tuniques. »

À Athènes, les Adonies étaient une fête privée, célébrée par les femmes en plein été sur les toits des maisons. Elles y plaçaient les jardins d’Adonis : des pots ou des tessons semés de blé, d’orge, de laitue ou de fenouil, qui germaient vite sous la chaleur et se desséchaient presque aussitôt. Aristophane (Lysistrata, v. 387-398) et Plutarque (Vie de Nicias, 13) rappellent qu’en 415 av. J.-C., le départ de l’expédition de Sicile coïncida avec les Adonies, et que les lamentations des femmes passèrent pour un mauvais présage. Platon (Phèdre, 276b) prend ces jardins comme image d’une semence stérile, levée en huit jours pour le plaisir des yeux.

À Alexandrie, la fête devient un spectacle royal. Dans l’Idylle XV de Théocrite, deux bourgeoises syracusaines, Gorgo et Praxinoa, se fraient un chemin dans la foule pour admirer, au palais de la reine Arsinoé, le lit d’apparat où reposent Aphrodite et Adonis, et écouter une chanteuse célébrer son retour.

Un dieu venu d’Orient

Le nom d’Adonis rappelle le mot sémitique adon, « seigneur ». Les Grecs eux-mêmes situaient l’origine du culte à Chypre et en Phénicie. Lucien (De la déesse syrienne, 6-8) décrit à Byblos les rites d’Adonis et le fleuve qui porte son nom, dont les eaux rougissent chaque année, disait-on, du sang du jeune homme ; un habitant lui en donne une explication plus prosaïque, la terre rouge du Liban emportée par les vents.

Les historiens rapprochent souvent Adonis du dieu mésopotamien Dumuzi, ou Tammuz, l’amant d’Inanna-Ishtar, que les femmes pleuraient elles aussi ; le prophète Ézéchiel (8, 14) dénonce les femmes de Jérusalem « qui pleuraient Tammuz ». Le parallèle éclaire la structure du mythe, une déesse puissante et un jeune amant voué à mourir, même si la filiation exacte reste discutée.

Portée et héritage

Le mythe d’Adonis réunit deux thèmes qui traversent la mythologie grecque : la beauté éphémère, que la fleur et les jardins rendent visible, et le partage entre le monde d’en haut et le monde d’en bas, qu’il partage avec Perséphone. Il dit aussi les limites d’Aphrodite : la déesse capable de soumettre les dieux ne peut empêcher la mort d’un mortel.

Le récit a inspiré Titien (Vénus et Adonis, 1554, Prado), qui peint Vénus s’accrochant au chasseur sur le point de partir, puis Shakespeare, dont le poème Venus and Adonis (1593) inverse les rôles : la déesse y poursuit un jeune homme indifférent, qui ne pense qu’à la chasse. Le nom d’Adonis est resté dans la langue pour désigner un jeune homme d’une grande beauté.

Lectures complémentaires

La fiche d’Aphrodite présente la déesse et ses autres amours, et celle de Perséphone la reine des Enfers qui dispute Adonis. La lignée chypriote d’Adonis remonte à Pygmalion, et l’arbitrage de la Muse est raconté dans la fiche de Calliope. Pour l’histoire que Vénus raconte à son amant, lire la fiche d’Atalante ; pour un autre amour brisé par la mort, Orphée et Eurydice. La comparaison des dieux de l’amour replace Aphrodite parmi ses équivalents des autres mythologies.

Étapes du récit

  1. 01Myrrha, fille de Cinyras, conçoit une passion incestueuse pour son père et est changée en arbre à myrrhe
  2. 02Adonis naît de l'écorce de l'arbre
  3. 03Aphrodite, blessée par une flèche d'Éros, s'éprend de lui ; ou bien elle le confie enfant à Perséphone, qui refuse de le rendre
  4. 04Zeus, ou la Muse Calliope, arbitre la dispute et partage l'année entre les deux déesses
  5. 05Aphrodite met Adonis en garde contre les fauves et lui raconte l'histoire d'Atalante et d'Hippomène
  6. 06Adonis blesse un sanglier, qui le tue d'un coup de défense
  7. 07Aphrodite change son sang en anémone et institue un deuil annuel

Sources antiques

  • Sappho, fragment 140 Voigt
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 14, 3-4 (citant Hésiode et Panyassis)
  • Ovide, Métamorphoses, X, 298-739 (Myrrha, Adonis et Atalante-Hippomène)
  • Théocrite, Idylles, XV (Les Syracusaines)
  • Bion de Smyrne, Chant funèbre en l'honneur d'Adonis
  • Aristophane, Lysistrata, v. 387-398 ; Plutarque, Vie de Nicias, 13
  • Hygin, De l'astronomie, II, 7
  • Lucien, De la déesse syrienne, 6-8

À lire aussi

Questions fréquentes

Comment Adonis est-il mort ?

À la chasse, tué par un sanglier. Chez Ovide, Adonis blesse la bête d'un javelot, mais le sanglier arrache l'arme et lui plonge ses défenses dans l'aine. Les sources divergent sur l'origine de l'animal : Apollodore attribue la mort d'Adonis à la colère d'Artémis, tandis qu'une tradition plus tardive fait du sanglier Arès lui-même, jaloux de l'amour d'Aphrodite.

Quelle fleur est née du sang d'Adonis ?

L'anémone, selon Ovide : Vénus verse du nectar sur le sang de son amant, et une fleur couleur de grenade en surgit, aussi brève que lui, car le vent qui lui donne son nom en disperse vite les pétales. Bion de Smyrne propose un partage : du sang d'Adonis naît la rose, des larmes d'Aphrodite l'anémone.

Que sont les jardins d'Adonis ?

Des pots ou des paniers que les femmes semaient lors des Adonies, la fête d'Adonis. Placées sur les toits en plein été, les pousses levaient très vite puis se desséchaient en quelques jours, à l'image du jeune homme. Platon, dans le Phèdre, en fait le symbole d'une culture hâtive et sans racines.