Mythologie grecque · Créatures
Sanglier d'Érymanthe : le quatrième travail d'Héraclès et le drame des Centaures
En bref
Le sanglier d'Érymanthe est le monstrueux sanglier d'Arcadie qu'Eurysthée ordonna à Héraclès de rapporter vivant, quatrième travail chez Apollodore. Le héros le rabattit dans la neige profonde, le prit au filet et le porta à Mycènes, où le roi terrifié se cacha dans une jarre ; en chemin, la halte chez le centaure Pholos tourna au massacre.
Le sanglier d’Érymanthe est la bête monstrueuse qu’Héraclès devait capturer vivante dans les montagnes d’Arcadie, quatrième des douze travaux dans la liste canonique d’Apollodore. Il ravageait la région de Psophis depuis le mont Érymanthe ; le héros le rabattit dans la neige profonde, le prit au filet et le porta sur ses épaules jusqu’à Mycènes. L’épisode est surtout célèbre pour deux scènes : le roi Eurysthée réfugié dans sa jarre de bronze, et le banquet chez le centaure Pholos, qui tourne au massacre des Centaures et coûte la vie au sage Chiron. Autrement dit, le sanglier compte moins par lui-même que par ce qu’il déclenche.
Une bête sans généalogie, sur la montagne d’Artémis
Contrairement au lion de Némée ou à l’Hydre de Lerne, le sanglier n’a pas de place dans le catalogue des monstres d’Hésiode. Aucune source ancienne ne lui donne de parents, et aucune ne dit qu’Héra l’aurait suscité. C’est un animal sauvage d’une taille extraordinaire, pas un rejeton de Typhon et d’Échidna. Pour cette raison, la fiche ne lui attribue aucune filiation dans l’arbre généalogique.
Son décor, en revanche, est chargé de sens. L’Érymanthe est l’un des hauts massifs du Péloponnèse, aux confins de l’Arcadie, de l’Achaïe et de l’Élide. Dans l’Odyssée (VI, 102-104), Homère y fait chasser Artémis, « se plaisant aux sangliers et aux biches rapides ». La montagne est donc, dès l’épopée, un territoire de chasse divine et de gibier redoutable, ce qui explique pourquoi le mythe y loge un sanglier hors norme.
Le quatrième travail selon Apollodore
L’ordre : rapporter la bête vivante
Chez Apollodore (Bibliothèque, II, 5, 4), Eurysthée ordonne à Héraclès de lui ramener vivant le sanglier qui, descendu du mont Érymanthe, dévastait Psophis. La contrainte change tout : l’arc et la massue, qui servaient à tuer, deviennent inutiles. Le travail précédent, la biche de Céryné, imposait déjà de prendre l’animal sans le tuer ; le taureau de Crète reprendra la même règle.
La capture dans la neige
Apollodore résume la chasse en une phrase. Héraclès débusque la bête d’un fourré à grands cris, la pousse, épuisée, dans une neige profonde, la prend au filet et la porte à Mycènes. La ruse est saisonnière et réaliste : un sanglier lourd s’enfonce et s’essouffle dans la neige des hauteurs arcadiennes, alors qu’un homme qui le suit peut le harceler sans l’affronter de face.
Eurysthée dans la jarre
La scène la plus populaire se joue à l’arrivée. Diodore de Sicile (IV, 12) raconte qu’en voyant Héraclès revenir avec le sanglier sur les épaules, Eurysthée prit peur et se cacha dans une jarre de bronze. Apollodore place l’invention de cette cachette souterraine dès le retour du premier travail, celui du lion ; Diodore la rattache précisément au sanglier. Les peintres de vases attiques du VIe siècle av. J.-C. ont adoré l’image : Héraclès penché, la bête sur l’épaule, prêt à la jeter sur un roi dont on ne voit plus que la tête et les bras sortant d’un grand vase enterré. La même scène figurait sur l’une des métopes du temple de Zeus à Olympie, que Pausanias décrit (V, 10, 9).
