Mythologie grecque · Guerres mythiques
Les Sept contre Thèbes : la guerre des fils d'Œdipe
En bref
Les Sept contre Thèbes sont les sept chefs qui marchent sur Thèbes pour rendre le trône à Polynice, fils d'Œdipe, chassé par son frère Étéocle. Chacun attaque l'une des sept portes de la ville. L'assaut échoue : six chefs meurent, Adraste seul s'échappe, et les deux frères s'entretuent en combat singulier, accomplissant la malédiction de leur père.
Les Sept contre Thèbes désignent l’expédition de sept chefs argiens contre la ville de Thèbes, menée pour rendre le trône à Polynice, fils d’Œdipe, que son frère Étéocle refuse de lui céder. Chacun des sept chefs attaque l’une des sept portes de la ville. L’assaut tourne au désastre : Capanée est foudroyé par Zeus, Amphiaraos englouti par la terre, Tydée meurt en dévorant le crâne de son adversaire, et les deux frères se tuent l’un l’autre en combat singulier. Seul le roi d’Argos, Adraste, s’échappe. C’est la grande guerre du cycle thébain, avant la guerre de Troie, et le décor des tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide, au premier rang desquelles l’Antigone.
La malédiction d’Œdipe
La guerre commence par une malédiction paternelle. Après la révélation de son parricide et de son inceste avec Jocaste, Œdipe maudit ses deux fils, et ils se partageront l’héritage par le fer.
Les sources ne donnent pas la même raison. Les fragments de l’épopée perdue de la Thébaïde évoquent deux affronts : Polynice sert à son père le vin dans la coupe d’or et sur la table d’argent de Cadmos, qu’il avait interdit d’utiliser, puis les fils lui envoient la cuisse d’une victime au lieu de l’épaule, la part d’honneur. Chez Sophocle (Œdipe à Colone), la faute est plus grave : les fils ont laissé leur père aveugle partir en exil sans lever le petit doigt.
Un pouvoir partagé, puis confisqué
Pour échapper à la malédiction, les frères conviennent de régner une année chacun à tour de rôle. Le plus souvent, Étéocle règne le premier et refuse de rendre le trône au terme de son année ; Apollodore (III, 6, 1) mentionne aussi la version où Polynice règne d’abord. Chez Euripide (Les Phéniciennes, v. 499-525), Étéocle assume son choix sans détour : s’il faut commettre l’injustice, mieux vaut que ce soit pour le pouvoir.
Polynice part en exil à Argos. Il y emporte, selon Apollodore, le collier et la robe d’Harmonie, présents de noces de Cadmos, qui porteront malheur à leurs possesseurs successifs.
Argos : Adraste, Tydée et Amphiaraos
À Argos, Polynice arrive de nuit au palais du roi Adraste et se bat sous le porche avec un autre exilé, Tydée de Calydon, banni pour un meurtre. Adraste les sépare et se souvient d’un oracle qui lui ordonnait de marier ses filles à un sanglier et à un lion : les deux exilés portent ces emblèmes, sur leurs boucliers selon Apollodore, ou sous la forme des peaux de bêtes dont ils sont vêtus selon d’autres versions. Il donne Argeia à Polynice et Déipylé à Tydée, et promet de les rétablir chacun dans leur patrie, en commençant par Thèbes.
Reste à convaincre le devin Amphiaraos, qui sait que l’expédition échouera et que tous ses chefs, sauf Adraste, y mourront. Il refuse de partir. Mais un ancien accord donne à son épouse Ériphyle le dernier mot dans ses différends avec Adraste. Polynice l’achète avec le collier d’Harmonie, et elle ordonne à son mari de partir. Amphiaraos obéit, mais il fait jurer à son fils Alcméon de le venger sur sa mère.
Némée, premier présage
En chemin, l’armée s’arrête à Némée pour chercher de l’eau. Hypsipylé, ancienne reine de Lemnos devenue esclave, leur montre une source en laissant à terre le petit Opheltès, l’enfant du roi qu’elle garde. Un serpent le tue. Les chefs tuent le serpent, ensevelissent l’enfant et instituent en son honneur les jeux Néméens. Amphiaraos lui donne le nom d’Archémoros, « le commencement du destin funeste » : la mort de l’enfant annonce celle des chefs (Apollodore, III, 6, 4).
Avant l’assaut, Tydée est envoyé en ambassade à Thèbes. L’Iliade (IV, 382-398) raconte qu’il trouve les Cadméens en plein festin dans le palais d’Étéocle, les défie à toutes les épreuves et les bat tous avec l’aide d’Athéna. Les Thébains lui tendent une embuscade de cinquante hommes au retour : il les tue tous, sauf un, Maion, qu’il épargne sur un signe des dieux.
