Mythologie grecque · Héros & mortels
Tirésias, le devin aveugle de Thèbes
En bref
Tirésias est le grand devin de Thèbes, aveugle mais doté par les dieux du don de prophétie et d'une vie longue de sept générations. Les sources expliquent sa cécité de deux façons : il aurait vu Athéna au bain, ou Héra l'aurait puni après qu'il eut vécu sept ans en femme. Il conseille Œdipe, Créon et Penthée, et guide Ulysse depuis les Enfers.
- divination et interprétation des oiseaux
- conseil des rois de Thèbes
- savoir conservé chez les morts
- le bâton de cornouiller donné par Athéna
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Tirésias est le devin aveugle de Thèbes, le plus célèbre prophète de la mythologie grecque. Privé de la vue par une divinité mais doté en échange du don de lire l’avenir, il traverse plusieurs générations de l’histoire thébaine, de Cadmos aux Épigones, et reste le seul mort à garder toute sa raison aux Enfers. Sa fonction est constante d’un récit à l’autre : dire aux rois la vérité qu’ils ne veulent pas entendre. C’est ce qu’il fait avec Œdipe, avec Créon et avec Penthée — et chaque fois, il n’est pas cru à temps.
Un Thébain de la race des Semés
Tirésias descend, par son père Évérès, d’Oudaios, l’un des Spartes, ces guerriers nés des dents du dragon que Cadmos avait semées pour fonder Thèbes (Apollodore, III, 6, 7). Sa mère est la nymphe Chariclo, compagne favorite d’Athéna. Il appartient donc à la plus vieille noblesse de la cité, ce qui explique en partie son autorité face aux rois.
Il reçoit en outre une vie extraordinairement longue : sept générations selon la Mélampodie et Apollodore. Cette durée permet aux poètes de le faire intervenir à toutes les époques de Thèbes : il prédit à Amphitryon, l’époux d’Alcmène, le destin d’Héraclès (Pindare, Néméennes, I, 60-72), conseille Cadmos âgé face à Dionysos, affronte Œdipe, avertit Créon, puis meurt au moment de la chute de la ville.
Deux récits de la cécité
Athéna au bain
Dans l’Hymne V de Callimaque, le jeune Tirésias, chassant sur l’Hélicon, s’approche de la source Hippocrène au moment où Athéna s’y baigne avec Chariclo. Il voit la déesse nue, et perd aussitôt la vue : ce n’est pas une vengeance, explique Athéna, mais une loi de Cronos qui veut que tout mortel qui voit un immortel malgré lui le paie cher. Pour consoler Chariclo, la déesse accorde à son fils la science des oiseaux, un bâton qui le guide comme des yeux, une longue vie et, après la mort, la conservation de son esprit (v. 57-136).
L’arbitre de Zeus et d’Héra
L’autre récit, plus ancien puisqu’il remonte à la Mélampodie attribuée à Hésiode, est beaucoup plus étrange. Sur le mont Cyllène, Tirésias voit deux serpents qui s’accouplent et les frappe : il devient femme. Sept ans plus tard, il retrouve les serpents, les frappe à nouveau et redevient homme. Quand Zeus et Héra se disputent pour savoir qui, de l’homme ou de la femme, prend le plus de plaisir à l’amour, ils le choisissent pour arbitre, puisqu’il a connu les deux conditions. Tirésias répond que, sur dix parts de plaisir, l’homme en goûte une et la femme neuf. Héra, furieuse, l’aveugle ; Zeus, ne pouvant défaire l’acte d’un autre dieu, lui donne la divination et sept générations de vie (Apollodore, III, 6, 7 ; Ovide, Métamorphoses, III, 316-338).
Les deux versions s’accordent sur un point : la cécité et la prophétie vont ensemble. Celui qui ne voit plus le monde visible voit ce que les autres ignorent. C’est la logique que la tragédie va exploiter.
Le devin des tragédies thébaines
Face à Œdipe
Dans Œdipe roi de Sophocle, Tirésias est convoqué pour révéler le meurtrier de Laïos. Il refuse d’abord de parler, puis, poussé à bout par les insultes du roi, lui dit la vérité : c’est lui, Œdipe, le coupable qu’il cherche. Œdipe l’accuse alors de comploter avec Créon, le frère de Jocaste — et le devin lui répond qu’il a des yeux mais ne voit pas son propre malheur (v. 300-462). Toute la tragédie est construite sur ce renversement : le voyant aveugle face au roi clairvoyant, qui finira par se crever les yeux.
Face à Créon
Dans Antigone, Tirésias vient annoncer à Créon que les autels de Thèbes sont souillés par les chairs de Polynice laissé sans sépulture. Créon l’accuse de s’être vendu ; Tirésias lui prédit alors la mort de son propre fils. Créon cède, trop tard : Antigone s’est déjà pendue et Hémon se tue sur son corps (v. 988-1090).
Face à Penthée
Dans Les Bacchantes d’Euripide, le vieux devin, habillé en bacchant avec Cadmos, part danser pour Dionysos et tente de convaincre le jeune roi Penthée d’accepter le nouveau dieu (v. 170-369). Penthée refuse et finit déchiré par les Ménades. Dans Les Phéniciennes, enfin, Tirésias exige de Créon le sacrifice de son fils Ménécée pour sauver la ville assiégée par les Sept (v. 834-1018).
