Mythologie grecque · Héros & mortels

Le roi Midas, du toucher d'or aux oreilles d'âne

En bref

Midas est un roi de Phrygie, fils de Gordias, à qui Dionysos accorda un vœu pour avoir bien traité Silène : tout ce qu'il touchait devenait or, jusqu'à sa nourriture. Délivré dans le Pactole, il préféra Pan à Apollon lors d'un concours musical et reçut des oreilles d'âne.

  • royauté de Phrygie (Gordion)
  • richesse et désir insatiable
  • jugement musical et sanction divine
  • le toucher qui change tout en or
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Midas agenouillé se lave à la source du Pactole, près du dieu fleuve allongé, peinture de Nicolas Poussin
Nicolas Poussin — via Wikimedia Commons · Domaine public · Image adaptée : redimensionnement, composition sur fond flouté, désaturation, teinte colorée et conversion WebP · Source

Le roi Midas est, dans la mythologie grecque, un roi de Phrygie, fils de Gordias, que deux histoires ont rendu immortel : le vœu qui changeait en or tout ce qu’il touchait, et les oreilles d’âne dont Apollon le punit pour un mauvais jugement musical. Derrière ces récits rendus célèbres par Ovide se cache un souverain bien réel d’Anatolie, et une figure que les Grecs ont utilisée pour penser la richesse, la sagesse et l’aveuglement des puissants.

Un roi de Phrygie, entre histoire et légende

Midas règne à Gordion, en Phrygie, au cœur de l’actuelle Turquie. Hérodote l’appelle « Midas, fils de Gordias » et en fait le premier roi étranger, avant le Lydien Gygès, à avoir envoyé des offrandes à Delphes : le trône royal sur lequel il siégeait pour rendre la justice, encore visible de son temps dans le trésor des Corinthiens (I, 14).

Ce roi a laissé des traces hors de la tradition grecque. Les annales du roi assyrien Sargon II, à la fin du VIIIe siècle av. J.-C., mentionnent un « Mita de Mushki » d’abord hostile puis rallié à l’Assyrie, que l’on identifie généralement au Midas de Gordion. Les fouilles de Gordion ont mis au jour un très grand tumulus que les archéologues modernes ont surnommé « tombe de Midas » ; ce nom est une convention moderne, et l’attribution du tombeau reste discutée.

La légende de fondation de la dynastie est rapportée par Arrien, à propos du passage d’Alexandre à Gordion (Anabase, II, 3). Un oracle avait annoncé aux Phrygiens, déchirés par la guerre civile, qu’un char leur amènerait un roi ; Midas arriva sur le char de ses parents et fut proclamé. Il consacra ensuite ce char à Zeus Roi : c’est lui qui portait le fameux nœud gordien tranché, ou défait, par Alexandre.

Sur sa naissance, une variante mérite d’être signalée : Hygin (Fables, 191) fait de Midas le fils de la « Mère des dieux », c’est-à-dire la grande déesse phrygienne que les Grecs appellent Cybèle. Cette filiation divine n’apparaît pas chez Hérodote ni chez Arrien ; elle traduit surtout le lien étroit entre la royauté phrygienne et le culte de la Mère.

La capture de Silène

Avant le toucher d’or, il y a Silène, le vieux compagnon de Dionysos. Les Anciens connaissent plusieurs versions de sa rencontre avec Midas, et elles ne se situent pas au même endroit.

  • Hérodote évoque, au pied du mont Bermion en Macédoine, les « jardins de Midas, fils de Gordias », où poussent des roses sauvages à soixante pétales ; c’est là, disent les Macédoniens, que Silène fut capturé (VIII, 138). L’historien ne précise pas comment.
  • Xénophon, décrivant la marche de Cyrus le Jeune, signale à Thymbrion, en Phrygie, une source « de Midas, roi des Phrygiens », où celui-ci aurait capturé le satyre en mêlant du vin à l’eau (Anabase, I, 2, 13).
  • Ovide, enfin, inverse la scène : ce sont des paysans phrygiens qui trouvent Silène ivre, l’enchaînent de guirlandes et l’amènent au roi (Métamorphoses, XI, 89-93).

La capture n’a rien d’anecdotique. Silène, divinité sauvage et ivre, passait pour détenir une sagesse que l’on ne lui arrache que par la ruse : Midas, en le piégeant, agit comme un roi en quête de savoir.

