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Dédale et Icare : le mythe des ailes de cire et de la chute

En bref

Dédale et Icare sont un père et son fils prisonniers du roi Minos en Crète. L'artisan Dédale fabrique deux paires d'ailes avec des plumes et de la cire et ordonne à Icare de voler à mi-hauteur, entre la mer et le soleil. Grisé, Icare monte trop haut : la cire fond, il tombe et se noie dans la mer qui porte depuis son nom, tandis que Dédale gagne la Sicile.

Dédale et Icare sont un père et son fils retenus prisonniers en Crète par le roi Minos, qui s’évadent en volant sur des ailes de plumes et de cire. Dédale, l’artisan qui a construit le Labyrinthe, recommande à son fils de voler à mi-hauteur, entre l’humidité de la mer et la chaleur du soleil. Icare, grisé par le vol, monte trop haut : la cire fond, les plumes se détachent et il tombe dans la mer, qui prend son nom. Dédale, seul, atteint la Sicile. Le récit, presque absent de la littérature grecque archaïque, doit sa forme célèbre à Ovide, et il est devenu l’une des images les plus reprises de l’Antiquité pour dire le prix de l’audace.

Pourquoi Minos retient Dédale

Dédale est un Athénien, issu de la famille royale des Érechthéides, et l’artisan le plus admiré de la mythologie grecque : Homère lui attribue déjà, à Cnossos, une aire de danse façonnée pour Ariane (Iliade, XVIII, 590-592). Son exil commence par un crime. Jaloux de son neveu et apprenti, nommé Talos chez Apollodore et Diodore, Perdix chez Ovide, qui avait inventé la scie, il le précipite du haut de l’Acropole. Condamné, il s’enfuit en Crète.

Minos l’accueille, mais Dédale le trahit deux fois. Il construit d’abord pour la reine Pasiphaé, éprise du taureau envoyé par Poséidon, une vache de bois creuse qui lui permet de s’unir à l’animal ; de cette union naît le Minotaure. Il conçoit ensuite le Labyrinthe pour enfermer le monstre, puis, selon Apollodore (Épitomé, I, 9), donne à Ariane l’idée du fil qui permet à Thésée de ressortir après avoir tué le Minotaure, un épisode raconté dans Thésée et le Minotaure.

Quand Minos apprend la fuite de Thésée et d’Ariane, il enferme Dédale dans le Labyrinthe avec son fils Icare, né d’une esclave du palais nommée Naucraté (Épitomé, I, 12). L’architecte devient prisonnier de sa propre construction.

Les ailes de plumes et de cire

Chez Ovide, Minos tient l’île et la mer : aucun navire ne peut emmener Dédale. L’artisan en tire la solution : « Il peut bien me fermer la terre et les ondes, du moins le ciel est ouvert ; c’est par là que nous irons » (Métamorphoses, VIII, 185-186).

Ovide décrit la fabrication avec la précision d’un atelier. Dédale range les plumes par taille, de la plus courte à la plus longue, comme les roseaux inégaux d’une flûte de Pan. Il les lie au milieu avec du fil, les fixe à la base avec de la cire, puis leur donne une légère courbure pour imiter les ailes des oiseaux. Pendant ce temps, Icare joue à côté de lui : il attrape au vol les plumes que le vent soulève et pétrit la cire avec son pouce, sans comprendre qu’il manipule l’instrument de sa mort. Dédale essaie les ailes, se maintient en l’air, puis équipe son fils.

La consigne du milieu

Avant le départ, Dédale donne ses instructions : « Je t’avertis, Icare, de suivre la route du milieu » (medio ut limite curras, VIII, 203). Trop bas, les embruns alourdiraient les plumes ; trop haut, le feu du soleil les brûlerait. Il lui défend aussi de chercher sa route dans les étoiles, le Bouvier, la Grande Ourse ou Orion : Icare doit simplement suivre son père. Apollodore (Épitomé, I, 12) donne la même double consigne, en termes plus secs : ne pas voler haut, de peur que la colle ne fonde au soleil, ni près de la mer, de peur que l’humidité ne défasse les ailes.

