Mythologie grecque · Héros & mortels

Énée, le héros troyen fils d'Aphrodite, entre Grèce et Rome

En bref

Énée est un prince troyen, fils du mortel Anchise et de la déesse Aphrodite. Dans l'Iliade, il est l'un des meilleurs guerriers de Troie, sauvé deux fois par les dieux, et Poséidon prédit que sa lignée régnera sur les Troyens. Après la chute de la ville, il fuit en portant son père : la tradition, puis Virgile, en font l'ancêtre de Rome.

  • royauté dardanienne
  • piété envers les dieux et le père
  • fondation d'une nouvelle Troie en Italie
  • Anchise porté sur les épaules
  • +2

Énée est un prince troyen, fils du mortel Anchise et de la déesse Aphrodite, l’un des meilleurs guerriers de Troie dans l’Iliade et le seul grand chef troyen promis par les dieux à survivre à la guerre. Sa célébrité tient à ce second destin : après la chute de la ville, il s’enfuit en portant son vieux père sur ses épaules, et la tradition le conduit jusqu’en Italie, où il devient l’ancêtre des Romains. Il fait ainsi le pont entre le cycle troyen grec et le mythe national de Rome.

Un fils de déesse chez les Dardaniens

Énée descend de Dardanos, fils de Zeus et fondateur de la dynastie troyenne, par la branche cadette : son arrière-grand-père Assaracos était le frère d’Ilos, ancêtre de Priam. Il est donc cousin des princes de Troie, sans appartenir à la famille régnante.

Sa naissance est racontée dans l’Hymne homérique à Aphrodite. Zeus, lassé de voir la déesse du désir unir les dieux aux mortelles, lui inspire à son tour la passion d’un mortel : le berger Anchise, sur le mont Ida. Aphrodite se présente à lui sous l’apparence d’une jeune fille, partage son lit, puis se révèle. Elle lui annonce la naissance d’un fils qui régnera sur les Troyens, et lui interdit, sous peine d’être foudroyé, de révéler qui est la mère (v. 53-199). Une tradition postérieure veut qu’Anchise ait parlé, et qu’il en soit resté boiteux ou aveugle. Hésiode mentionne la même union à la fin de la Théogonie (v. 1008-1010).

Dans l’Iliade : un héros sauvé par les dieux

Énée commande les Dardaniens (Iliade, II, 819-823) et compte, avec Hector, parmi les meilleurs combattants troyens. Homère lui prête aussi une rancune discrète : il se tient à l’écart parce que Priam ne l’honore pas à sa valeur (XIII, 459-461).

Deux épisodes le définissent, et tous deux se terminent par une intervention divine. Au chant V, Diomède lui brise la hanche d’une pierre ; Aphrodite l’enveloppe dans ses bras pour l’emporter, mais Diomède blesse la déesse à la main, qui lâche son fils. Apollon le recueille, le cache dans un nuage et le fait soigner dans son temple de Pergame, la citadelle de Troie (V, 297-453).

Au chant XX, Apollon pousse Énée à affronter Achille. Avant le combat, Énée récite longuement sa généalogie, de Dardanos à Anchise. Achille va le tuer quand Poséidon — pourtant hostile aux Troyens — intervient : il n’est pas permis qu’Énée meure, car Zeus ne veut pas que la race de Dardanos s’éteigne, et « désormais c’est la force d’Énée qui régnera sur les Troyens, et les fils de ses fils » (XX, 302-308). Le dieu l’enlève dans les airs et le dépose loin du combat.

Cette prophétie est capitale : elle garantit, dès Homère, que la lignée d’Énée survivra à la ruine de Troie. Les Anciens se sont longtemps demandé où et sur quels Troyens elle régnerait.

La fuite hors de Troie

Les poèmes du Cycle troyen donnent des versions divergentes. Selon le résumé de la Prise d’Ilion conservé par Proclos, Énée et les siens quittent la ville pour l’Ida dès le prodige des serpents qui tuent Laocoon, avant même l’entrée du cheval. D’autres récits le font combattre jusqu’au bout, ou négocier avec les Grecs un départ libre en raison de sa piété.

Mais l’image qui s’impose, dès les vases attiques du VIe siècle av. J.-C., est celle d’Énée portant son père Anchise sur ses épaules, tenant son fils par la main, tandis qu’Anchise serre les objets sacrés de la maison. Virgile la reprend au chant II de l’Énéide : dans la nuit de l’incendie, Énée charge son père, prend le petit Iule par la main, et fait marcher sa femme Créuse derrière lui. Elle disparaît dans la confusion ; son ombre lui apparaît pour lui annoncer sa destinée en Occident. Andromaque, qu’il retrouvera plus tard à Buthrote, et Hécube connaissent au contraire l’esclavage.