L’épisode de Pholos : le vin interdit des Centaures
L’hospitalité de Pholos
Avant la chasse, en traversant la Pholoé, massif entre l’Élide et l’Arcadie, Héraclès est reçu par le centaure Pholos. Apollodore précise que celui-ci était fils de Silène et d’une nymphe des frênes, ce qui le distingue des Centaures nés d’Ixion et de Néphélé. Pholos sert à son hôte de la viande rôtie, tandis que lui-même mange cru. Héraclès réclame du vin ; Pholos hésite, car la jarre appartient en commun à tous les Centaures. Héraclès l’ouvre malgré tout.
Diodore (IV, 12) donne au vase une origine divine : Dionysos l’avait confié à Pholos en lui ordonnant de ne l’ouvrir qu’à la venue d’Héraclès, quatre générations plus tard. Le vin n’est donc plus une simple provision volée : il est réservé au héros depuis longtemps, et c’est son parfum qui attire le reste de la horde.
La bataille et la blessure de Chiron
Attirés par l’odeur, les Centaures arrivent armés de rochers et de sapins. Héraclès repousse les premiers avec des tisons, abat les autres à l’arc et poursuit les survivants jusqu’au cap Malée. Diodore ajoute que leur mère, la nuée Néphélé, envoya une pluie violente : le sol glissant ne gênait pas des êtres à quatre pattes, mais déséquilibrait le héros sur ses deux jambes.
Les fugitifs se réfugient auprès de Chiron, le plus sage des Centaures, chassé du Pélion par les Lapithes. Une flèche d’Héraclès traverse le bras du centaure Élatos et se fiche dans le genou de Chiron. Le poison de l’Hydre, dont les flèches sont enduites, rend la blessure incurable. Immortel, Chiron ne peut pas mourir et souffre sans fin, jusqu’à ce qu’il cède son immortalité en échange de celle de Prométhée. L’ordre de ce marché varie selon les sources, mais Apollodore le rattache explicitement à cette blessure.
La mort de Pholos
Pholos survit à la bataille pour mourir d’un geste de curiosité. En retirant une flèche du corps d’un Centaure, il s’étonne qu’un objet aussi petit tue un être aussi grand ; la flèche lui échappe, tombe sur son pied et le tue. Héraclès revient l’ensevelir avant de partir à la chasse du sanglier. Diodore précise que la montagne prit le nom de Pholoé en souvenir de lui.
Ce que changent les auteurs
| Source | Place dans les travaux | Capture | Détail propre |
|---|---|---|---|
| Sophocle, Trachiniennes | liste non numérotée | non décrite | « la bête d’Érymanthe » parmi les exploits rappelés par Héraclès mourant |
| Apollonios, Argonautiques I | avant le départ de l’Argo | rapporté vivant d’Arcadie | Héraclès le jette ligoté devant l’agora de Mycènes |
| Diodore (IV, 12) | après le lion et l’Hydre, avant la biche | ramené sur les épaules | jarre de bronze ; vin de Dionysos ; pluie de Néphélé |
| Apollodore (II, 5, 4) | quatrième | rabattu dans la neige, pris au filet | Pholos fils de Silène ; blessure de Chiron ; mort de Pholos |
| Pausanias (VIII, 24, 5) | — | — | défenses montrées à Cumes, jugées douteuses |
La différence d’ordre entre Diodore et Apollodore rappelle que la liste des douze travaux n’a jamais eu une séquence unique. Apollodore est devenu la référence des manuels, ce qui explique que l’on parle aujourd’hui du « quatrième travail ».
Le sanglier et l’expédition des Argonautes
Apollonios de Rhodes (Argonautiques, I, 122-131) relie la chasse à une autre grande aventure. Apprenant le rassemblement des héros, Héraclès quitte l’Arcadie, où il venait de prendre vivant le sanglier, jette la bête ligotée à l’entrée de l’agora de Mycènes et part rejoindre l’Argo contre la volonté d’Eurysthée. Le sanglier sert donc de charnière entre le cycle des travaux et la quête de la Toison d’or conduite par Jason.