La consigne n’est pas une morale abstraite. Elle décrit les limites matérielles d’un dispositif, et c’est ce qui rend la faute d’Icare si humaine : il ne défie pas un dieu, il oublie une règle d’usage.

Le vol et la chute

Le père et le fils s’envolent. Ovide imagine les témoins d’en bas : un pêcheur avec sa canne, un berger appuyé sur son bâton, un laboureur penché sur sa charrue les voient passer et les prennent pour des dieux. Les deux fugitifs laissent à gauche Samos, l’île de Junon, Délos et Paros, à droite Lébinthos et Calymna, riche en miel.

C’est alors qu’Icare, ravi par ce vol audacieux, abandonne son guide et monte vers le ciel. Le soleil amollit la cire odorante qui liait les plumes. Ses bras nus battent l’air sans prise. Il tombe en criant le nom de son père, et sa bouche est engloutie par l’eau bleue qui depuis porte son nom (VIII, 223-230).

Dédale, qui n’est déjà plus père, appelle : « Icare, Icare, où es-tu ? » Il aperçoit des plumes sur les vagues, maudit son art, retrouve le corps et l’ensevelit sur une île, que l’on nomme depuis Icaria. Ovide ajoute un détail cruel : une perdrix bat des ailes en le regardant enterrer son fils. C’est Perdix, le neveu qu’il a tué, transformé en oiseau par Athéna au moment de sa chute ; voilà pourquoi, conclut le poète, la perdrix vole bas et craint les hauteurs.

Ce que changent les sources antiques

  • Homère et Hésiode ne parlent pas d’Icare. Dédale n’est chez Homère qu’un artisan de Cnossos, sans évasion ni ailes.
  • Ovide donne deux versions du vol. Dans les Métamorphoses (VIII, 183-235), le récit est tragique et visuel. Dans L’Art d’aimer (II, 21-96), plus ancien, il sert de comparaison amusée : Minos n’a pas su retenir un homme ailé, comment le poète pourrait-il retenir Amour, qui est un dieu ailé ? C’est aussi Ovide qui fait le lien avec Perdix.
  • Apollodore (Épitomé, I, 12-15) donne la version de référence en prose, nomme la mère d’Icare et ajoute ailleurs (Bibliothèque, II, 6, 3) que c’est Héraclès qui trouve le corps échoué sur l’île de Doliché, l’ensevelit et renomme l’île Icaria.
  • Diodore de Sicile (IV, 77) et Pausanias (IX, 11, 4-5) proposent des lectures rationalistes. Pour Pausanias, Dédale fuit sur de petites embarcations munies de voiles, qu’il vient d’inventer et qui distancent les rameurs de Minos ; Icare, mauvais pilote, chavire. Diodore rapporte aussi que Pasiphaé fournit le navire de la fuite, et qu’Icare, en débarquant trop vite sur une île, tombe à l’eau et se noie.
  • Virgile (Énéide, VI, 14-33) fait aborder Dédale à Cumes, en Italie. Il y consacre ses ailes à Apollon et sculpte sur les portes du temple toute l’histoire crétoise. Il tente deux fois de représenter la chute de son fils dans l’or, et deux fois ses mains de père retombent.

La fin de Dédale : la Sicile et la mort de Minos

Dédale trouve refuge à Camicos, en Sicile, chez le roi Cocalos. Minos le poursuit d’île en île avec une ruse : il promet une récompense à qui saura faire passer un fil à travers une coquille en spirale. Cocalos rapporte la coquille enfilée : Dédale a percé la pointe, attaché le fil à une fourmi et l’a laissée traverser les spires. Minos comprend que l’artisan est là et le réclame. Cocalos promet de le livrer, mais ses filles ébouillantent Minos dans son bain (Épitomé, I, 14-15 ; Diodore, IV, 79). Le roi qui avait fermé la terre et la mer meurt dans une baignoire, loin de la Crète.

