Mythologie grecque · Dieux & déesses
Téthys, Titanide des eaux et mère des Océanides
Téthys, Titanide nourricière des eaux : à ne pas confondre avec Thétis ni Thémis, mère de six mille enfants, et responsable d'une constellation qui ne se couche jamais.
Téthys est la Titanide des eaux, sœur et épouse d’Océanos, mère de toutes les rivières et de toutes les nymphes des sources. C’est une divinité immense par sa descendance et presque muette dans les récits : elle n’a ni sanctuaire, ni aventure, ni conflit. Et elle souffre d’un handicap supplémentaire en français, où son nom se confond avec celui de deux autres déesses.
Téthys, Thétis, Thémis : lever la confusion
C’est la première chose à régler, parce qu’elle brouille toute lecture.
- Téthys (Τηθύς) est une Titanide de première génération, fille d’Ouranos et de Gaïa, épouse d’Océanos, mère des Océanides. Elle appartient au monde d’avant les Olympiens.
- Thétis (Θέτις) est une Néréide, donc de deux générations plus jeune : fille de Nérée, épouse de Pélée, mère d’Achille. C’est elle qui intervient dans l’Iliade, pas Téthys.
- Thémis (Θέμις) est une autre Titanide, celle de la justice divine et de l’ordre coutumier, qui n’a rien à voir avec les eaux.
En grec, les trois noms ne se ressemblent guère ; c’est la transcription française qui les rapproche. Les auteurs anciens, eux, ne les confondaient pas : Homère fait de Téthys la nourrice d’Héra et de Thétis la suppliante de Zeus, dans le même poème, sans la moindre ambiguïté.
Titanide de première génération
Hésiode la cite en dernier parmi les filles d’Ouranos et de Gaïa (Théogonie, v. 135-136), après Théia, Rhéa, Thémis, Mnémosyne et Phoibé ; seul Cronos naîtra après elle.
Comme ses sœurs titanides, elle n’a pas de biographie. Le premier étage du panthéon grec fonctionne moins comme un ensemble de personnages que comme un classement des fonctions cosmiques : chaque Titan tient un poste, transmet une lignée et s’efface. Téthys tient le poste des eaux nourricières.
Elle traverse d’ailleurs la Titanomachie sans être inquiétée, comme son époux. Aucune source ne la range parmi les vaincus précipités au Tartare ; au contraire, l’Iliade la montre exerçant pendant la guerre une fonction de refuge, ce qui suppose une neutralité admise.
Mère de six mille enfants
C’est par la descendance que Téthys est réellement gigantesque. Aux vers 337-370 de la Théogonie, Hésiode détaille ce qu’elle enfante d’Océanos :
- trois mille fleuves, dont le Nil, l’Alphée, le Scamandre de Troie, l’Éridan et le Méandre ;
- trois mille Océanides, filles des sources, des lacs et des eaux vives.
Le poète en nomme quarante et une puis s’arrête net : « il n’est pas facile à un mortel de dire tous leurs noms ; mais chacun les connaît, ceux qui habitent auprès d’elles ». C’est l’un des rares moments où Hésiode avoue l’incomplétude de son propre catalogue — la formule reconnaît que chaque source locale de Grèce avait sa nymphe et son nom.
Parmi les Océanides nommées : Styx, l’aînée, par qui les dieux prêtent leurs serments ; Doris, future mère des cinquante Néréides — et donc, précisément, grand-mère de Thétis ; Clymène, Eurynomé, Perséis ; et Métis, la Ruse prudente, que Zeus épousera puis avalera, et qui donnera Athéna.
Ce dernier lien est le plus important pour le cluster : Téthys est, par Métis, l’aïeule maternelle de la déesse de la sagesse.
Nourrice d’Héra, et le couple brouillé
L’unique passage homérique la concernant est aussi le plus riche. Au chant XIV de l’Iliade, Héra prétend partir aux confins de la terre visiter « Océan, genèse des dieux, et la mère Téthys ».
Elle précise pourquoi elle leur doit une visite : ce sont eux qui l’ont élevée, Rhéa l’ayant confiée à leur maison pendant que Zeus renversait Cronos. Téthys est donc la nourrice de la reine des dieux — fonction discrète mais lourde de sens, puisqu’elle place l’éducation d’une Olympienne majeure hors de l’Olympe, dans la maison des eaux.
Le second détail est plus étonnant : Héra ajoute que le vieux couple est brouillé de longue date et qu’il ne partage plus le même lit, « tant la colère est entrée dans leur cœur ». Elle se propose de les réconcilier. C’est un mensonge intégral — son véritable but est d’endormir Zeus avec l’aide d’Hypnos — mais la brouille, elle, est présentée comme un fait connu de l’auditoire. Homère laisse ainsi entrevoir une histoire conjugale qu’il ne raconte pas.