Des défenses à Cumes
Pausanias (VIII, 24, 5), décrivant Psophis, note que les habitants de Cumes, en Italie, affirmaient conserver dans leur sanctuaire d’Apollon les défenses du sanglier d’Érymanthe. Il ajoute aussitôt que l’affirmation n’a rien de vraisemblable. Le détail montre comment les sanctuaires antiques s’appropriaient des « reliques » de héros, à la manière des ossements de géants exposés ailleurs, et comment un voyageur cultivé pouvait les accueillir avec scepticisme.
Portée symbolique
Le sanglier n’est pas un monstre hybride. Sa force tient à sa taille et à sa sauvagerie, et le travail porte sur la maîtrise plutôt que sur la mise à mort. C’est aussi un épisode où Héraclès, sans le vouloir, cause la ruine de ses hôtes : le vin ouvert chez Pholos déchaîne les Centaures, et la flèche empoisonnée frappe l’ami Chiron. Le cycle des travaux montre ici son revers : la force qui libère les hommes des bêtes sauvages blesse aussi ceux qui l’accueillent. La blessure de Chiron, enfin, prépare la libération de Prométhée, que les mythographes rattachent au même héros.
Ce que disent les sources antiques
- Homère (Odyssée, VI, 102-104) fait de l’Érymanthe un terrain de chasse d’Artémis, riche en sangliers.
- Sophocle (Trachiniennes, v. 1089-1100) range la bête d’Érymanthe parmi les exploits que rappelle Héraclès agonisant.
- Apollonios de Rhodes (I, 122-131) montre le sanglier jeté devant Mycènes juste avant le départ de l’Argo.
- Diodore de Sicile (IV, 12) raconte la jarre de bronze, le vin confié par Dionysos à Pholos et la pluie de Néphélé.
- Apollodore (II, 5, 4) donne le récit complet : neige, filet, Pholos, Chiron et Prométhée.
- Pausanias (V, 10, 9 ; VIII, 24, 5) décrit la métope d’Olympie et les défenses revendiquées par Cumes.
Lectures complémentaires
Le sanglier prend tout son sens dans le cycle des douze travaux d’Héraclès et dans la fiche d’Héraclès. Pour les autres bêtes à capturer ou à abattre, voir le lion de Némée, l’Hydre de Lerne, les oiseaux du lac Stymphale, le taureau de Crète et Cerbère. L’épisode de Pholos se prolonge dans la fiche des Centaures et dans celle de leur mère Néphélé. Le panorama d’ensemble se trouve sur la page de la mythologie grecque.
Sources antiques
- Homère, Odyssée, VI, 102-104 (Artémis chassant le sanglier sur l'Érymanthe)
- Sophocle, Les Trachiniennes, v. 1089-1100 (Héraclès énumère ses exploits)
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques, I, 122-131
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 12
- Apollodore, Bibliothèque, II, 5, 4
- Pausanias, Description de la Grèce, V, 10, 9 (métopes d'Olympie) et VIII, 24, 5 (défenses de Cumes)
À lire aussi
Récits où l’on retrouve cette entité
Questions fréquentes
Pourquoi Héraclès ne tue-t-il pas le sanglier d'Érymanthe ?
Parce que l'ordre d'Eurysthée exige de le rapporter vivant, comme la biche de Céryné juste avant et le taureau de Crète plus tard. La difficulté n'est donc pas de vaincre la bête mais de la maîtriser sans la blesser : d'où la ruse de la neige, qui épuise l'animal avant qu'Héraclès ne le prenne au filet.
Que devient le sanglier après sa capture ?
Aucun texte ancien ne le dit clairement. Apollonios de Rhodes montre Héraclès le jetant, ligoté, devant l'agora de Mycènes avant de partir avec les Argonautes. Pausanias rapporte que le sanctuaire d'Apollon à Cumes, en Campanie, exhibait ses défenses, tout en jugeant cette prétention peu crédible.