La sagesse de Silène : mieux vaut ne pas naître

Deux auteurs rapportent ce que Silène dit au roi. Le plus célèbre est Aristote, dans un dialogue perdu (l’Eudème), cité par Plutarque dans la Consolation à Apollonios (115b-e). Midas, ayant pris Silène, lui demande ce qui est le plus désirable pour les hommes. Silène se tait longtemps, puis, contraint de parler, répond que le mieux est de ne pas naître, et le second bien, une fois né, de mourir au plus vite. C’est l’une des formulations les plus noires du pessimisme grec, que Nietzsche reprendra au XIXe siècle dans La Naissance de la tragédie.

Théopompe de Chios, au IVe siècle av. J.-C., donne une version tout autre dans un passage de ses Philippiques connu sous le nom de Méropis, résumé par Élien (Histoires variées, III, 18). Silène y décrit à Midas un continent immense situé au-delà de l’Océan, habité par les Méropes, avec deux grandes cités, Eusébès (la Pieuse) et Machimos (la Guerrière). Ce récit, souvent rapproché de l’Atlantide de Platon, fait de Midas l’auditeur d’une utopie plutôt que d’une sentence.

Le toucher d’or

La version canonique est celle d’Ovide (Métamorphoses, XI, 85-145). Dionysos (Bacchus) a quitté la Thrace après la mort d’Orphée pour les rives du Tmolos et du Pactole. Silène, son père nourricier, s’est égaré. Midas le reconnaît, car il avait été initié aux mystères par Orphée et par l’Athénien Eumolpe (XI, 92-93), l’accueille pendant dix jours et dix nuits de fête, puis le ramène au dieu en Lydie.

Reconnaissant, Dionysos lui accorde le vœu de son choix. Midas demande que tout ce qu’il touche se change en or. L’essai est d’abord grisant : une branche, une pierre, une motte de terre, des épis de blé, une pomme, les montants de sa porte deviennent or. Puis vient le repas : le pain durcit sous ses dents, le vin coule comme de l’or fondu. Riche et misérable à la fois, Midas maudit son vœu et supplie le dieu de le reprendre.

Dionysos lui ordonne de remonter le fleuve qui passe près de Sardes jusqu’à sa source et d’y plonger la tête et le corps. Le pouvoir passe dans l’eau : depuis, le Pactole roule des sables d’or. Le mythe rend compte d’un fait connu des Anciens, l’or alluvial lydien.

Aristote cite déjà le récit dans la Politique (I, 9, 1257b) : Midas, mourant de faim parce que tout ce qu’on lui servait devenait or, prouve qu’une richesse faite de monnaie peut laisser l’homme manquer du nécessaire. Le rapprochement avec Tantale, autre roi d’Asie Mineure privé de nourriture au milieu de l’abondance, s’impose : mais Tantale est puni par les dieux, Midas par la réalisation de son propre désir.

Le concours d’Apollon et de Pan : les oreilles d’âne

Dégoûté de la richesse, Midas se retire dans les campagnes et honore Pan. Ovide raconte la suite (XI, 146-193). Sur le mont Tmolos, Pan se vante de sa flûte de roseau devant les nymphes et ose défier Apollon. Le dieu de la montagne, Tmolos, sert d’arbitre. Pan joue un air rustique qui ravit Midas, présent par hasard ; Apollon, couronné du laurier du Parnasse, fait sonner sa lyre. Tmolos donne la victoire à Apollon, et tous approuvent, sauf Midas, qui conteste le verdict.

Apollon refuse que des oreilles aussi grossières gardent forme humaine : il les allonge, les couvre de poils blanchâtres et les rend mobiles, comme celles d’un âne. Midas les cache sous une tiare pourpre. Seul le serviteur qui lui coupe les cheveux connaît le secret ; incapable de le garder, il creuse un trou, y murmure la vérité et le recouvre de terre. Des roseaux y poussent et, au bout d’un an, répètent au vent les paroles enfouies.

Hygin (Fables, 191) donne une version différente : Midas est choisi pour arbitre lors d’un concours entre Apollon et Marsyas ou Pan ; quand Tmolos donne la palme à Apollon, Midas soutient l’adversaire, et Apollon lui annonce qu’il aura des oreilles à la mesure de son jugement. Le motif rejoint celui d’autres jugements funestes, comme le jugement de Pâris : le mortel appelé à trancher entre des dieux paie toujours son choix.

