Mythologie grecque · Créatures
Satyres : les compagnons de Dionysos dans la mythologie grecque
En bref
Les satyres sont des êtres hybrides de la mythologie grecque, mi-hommes mi-chevaux dans l'art archaïque puis de plus en plus caprins, qui forment avec les ménades le cortège de Dionysos. Paresseux, buveurs et lubriques, ils ont donné leur nom au drame satyrique, la pièce bouffonne qui suivait les tragédies à Athènes.
Les satyres sont les génies hybrides de la mythologie grecque qui accompagnent Dionysos. Dans l’art archaïque, ce sont des hommes à oreilles et à queue de cheval, au nez camus, souvent barbus et ithyphalliques ; à partir de l’époque hellénistique, ils empruntent de plus en plus au bouc et se confondent avec Pan et les faunes romains. Paresseux, ivres et poursuivant sans cesse les nymphes, ils incarnent la part animale et joyeuse du monde dionysiaque. Leur importance dépasse pourtant la caricature : ils ont donné leur nom au drame satyrique, l’un des trois genres du théâtre athénien, et l’un d’eux, Marsyas, a osé défier Apollon.
Des êtres entre l’homme et la bête
Le satyre n’est ni un dieu ni un monstre. Il ne menace pas le monde comme Typhon et n’attend pas de héros pour le vaincre. C’est un être des marges, qui vit dans les montagnes et les bois, et dont l’hybridité signale l’appétit plus que le danger : il boit, danse, joue de l’aulos, poursuit les nymphes et s’enfuit au premier péril.
On le rapproche souvent des Centaures, autres hybrides d’homme et de cheval. Le contraste est instructif : le centaure a le corps d’un cheval surmonté d’un buste humain et représente la violence sauvage, tandis que le satyre reste un homme debout sur deux jambes, avec seulement quelques traits équins. Le premier est un combattant redoutable, le second un bouffon. Les deux partagent cependant un même défaut : ils ne savent pas résister au vin.
Origine et généalogie
« La race des satyres bons à rien »
Le plus ancien texte qui nomme les satyres est un fragment du Catalogue des femmes attribué à Hésiode, cité par Strabon (X, 3, 19). Il fait naître d’une même lignée « les nymphes des montagnes, la race des satyres bons à rien et inaptes au travail, et les Courètes, dieux joueurs et danseurs ». Dès leur première mention, les satyres sont donc définis par leur inutilité : ils ne cultivent rien et ne construisent rien.
Silènes et satyres
L’Hymne homérique à Aphrodite (v. 262-263) parle plutôt des silènes, qui s’unissent aux nymphes au fond des grottes en compagnie d’Hermès. Les deux noms désignent à l’origine des créatures presque identiques. Sur le célèbre vase François, un cratère attique peint vers 570 av. J.-C. et conservé à Florence, les hommes-chevaux qui escortent le retour d’Héphaïstos sur l’Olympe sont étiquetés silenoi. Les Athéniens du Ve siècle emploient plutôt « satyres » pour le groupe et réservent peu à peu le nom de Silène à un satyre âgé, chauve et ventru, devenu le précepteur de Dionysos.
Les fils de Silène
Le drame satyrique fixe une généalogie simple : le vieux Silène est le père des satyres qui forment le chœur. Dans Le Cyclope d’Euripide, Silène et ses fils, partis à la recherche de Dionysos enlevé par des pirates, ont fait naufrage en Sicile et servent comme esclaves le Cyclope Polyphème. C’est cette filiation théâtrale que retient la tradition, même si les sources plus anciennes ne donnent aucun parent aux satyres.
Les satyres dans le cortège de Dionysos
Avec les ménades, les femmes possédées par le dieu, les satyres forment le thiase, le cortège bruyant qui accompagne Dionysos. Les peintres de vases attiques les montrent en train de fouler le raisin, de porter des outres, de danser avec des crotales ou de lutiner les ménades, qui les repoussent souvent du thyrse. Ils escortent le dieu lorsqu’il ramène Héphaïstos sur l’Olympe, lors de ses noces avec Ariane et dans ses conquêtes ; Nonnos de Panopolis, au Ve siècle apr. J.-C., les fait encore combattre dans l’armée de Dionysos en Inde.
Les satyres sont en quelque sorte le miroir comique des fidèles du dieu. Les ménades vivent l’extase dionysiaque comme une possession sacrée et parfois terrible ; les satyres en offrent la version bouffonne, celle du vin, de la danse et du désir sans conséquence tragique.