Les sept chefs aux sept portes
Le cœur de la tragédie d’Eschyle (467 av. J.-C.) est une longue scène où un messager décrit à Étéocle chaque assaillant, porte par porte, et le bouclier qu’il porte. Étéocle répond en désignant un défenseur thébain (v. 375-676).
| Porte | Assaillant | Emblème du bouclier | Défenseur |
|---|---|---|---|
| Proétides | Tydée | Le ciel nocturne et la pleine lune | Mélanippe |
| Électres | Capanée | Un homme nu portant une torche : « Je brûlerai la ville » | Polyphontès |
| Néïstes | Étéoclos | Un hoplite montant à l’échelle : « Arès lui-même ne me jettera pas des tours » | Mégarée |
| Athéna Onka | Hippomédon | Typhon crachant le feu | Hyperbios |
| Borée | Parthénopée | La Sphinx tenant un Thébain sous ses griffes | Actor |
| Homoloïdes | Amphiaraos | Aucun : « il veut non pas paraître le meilleur, mais l’être » | Lasthénès |
| Septième porte | Polynice | Dikè, la Justice, ramenant un guerrier : « Je ramènerai cet homme » | Étéocle |
La scène oppose les boucliers chargés de menaces des assaillants, signes d’orgueil qu’Étéocle retourne contre eux, au bouclier nu d’Amphiaraos, le seul sage de l’armée. Quand le messager annonce Polynice à la septième porte, Étéocle comprend que la malédiction de son père s’accomplit et décide d’affronter lui-même son frère, malgré les supplications du chœur.
Ménécée, le sacrifice qui sauve Thèbes
Pendant le siège, Créon consulte le devin Tirésias. Sa réponse est terrible : Thèbes ne sera sauvée que si Ménécée, le fils de Créon, est sacrifié à Arès pour expier la mort du dragon tué jadis par Cadmos. Créon veut faire fuir son fils ; le jeune homme refuse et se tue lui-même devant les portes (Euripide, Les Phéniciennes, v. 834-1018 ; Apollodore, III, 6, 7). Le sacrifice volontaire de Ménécée répond, côté thébain, à la démesure des assaillants.
La mort des chefs
L’assaut final est une suite de morts exemplaires, rapportées surtout par Apollodore (III, 6, 7-8) et Euripide.
- Capanée, qui se vantait que même la foudre de Zeus ne l’arrêterait pas, escalade le rempart sur une échelle : Zeus le foudroie en pleine ascension.
- Hippomédon, Étéoclos et Parthénopée tombent sous les coups des défenseurs thébains. Pour Parthénopée, Apollodore nomme Amphidicos comme meurtrier, Euripide fait écraser le jeune homme par une pierre lancée par Périclymène.
- Tydée est blessé au ventre par Mélanippe. Amphiaraos tue Mélanippe et apporte sa tête à Tydée, qui l’ouvre et en dévore la cervelle. Athéna, qui venait apporter à son protégé un remède pour le rendre immortel, se détourne avec dégoût et le laisse mourir.
- Amphiaraos fuit le long de l’Isménos, Périclymène sur ses talons. Avant que la lance ne l’atteigne dans le dos, Zeus fend la terre d’un coup de foudre : le devin disparaît avec son char et son cocher Baton (Pindare, Néméennes, IX). Il devient un héros oraculaire, consulté à l’Amphiaréion d’Oropos.
- Étéocle et Polynice se battent en combat singulier et se tuent l’un l’autre, accomplissant la malédiction de leur père.
Seul Adraste échappe au massacre, emporté par Arion, son cheval divin, déjà célèbre dans l’Iliade (XXIII, 346-347). Pindare (Olympiques, VI, 12-17) lui prête un mot sur les bûchers de ses compagnons : il regrette « l’œil de son armée », Amphiaraos, « bon devin et bon combattant ».
Après la guerre : sépulture et Épigones
La guerre ne s’arrête pas aux morts. Créon, nouveau roi de Thèbes, interdit d’ensevelir Polynice et les assaillants. C’est le sujet de l’Antigone de Sophocle : Antigone enfreint l’édit pour enterrer son frère, malgré les craintes d’Ismène. Dans Les Suppliantes d’Euripide, Adraste et les mères des chefs morts obtiennent de Thésée qu’Athènes récupère les corps par les armes ; selon Plutarque (Thésée, 29), Eschyle préférait une restitution négociée.
Dix ans plus tard, les fils des Sept, les Épigones, reviennent. Conduits par Alcméon, ils comptent parmi eux Diomède, fils de Tydée, Sthénélos, fils de Capanée, et Thersandre, fils de Polynice. Cette fois, Thèbes tombe. Dans l’Iliade (IV, 404-410), Sthénélos s’en vante : ils ont pris Thèbes aux sept portes avec moins d’hommes, contre un rempart plus solide, parce qu’ils se fiaient aux présages des dieux, alors que leurs pères ont péri par leur propre folie.
Ce que changent les sources antiques
- La Thébaïde, épopée perdue du Cycle, racontait toute l’expédition ; il n’en reste que des fragments, dont la malédiction d’Œdipe.
- Homère ne raconte pas la guerre, mais l’Iliade s’y réfère à travers Tydée et les Épigones, comme à un passé glorieux.