Le seul mythe où elle agit : la Grande Ourse
Téthys n’intervient qu’une fois, et le résultat est visible chaque nuit dans le ciel du nord.
Ovide raconte au livre II des Métamorphoses (v. 508-530) l’histoire de Callisto, la compagne d’Artémis rendue enceinte par Jupiter, changée en ourse par la colère divine, puis placée parmi les étoiles avec son fils Arcas. Junon juge l’honneur insupportable : la rivale qu’elle a défigurée brille désormais au firmament.
Elle descend donc vers les eaux et demande à ses parents nourriciers, Téthys et Océan, une faveur précise : ne jamais recevoir cette constellation dans leur flot. Le couple accepte.
La conséquence est astronomique, et les Grecs l’observaient : la Grande Ourse est circumpolaire aux latitudes de la Méditerranée, elle tourne autour du pôle sans jamais se coucher sous l’horizon, contrairement aux autres constellations qui plongent dans l’Océan à l’ouest. Le mythe explique un phénomène réel — et il fait de Téthys, l’espace d’une scène, la gardienne du seuil où les astres s’éteignent.
Ovide lui donne un second geste, mineur, au livre XI : elle transforme par pitié le Troyen Ésaque en oiseau plongeur, pour qu’il survive au suicide qu’il s’obstine à recommencer.
Sans culte, mais partout sur les mosaïques
On ne connaît à Téthys aucun temple, aucune fête, aucun prêtre. Le culte grec s’adresse aux nymphes locales et aux fleuves particuliers, pas à la Titanide qui les a tous engendrés — comme si l’abstraction était trop haute pour recevoir une offrande.
Son iconographie est en revanche abondante, et tardive. C’est l’art romain qui lui donne un visage, principalement sur les grandes mosaïques de sol de Syrie, d’Asie Mineure et d’Afrique du Nord, du IIe au IVe siècle. Elle y apparaît en buste frontal émergeant des flots, souvent aux côtés d’Océan : cheveux ruisselants, petites ailes ou pinces de crustacé dressées au front, parfois un gouvernail à la main, entourée de poissons et de monstres marins. Les mosaïques de la région d’Antioche en donnent les exemples les plus spectaculaires.
Héritage : un océan disparu et une lune
Le nom de Téthys a connu deux carrières scientifiques.
En 1893, le géologue autrichien Eduard Suess baptise Téthys l’océan qui séparait la Laurasie du Gondwana avant la formation des Alpes et de l’Himalaya. Le choix est heureux : il s’agit d’une mer disparue, mère des chaînes de montagnes actuelles, dont on ne connaît l’existence que par ses traces — une définition assez fidèle de la déesse.
Bien plus tôt, en 1684, Giovanni Domenico Cassini avait donné son nom à l’un des satellites de Saturne, aux côtés de Dioné, Rhéa et Japet, tous empruntés à la génération des Titans. Une Titanide sans mythe se retrouve ainsi doublement inscrite au ciel et dans les profondeurs de la terre.
Sources antiques
- Hésiode, Théogonie, v. 136 ; 337-370
- Homère, Iliade, XIV, 200-210 ; 301-306
- Ovide, Métamorphoses, II, 508-530 ; XI, 784-795
- Apollodore, Bibliothèque, I, 1, 3 ; I, 2, 2
- Hygin, Astronomica, II, 1
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Questions fréquentes
Quelle est la différence entre Téthys et Thétis ?
Ce sont deux déesses distinctes que le français rapproche par accident. Téthys est une Titanide de première génération, fille d'Ouranos et de Gaïa, épouse d'Océanos et mère des Océanides. Thétis est une Néréide, une génération marine bien plus jeune, fille de Nérée, épouse de Pélée et mère d'Achille. En grec, Τηθύς et Θέτις ne se ressemblent que de loin.
Qui sont les enfants de Téthys ?
Avec Océanos, elle engendre trois mille fleuves et trois mille Océanides, soit l'ensemble des eaux du monde. Hésiode en nomme quarante et une et renonce ensuite à la liste complète. Parmi elles figurent Styx, l'aînée par qui les dieux jurent, Doris, mère des Néréides, et Métis, première épouse de Zeus et mère d'Athéna.
Pourquoi la Grande Ourse ne se couche-t-elle jamais ?
Selon Ovide, c'est une faveur accordée à Junon. Après que Callisto, rendue enceinte par Jupiter, eut été placée parmi les étoiles, Junon alla trouver ses parents nourriciers Téthys et Océan pour leur demander de ne jamais accueillir cette constellation dans leurs eaux. La Grande Ourse tourne donc autour du pôle sans jamais descendre sous l'horizon.