Héritage du mythe d’Icare

Icare est passé de la poésie latine à la peinture et à la littérature européennes. Les fresques de Pompéi montrent déjà plusieurs fois le corps qui tombe sous le regard de Dédale. Le Paysage avec la chute d’Icare, attribué à Pieter Bruegel l’Ancien et conservé à Bruxelles, retourne la scène d’Ovide : le laboureur, le berger et le pêcheur n’y lèvent plus les yeux, et l’on ne voit d’Icare que deux jambes qui disparaissent dans la mer. W. H. Auden en tire en 1938 son poème « Musée des Beaux-Arts », sur l’indifférence du monde à la souffrance. En France, Philippe Desportes fait de la chute une gloire (« Icare est chu ici, le jeune audacieux »), Baudelaire une défaite (« Les Plaintes d’un Icare »), et Matisse découpe en 1947 pour Jazz un Icare noir au cœur rouge sur fond d’étoiles.

Le mythe dialogue aussi avec celui de Phaéton, le fils d’Hélios foudroyé pour avoir mal conduit le char du soleil. Ovide les rapproche lui-même : dans les deux cas, un père avertit son fils de garder la voie du milieu (medio tutissimus ibis, dit Hélios à Phaéton, Métamorphoses, II, 137), et le fils, grisé, tombe du ciel.

Lectures complémentaires

Les deux personnages ont leur fiche : Dédale, l’inventeur et l’architecte, et Icare, le fils qui n’a pas tenu la consigne. Pour la Crète de Minos, lire la fiche du roi Minos, celle de Pasiphaé et celle du Minotaure, puis celle du Labyrinthe qui l’enferme. L’évasion fait suite au récit de Thésée et le Minotaure, et la fille de Minos qui reçoit le fil a sa propre fiche, Ariane. Pour l’autre chute célèbre du ciel grec, voir Phaéton.

Étapes du récit

  1. 01Banni d'Athènes pour le meurtre de son neveu, Dédale entre au service de Minos en Crète
  2. 02Il fabrique la vache de bois de Pasiphaé, puis le Labyrinthe qui enferme le Minotaure
  3. 03Après la fuite de Thésée, guidé par le fil d'Ariane, Minos enferme Dédale et son fils Icare
  4. 04Ne pouvant fuir ni par terre ni par mer, Dédale assemble des ailes de plumes, de fil et de cire
  5. 05Il ordonne à Icare de voler à mi-hauteur, loin des embruns comme du soleil
  6. 06Grisé par le vol, Icare s'élève ; la cire fond et il tombe dans la mer
  7. 07Dédale ensevelit son fils sur l'île qui prendra le nom d'Icaria, puis gagne la Sicile
  8. 08Minos le poursuit jusque chez le roi Cocalos et meurt ébouillanté dans son bain

Sources antiques

  • Ovide, Métamorphoses, VIII, 183-259
  • Ovide, L'Art d'aimer, II, 21-96
  • Apollodore, Bibliothèque, II, 6, 3 ; Épitomé, I, 8-15
  • Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 76-79
  • Pausanias, Description de la Grèce, IX, 11, 4-5
  • Virgile, Énéide, VI, 14-33
  • Homère, Iliade, XVIII, 590-592

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Dédale et Icare étaient-ils prisonniers ?

Parce que Dédale avait trahi le roi Minos à deux reprises : il avait construit la vache de bois qui permit à la reine Pasiphaé de s'unir au taureau de Poséidon, puis donné à Ariane l'idée du fil qui permit à Thésée de sortir du Labyrinthe. Selon Apollodore, Minos l'enferma avec son fils dans le Labyrinthe lui-même.

Icare a-t-il désobéi à son père ?

Oui, mais par ivresse plus que par défi. Chez Ovide, Icare, grisé par le vol, « se laisse entraîner par le désir du ciel » et quitte son guide. La consigne de Dédale portait sur les deux extrêmes : trop bas, l'humidité de la mer alourdirait les plumes ; trop haut, la chaleur du soleil ferait fondre la cire.

Pourquoi parle-t-on de la mer Icarienne ?

Les Anciens expliquaient ainsi le nom de la mer Icarienne, la partie de l'Égée autour de l'île d'Icaria, au large de Samos. Ovide fait enterrer Icare par son père sur cette île ; Apollodore et Pausanias attribuent la sépulture à Héraclès, qui aurait trouvé le corps rejeté par les flots.