D’une tradition grecque à un mythe romain

Le voyage d’Énée vers l’Ouest n’est pas une invention romaine. Denys d’Halicarnasse, qui compile les traditions au Ier siècle av. J.-C., rapporte que l’historien grec Hellanicos (Ve siècle av. J.-C.) faisait déjà venir Énée en Italie et lui attribuait la fondation de Rome (Antiquités romaines, I, 72). D’autres auteurs le faisaient s’arrêter en Thrace, en Arcadie ou en Sicile, où plusieurs cités se réclamaient de lui.

Rome a fixé et amplifié cette tradition. Selon Tite-Live, Énée débarque dans le Latium, épouse Lavinia, fille du roi Latinus, fonde Lavinium et combat le Rutule Turnus ; son fils Ascagne fonde Albe-la-Longue, d’où descendront Romulus et Rémus (I, 1-3). La famille de Jules César, la gens Iulia, prétendait descendre d’Ascagne, rebaptisé Iule, et donc de Vénus, l’Aphrodite romaine.

L’Énéide de Virgile (29-19 av. J.-C.) donne à cette légende sa forme définitive : la tempête, l’amour tragique de Didon à Carthage, la descente aux Enfers guidée par la Sibylle de Cumes, la guerre du Latium. L’épithète qui accompagne le héros, pius, dit l’essentiel : Énée n’est pas l’aventurier d’Homère mais l’homme du devoir envers les dieux, la patrie et le père.

Variantes et sources

  • Homère (Iliade, V et XX) fait d’Énée un grand guerrier sauvé par Aphrodite, Apollon et Poséidon, et annonce le règne de sa lignée.
  • L’Hymne homérique à Aphrodite raconte sa conception et prédit son règne.
  • La Prise d’Ilion (résumée par Proclos) le fait quitter Troie avant la chute.
  • Pausanias (X, 26, 1) note que Leschès et les Chants cypriens appelaient sa femme Eurydice, et non Créuse.
  • Denys d’Halicarnasse compile les voyages concurrents d’Énée ; Tite-Live et Virgile fixent la version romaine.

Lectures complémentaires

Pour le conflit dont il est l’un des survivants, lire le récit complet de la guerre de Troie et la fiche de Troie. Pour ses parents et cousins troyens, voir Aphrodite, Priam et Hector. Pour ses adversaires grecs dans l’Iliade, poursuivre avec Diomède et Achille.

Sources antiques

  • Homère, Iliade, II, 819-823 ; V, 166-453 ; XIII, 455-467 ; XX, 75-352
  • Hymne homérique à Aphrodite (no 5), v. 53-199
  • Hésiode, Théogonie, v. 1008-1010
  • Proclos, Chrestomathie, résumé de la Prise d'Ilion
  • Denys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, I, 45-72
  • Virgile, Énéide, I-XII
  • Tite-Live, Histoire romaine, I, 1-3
  • Pausanias, Description de la Grèce, X, 26, 1
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 12, 2 ; Épitomé, V, 21

À lire aussi

Questions fréquentes

Énée est-il un héros grec ou romain ?

Les deux. Énée appartient d'abord à l'épopée grecque : il est un des principaux guerriers troyens de l'Iliade, fils d'Aphrodite et descendant de Dardanos. Mais dès l'époque archaïque, des auteurs grecs le font voyager vers l'Ouest après la chute de Troie. Rome a repris cette tradition pour se donner une origine troyenne, et l'Énéide de Virgile, au Ier siècle av. J.-C., en a fait le héros fondateur du peuple romain.

Pourquoi Énée survit-il à la chute de Troie ?

Parce que les dieux l'ont voulu dès l'Iliade. Au chant XX, Poséidon le sauve d'Achille en expliquant qu'il est destiné à survivre, afin que la race de Dardanos ne s'éteigne pas, et qu'Énée et ses descendants régneront sur les Troyens. Les récits postérieurs varient : il quitte la ville avant sa chute selon la Prise d'Ilion, ou s'enfuit dans la nuit de l'incendie en portant son père selon Virgile.

Qui est la femme d'Énée ?

Les traditions diffèrent. Chez Virgile, sa première épouse est Créuse, fille de Priam, qu'il perd dans la fuite hors de Troie et dont l'ombre lui apparaît ; en Italie, il épouse Lavinia, fille du roi Latinus. Les Chants cypriens et Leschès, cités par Pausanias, appelaient sa femme troyenne Eurydice. Didon, reine de Carthage, n'est pas son épouse, même si elle se considère comme telle.