La mort de Midas

La tradition historique lui donne une fin sans merveilleux. Strabon rapporte que lors de l’invasion des Cimmériens, venus des steppes du nord, Midas se donna la mort en buvant du sang de taureau (Géographie, I, 3, 21). Le pseudo-Plutarque (Parallèles mineurs, 5) lui prête aussi un fils, Anchouros, qui se jeta dans un gouffre ouvert près de Célènes pour sauver la cité ; c’est une tradition tardive et isolée.

Héritage : du « roi Midas » à la « Midas touch »

Le nom de Midas est devenu un nom commun. En français, on dit d’un financier heureux qu’il est un « roi Midas » ; l’anglais parle de Midas touch pour le talent de tout transformer en succès. Ces expressions retiennent la chance et oublient la leçon d’Ovide, pour qui le don était une malédiction. Les oreilles d’âne, elles, ont nourri la fable du secret impossible à garder, que la satire latine et les conteurs modernes ont souvent reprise.

Ce que disent les sources antiques

  • Hérodote (I, 14 ; VIII, 138) atteste le Midas historique, fils de Gordias, son offrande à Delphes et les jardins où Silène fut pris.
  • Xénophon (Anabase, I, 2, 13) localise la source de Midas à Thymbrion et donne la ruse du vin.
  • Aristote cite le toucher d’or dans la Politique et, selon Plutarque, la sentence de Silène dans l’Eudème.
  • Théopompe, via Élien, fait parler Silène d’un continent lointain.
  • Ovide (Métamorphoses, XI, 85-193) fixe la version canonique : Silène, le vœu, le Pactole, le concours de Pan et Apollon, les roseaux.
  • Hygin (Fables, 191) en fait le fils de la Mère des dieux et ajoute Marsyas au concours.
  • Strabon (I, 3, 21) raconte sa mort face aux Cimmériens ; Arrien (Anabase, II, 3) le char de Gordias.

Lectures complémentaires

Pour le dieu qui lui accorda le vœu, lire la fiche de Dionysos ; pour les deux musiciens du concours, celles de Pan et d’Apollon. Pour l’initiateur de Midas aux mystères, voir Orphée. Pour un autre roi d’Asie Mineure affamé au milieu de l’abondance, comparer avec Tantale. Pour retrouver toutes les figures du cluster, revenir au hub de la mythologie grecque.

Sources antiques

  • Hérodote, Histoires, I, 14 ; VIII, 138
  • Xénophon, Anabase, I, 2, 13
  • Aristote, Politique, I, 9, 1257b
  • Aristote, Eudème (fr.), cité par Plutarque, Consolation à Apollonios, 115b-e
  • Théopompe, Méropis, cité par Élien, Histoires variées, III, 18
  • Strabon, Géographie, I, 3, 21
  • Ovide, Métamorphoses, XI, 85-193
  • Hygin, Fables, 191
  • Arrien, Anabase, II, 3
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Questions fréquentes

Le roi Midas a-t-il vraiment existé ?

Oui, un roi de ce nom a régné sur la Phrygie à la fin du VIIIe siècle av. J.-C., depuis Gordion. Les annales du roi assyrien Sargon II le nomment Mita de Mushki, et Hérodote rapporte que Midas, fils de Gordias, offrit à Delphes le trône où il rendait la justice. Le toucher d'or et les oreilles d'âne relèvent en revanche de la légende grecque bâtie autour de ce souverain réel.

Pourquoi le Pactole charrie-t-il de l'or ?

Selon Ovide, Dionysos ordonna à Midas d'aller laver sa tête et son corps à la source du fleuve qui coule près de Sardes. Le pouvoir du toucher d'or passa dans l'eau, et le Pactole roula depuis des paillettes d'or. Le mythe explique ainsi une réalité connue des Anciens : l'or alluvial du fleuve lydien, source de la richesse de Crésus.

Que dit Silène à Midas ?

Selon un fragment d'Aristote conservé par Plutarque, Midas captura Silène et lui demanda ce qui était le plus désirable pour l'homme. Après un long silence, Silène répondit que le mieux est de ne pas naître, et ensuite de mourir le plus tôt possible. Chez Théopompe, il lui décrit plutôt un immense continent situé au-delà de l'Océan.