Mythes où interviennent les satyres
Marsyas, le satyre qui défia Apollon
Le satyre le plus célèbre est Marsyas. Selon Apollodore (I, 4, 2), il ramassa l’aulos qu’Athéna avait jeté parce que l’instrument lui déformait le visage, et devint si habile qu’il défia Apollon. Le dieu joua de la lyre en la tenant à l’envers et exigea que Marsyas en fasse autant avec sa flûte, ce qui était impossible. Vainqueur, Apollon suspendit Marsyas à un pin et l’écorcha vif. Hérodote (VII, 26) dit que la peau du satyre était encore exposée à Célènes, en Phrygie. Ovide (Métamorphoses, VI, 382-400) fait de ses larmes et de celles des faunes et des nymphes l’origine du fleuve Marsyas. Hérodote l’appelle d’ailleurs « Marsyas le silène » : un exemple de plus de l’équivalence entre les deux noms.
Le satyre d’Amymone
Apollodore (II, 1, 4) raconte qu’Amymone, l’une des Danaïdes, partit chercher de l’eau dans l’Argolide desséchée. Elle lança un trait sur une biche et toucha un satyre endormi, qui se réveilla et voulut la violenter. Poséidon apparut, le satyre s’enfuit, et le dieu, après s’être uni à la jeune fille, lui révéla les sources de Lerne. Eschyle avait tiré de cet épisode un drame satyrique, Amymone, aujourd’hui perdu.
Argos et le satyre d’Arcadie
Un satyre peut aussi être un fléau. Apollodore (II, 1, 2) mentionne parmi les exploits du géant Argos aux cent yeux la mise à mort d’un satyre qui malmenait les Arcadiens et leur volait leurs troupeaux.
Silène et Midas
Le vieux Silène est au centre du mythe de Midas. Hérodote (VIII, 138) situe sa capture dans les « jardins de Midas », en Macédoine, et Xénophon place à Thymbrion, en Phrygie, la source où le roi l’enivra en mêlant du vin à l’eau. Captif, Silène livre une sagesse amère, que la tradition résume ainsi : le mieux pour l’homme est de ne pas naître, et sinon de mourir au plus vite.
Le drame satyrique : quand les satyres montent sur scène
À Athènes, chaque poète tragique présentait aux Grandes Dionysies trois tragédies suivies d’un drame satyrique, dont le chœur était toujours formé de satyres conduits par Silène. La tradition attribue l’invention du genre à Pratinas de Phlionte, à la fin du VIe siècle av. J.-C. Le principe est de plonger les satyres dans un mythe héroïque et d’en tirer un effet comique.
Trois œuvres en donnent une idée précise :
- Le Cyclope d’Euripide, seul drame satyrique conservé en entier, réécrit l’épisode de Polyphème de l’Odyssée : Ulysse aveugle le Cyclope tandis que les satyres, après avoir promis leur aide, se dérobent au moment d’agir.
- Les Limiers (Ichneutai) de Sophocle, connus par un long papyrus d’Oxyrhynque publié en 1912, montrent les satyres pistant les vaches volées par le petit Hermès et découvrant, terrifiés, le son de la lyre qu’il vient d’inventer.
- Les Tireurs de filet (Diktyoulkoi) d’Eschyle, dont subsistent des fragments, font repêcher par les satyres le coffre où flottent Danaé et le petit Persée.
Le vase de Pronomos, un cratère attique de la fin du Ve siècle av. J.-C. conservé à Naples, montre toute une troupe de drame satyrique en coulisses : les choreutes portent un pagne velu muni d’une queue et d’un phallus, et tiennent à la main leur masque de satyre. C’est l’un des témoignages les plus précis sur le costume du théâtre grec.
Variantes et évolution de l’image
Du cheval au bouc
Le satyre archaïque et classique est équin : oreilles, queue et parfois sabots de cheval. À partir de l’époque hellénistique, il devient de plus en plus jeune, gracieux, et ses traits animaux se réduisent à des oreilles pointues et une petite queue. Parallèlement, l’influence de Pan, dieu chèvre-pied d’Arcadie, et de ses petits doubles, les paniskoi, introduit des cornes et des pattes de bouc. Les Romains ont achevé la fusion en assimilant les satyres à leurs faunes ; c’est ce satyre caprin qu’ont retenu la Renaissance et l’imaginaire moderne.
Les satyres dans la sculpture
Praxitèle a sculpté au IVe siècle av. J.-C. plusieurs satyres jeunes et alanguis, connus par des copies romaines comme le Satyre au repos. Pausanias (I, 20, 1) rapporte l’anecdote de Phryné : voulant savoir quelle était la meilleure œuvre du sculpteur, elle fit annoncer que son atelier brûlait, et Praxitèle s’écria que tout était perdu si le feu avait pris son Satyre et son Éros. Le Faune Barberini de Munich, vers 220 av. J.-C., montre un satyre endormi dans l’abandon de l’ivresse, et le Satyre dansant de Mazara del Vallo, un bronze repêché par des pêcheurs au large de la Sicile en 1998, saisit l’élan de la danse extatique.