Le seul mort qui garde sa raison
L’apparition la plus ancienne de Tirésias est pourtant dans l’Odyssée. Circé explique à Ulysse qu’il doit descendre chez les morts consulter « Tirésias le Thébain, le devin aveugle, dont l’esprit demeure ferme » : Perséphone lui a laissé l’intelligence alors que les autres ombres errent sans conscience (X, 487-495). Au chant XI, après avoir bu le sang du sacrifice, Tirésias annonce à Ulysse la colère de Poséidon, le danger des vaches du Soleil, les prétendants, puis un dernier voyage à l’intérieur des terres avec une rame sur l’épaule, jusqu’à un peuple qui la prendra pour une pelle à grain ; enfin une mort douce, « loin de la mer » ou « venue de la mer » selon la lecture du texte (XI, 90-151).
Ovide lui attribue aussi la première prophétie de sa carrière, sur l’enfant Narcisse : celui-ci vivra longtemps « s’il ne se connaît pas » (Métamorphoses, III, 346-348). La formule, qui renverse le « connais-toi toi-même » de Delphes, établit sa réputation.
Mort, culte et descendance
Lorsque les Épigones, fils des Sept, prennent Thèbes, Tirésias conseille aux Thébains d’abandonner la ville de nuit. Pendant la fuite, il boit à la source Tilphoussa, en Béotie, et meurt (Apollodore, III, 7, 3). Pausanias y signale son tombeau (IX, 33, 1) et montrait encore à Thèbes « l’observatoire des oiseaux de Tirésias » (IX, 16, 1). Plutarque rapporte qu’un oracle de Tirésias fonctionnait à Orchomène et se tut après une épidémie (Sur la disparition des oracles, 434c).
Sa fille Manto, devineresse elle aussi, est envoyée à Delphes comme prise de guerre, puis fonde avec Rhacios l’oracle d’Apollon à Claros, en Asie Mineure ; elle est la mère du devin Mopsos (Pausanias, VII, 3, 1-2).
Héritage
Tirésias est devenu une figure universelle de la lucidité impuissante et de la double expérience. T. S. Eliot en fait le personnage central de La Terre vaine (1922), celui qui a « vécu les deux sexes » et « tout souffert d’avance » ; Apollinaire intitule sa pièce surréaliste Les Mamelles de Tirésias (1917), mise en musique par Poulenc. La psychanalyse et les études de genre y reviennent pour sa réponse au débat de Zeus et d’Héra.
Lectures complémentaires
Pour la descente aux Enfers et la prophétie faite à Ulysse, lire le résumé de l’Odyssée. Pour la prédiction faite à l’enfant Narcisse, voir le mythe de Narcisse. Pour les rois qu’il affronte à Thèbes, poursuivre avec Œdipe, Jocaste, Antigone et Cadmos. Pour les deux déesses liées à sa cécité, lire Athéna et Héra.
Sources antiques
- Homère, Odyssée, X, 487-495 ; XI, 90-151
- Hésiode, Mélampodie, fr. 275-276 Merkelbach-West
- Pindare, Néméennes, I, 60-72
- Sophocle, Œdipe roi, v. 300-462 ; Antigone, v. 988-1090
- Euripide, Les Bacchantes, v. 170-369 ; Les Phéniciennes, v. 834-1018
- Callimaque, Hymne V, Pour le bain de Pallas, v. 57-136
- Apollodore, Bibliothèque, III, 6, 7 ; III, 7, 3-4
- Ovide, Métamorphoses, III, 316-350 et 511-527
- Pausanias, Description de la Grèce, VII, 3, 1 ; IX, 16, 1 ; IX, 33, 1-2
- Plutarque, Sur la disparition des oracles, 434c
À lire aussi
Récits où l’on retrouve cette entité
Questions fréquentes
Pourquoi Tirésias est-il aveugle ?
Deux traditions coexistent. Selon Callimaque, Tirésias surprit par hasard Athéna au bain sur l'Hélicon et fut aussitôt privé de la vue ; la déesse, suppliée par sa mère la nymphe Chariclo, lui donna en compensation la prophétie. Selon la Mélampodie hésiodique et Ovide, c'est Héra qui l'aveugla, furieuse de sa réponse lors d'une dispute avec Zeus, et Zeus qui lui accorda la divination et une très longue vie.
Tirésias a-t-il vraiment été une femme ?
Oui, dans la tradition rapportée par la Mélampodie, Apollodore et Ovide. Ayant frappé deux serpents qui s'accouplaient sur le mont Cyllène, Tirésias devint femme ; sept ans plus tard, il revit les serpents, les frappa de nouveau et redevint homme. C'est pourquoi Zeus et Héra le prirent pour arbitre lorsqu'ils se disputaient pour savoir qui, de l'homme ou de la femme, tirait le plus de plaisir de l'amour.
Comment meurt Tirésias ?
Lorsque les Épigones, fils des Sept, prennent Thèbes, Tirésias fuit la ville avec les Thébains. Arrivé à la source Tilphoussa, près d'Haliarte en Béotie, il y boit et meurt. Pausanias y signale encore son tombeau. Même mort, il conserve cependant son intelligence : c'est un privilège que Perséphone lui a accordé et qui explique qu'Ulysse vienne le consulter aux Enfers.