- Eschyle fait du siège un drame vu de l’intérieur de Thèbes, centré sur Étéocle et la scène des boucliers. La fin de la pièce, où Antigone annonce qu’elle enterrera Polynice, est souvent jugée par les philologues comme un ajout postérieur inspiré de Sophocle.
- Euripide (Les Phéniciennes) garde Jocaste vivante, lui fait tenter une réconciliation entre ses fils et se tuer sur leurs corps ; il donne aussi une large place à Ménécée.
- Apollodore fournit la version la plus complète et signale les variantes de la liste des chefs.
- Stace, poète latin du Ier siècle apr. J.-C., consacre à la guerre les douze chants de sa Thébaïde, qui fixera le mythe pour le Moyen Âge.
Pourquoi ce mythe compte
Les Sept contre Thèbes sont la guerre fondatrice de la génération des héros qui précède Troie : plusieurs fils des Sept, Diomède et Sthénélos en tête, combattront ensuite devant Troie. Le mythe ferme aussi la tragédie des Labdacides ouverte par Laïos et Œdipe, et il ouvre celle d’Antigone. Il met surtout en scène, avec une netteté rare, la démesure punie par les dieux : Capanée défie Zeus, Tydée perd l’immortalité par un geste de sauvagerie, alors qu’Amphiaraos, le seul à voir juste, est soustrait à la mort.
Lectures complémentaires
Les deux frères ont leurs fiches : Étéocle, le défenseur de la septième porte, et Polynice, l’exilé qui marche contre sa ville. La fiche d’Œdipe explique l’origine de la malédiction, celle d’Antigone en raconte la suite. Le devin Tirésias intervient à chaque génération du cycle thébain, et Cadmos, le fondateur de Thèbes, est à l’origine du collier d’Harmonie. Pour l’autre grande guerre des héros, lire le récit de la guerre de Troie.
Étapes du récit
- 01Œdipe maudit ses fils Étéocle et Polynice : ils se partageront le royaume par le fer
- 02Les frères conviennent de régner chacun une année ; Étéocle refuse de rendre le pouvoir
- 03Exilé à Argos, Polynice épouse la fille du roi Adraste, qui promet de le rétablir
- 04Polynice achète Ériphyle avec le collier d'Harmonie pour forcer le devin Amphiaraos à partir
- 05À Némée, la mort du petit Opheltès donne un premier présage de malheur
- 06Les sept chefs attaquent les sept portes ; Ménécée, fils de Créon, se sacrifie pour Thèbes
- 07Capanée est foudroyé, Tydée meurt en dévorant le crâne de son ennemi, Amphiaraos est englouti par la terre
- 08Étéocle et Polynice s'entretuent ; Adraste seul s'enfuit sur le cheval Arion
Sources antiques
- Thébaïde (Cycle épique), fragments
- Homère, Iliade, IV, 370-410
- Pindare, Olympiques, VI, 12-17 ; Néméennes, IX, 13-27
- Eschyle, Les Sept contre Thèbes (467 av. J.-C.)
- Sophocle, Antigone ; Œdipe à Colone, v. 1254-1446
- Euripide, Les Phéniciennes ; Les Suppliantes
- Apollodore, Bibliothèque, III, 6-7
- Stace, Thébaïde
À lire aussi
Fiches liées
- Polynice, fils d'Œdipe et assaillant de Thèbes dans la mythologie grecque
- Étéocle, roi de Thèbes et frère de Polynice dans la mythologie grecque
- Tirésias, le devin aveugle de Thèbes
- Œdipe, roi de Thèbes et héros de la tragédie grecque
- Antigone, héroïne qui défie Créon dans la mythologie grecque
- Diomède, le héros grec qui blessa Arès et Aphrodite
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Questions fréquentes
Qui sont les sept chefs contre Thèbes ?
Chez Eschyle : Tydée, Capanée, Étéoclos, Hippomédon, Parthénopée, Amphiaraos et Polynice. Apollodore et Euripide remplacent Étéoclos par Adraste, le roi d'Argos qui commande l'expédition. Apollodore signale qu'on ajoutait parfois aussi Mécistée. La liste n'a jamais été fixée une fois pour toutes.
Pourquoi Œdipe a-t-il maudit ses fils ?
Selon les fragments de la Thébaïde, pour deux affronts : ils lui ont servi à boire dans la coupe d'or et sur la table d'argent de Cadmos, qu'il avait interdit d'utiliser, puis ils lui ont envoyé une part de viande indigne d'un roi. Chez Sophocle (Œdipe à Colone), la malédiction vient de ce qu'ils l'ont laissé partir en exil sans le défendre.
Thèbes a-t-elle finalement été prise ?
Oui, mais une génération plus tard. Dix ans après l'échec des Sept, leurs fils, les Épigones, conduits par Alcméon, fils d'Amphiaraos, reviennent avec Diomède, fils de Tydée, et Thersandre, fils de Polynice. Ils prennent la ville. Dans l'Iliade, Sthénélos, fils de Capanée, rappelle fièrement qu'ils ont réussi là où leurs pères ont échoué.