Des satyres « réels »
Quelques auteurs ont traité les satyres comme une curiosité de la nature. Pausanias (I, 23, 5-6) rapporte le récit d’Euphémos le Carien, poussé par les vents vers des îles lointaines, les Satyrides, peuplées d’hommes roux à queue de cheval ; pour s’en débarrasser, l’équipage dut leur abandonner une femme barbare qui se trouvait à bord. Plutarque (Vie de Sylla, 27) raconte qu’on amena à Sylla un satyre capturé près d’Apollonie ; il ne savait émettre qu’un cri mêlant hennissement et bêlement, et Sylla, horrifié, le fit éloigner.
Portée symbolique
Les satyres disent ce que l’homme serait sans la cité : un être qui ne travaille pas, ne se maîtrise pas et ne connaît d’autre loi que son plaisir. Mais la Grèce ne les condamne pas. Elle les place auprès d’un dieu, leur donne une place officielle au théâtre et en fait les témoins comiques de ses grands mythes. Le drame satyrique, joué après trois tragédies, rappelait au public que l’humanité ne se réduit pas au tragique, et que le rire, la boisson et le corps font aussi partie de ce que Dionysos donne aux hommes.
Ce que disent les sources antiques
- Hésiode (fr. 123 M.-W., chez Strabon) : la plus ancienne mention, la « race des satyres bons à rien ».
- Hymne homérique à Aphrodite (v. 262-263) : les silènes s’unissent aux nymphes dans les grottes.
- Hérodote : la peau de Marsyas à Célènes (VII, 26) et la capture de Silène dans les jardins de Midas (VIII, 138).
- Euripide, Sophocle, Eschyle : le drame satyrique, avec Le Cyclope, Les Limiers et Les Tireurs de filet.
- Apollodore : Marsyas (I, 4, 2), le satyre tué par Argos (II, 1, 2) et celui d’Amymone (II, 1, 4).
- Ovide (Métamorphoses, VI) : la mort de Marsyas et la naissance du fleuve.
- Pausanias et Plutarque : l’anecdote de Phryné, les îles Satyrides et le satyre de Sylla.
Lectures complémentaires
Pour le dieu qu’ils escortent, lire la fiche de Dionysos, puis celle de Pan, avec qui les satyres finissent par se confondre. Le mythe de Midas éclaire la figure de Silène, et la fiche du Cyclope prolonge le drame d’Euripide. Les Centaures offrent l’autre grande figure d’hybride homme-cheval. Le panorama d’ensemble se trouve sur la page de la mythologie grecque.
Sources antiques
- Hésiode, fr. 123 Merkelbach-West (cité par Strabon, X, 3, 19)
- Hymne homérique à Aphrodite, v. 262-263
- Hérodote, Histoires, VII, 26 et VIII, 138
- Euripide, Le Cyclope
- Sophocle, Les Limiers (Ichneutai), fragments papyrologiques
- Eschyle, Les Tireurs de filet (Diktyoulkoi), fragments
- Apollodore, Bibliothèque, I, 4, 2 ; II, 1, 2 ; II, 1, 4
- Ovide, Métamorphoses, VI, 382-400
- Pausanias, Description de la Grèce, I, 20, 1 et I, 23, 5-6
- Plutarque, Vie de Sylla, 27
Questions fréquentes
Quelle différence entre un satyre et un faune ?
Le satyre est grec, le faune romain. Faunus est à l'origine un dieu italique des bois et des troupeaux ; les poètes latins l'ont multiplié en « faunes » et assimilé aux satyres et à Pan. C'est ce mélange qui a fixé l'image moderne du faune aux jambes de bouc, alors que le satyre grec archaïque avait des oreilles et une queue de cheval.
Les satyres ont-ils un rapport avec la satire ?
Non. La satire vient du latin satura, un plat mélangé, et désigne un genre poétique romain ; Quintilien affirme d'ailleurs que la satire est entièrement romaine. La ressemblance avec les satyres est un hasard de sonorité, renforcé à la Renaissance par la graphie « satyre » pour la satire. Le drame satyrique grec, lui, tire bien son nom des satyres qui en formaient le chœur.
Les Anciens croyaient-ils que les satyres existaient vraiment ?
Certains, oui. Plutarque raconte qu'on amena à Sylla un satyre capturé près d'Apollonie, en Illyrie, qui ne poussait qu'un cri mêlant le hennissement et le bêlement ; Pausanias rapporte le récit d'un marin carien qui disait avoir vu, sur des îles lointaines, des hommes roux à queue de cheval. Ces témoignages montrent que la frontière entre mythe et curiosité naturelle restait floue.