Mythologie grecque · Héros & mortels

Phèdre, fille de Minos et épouse de Thésée, d'Euripide à Racine

En bref

Phèdre est la fille de Minos et de Pasiphaé, sœur d'Ariane et seconde épouse de Thésée. Dans l'Hippolyte d'Euripide, elle lutte contre sa passion pour son beau-fils ; après que sa nourrice a trahi son secret et qu'Hippolyte s'est indigné, elle l'accuse faussement par écrit et se donne la mort. Thésée maudit alors son fils, qui meurt traîné par ses chevaux.

  • passion interdite et honte
  • fausse accusation
  • tragédie athénienne et classique française
  • le lacet de la pendaison
  • +3

Phèdre est la fille de Minos et de Pasiphaé, la sœur d’Ariane et l’épouse de Thésée. Dans la version conservée d’Euripide, elle s’éprend de son beau-fils Hippolyte, mais c’est sa nourrice qui lui révèle ce secret. Phèdre laisse ensuite des tablettes accusant Hippolyte d’avoir voulu la violer et se pend. Le père maudit son fils, Poséidon exauce la malédiction et Hippolyte meurt. Rien de ce récit n’est long ; tout y est dans la manière de le raconter, ce qui explique que Phèdre soit l’une des héroïnes grecques les plus réécrites du théâtre européen.

Une fille de la maison de Crète

Phèdre appartient à une lignée où l’amour se présente comme une malédiction venue des dieux. Sa mère Pasiphaé, fille d’Hélios, a été frappée par Poséidon d’une passion pour le taureau ; sa sœur Ariane a trahi son père pour un étranger ; son demi-frère est le Minotaure. Apollodore la range, avec Acallé, Xénodicé et Ariane, parmi les filles de Minos et de Pasiphaé (III, 1, 2).

Homère ne la mentionne qu’une fois, dans la liste des héroïnes qu’Ulysse voit aux Enfers : « Et je vis Phèdre, et Procris, et la belle Ariane, fille de Minos au cœur funeste » (Odyssée, XI, 321-322). La mention suffit à prouver que la figure est ancienne, mais l’histoire d’amour qui la rend célèbre n’est attestée que plus tard, dans la tragédie athénienne.

Le mariage avec Thésée

Après la mort de Minos, Deucalion, le frère de Phèdre, conclut une alliance avec Athènes et donne sa sœur en mariage à Thésée (Diodore, IV, 62). Le héros a déjà un fils, Hippolyte, né de son union avec une Amazone — Antiope ou Hippolyté selon les versions. Phèdre lui donne deux fils, Acamas et Démophon (Apollodore, Épitomé, I, 18), qui combattront plus tard devant Troie.

Le mariage a donc une dimension politique : il scelle la paix entre la Crète et Athènes après la guerre et le tribut. Mais il introduit aussi dans la maison de Thésée une jeune reine, un beau-fils du même âge, et un héritage successoral disputé.

La passion pour Hippolyte

Hippolyte a été élevé à Trézène, chez son arrière-grand-père Pitthée. Chaste, chasseur, dévoué à Artémis, il méprise Aphrodite. Dans le prologue de l’Hippolyte d’Euripide, c’est Aphrodite elle-même qui annonce sa vengeance : elle a inspiré à Phèdre cet amour pour punir le jeune homme, et Phèdre, dit-elle, mourra avec lui — « elle mourra glorieuse, mais elle mourra » (v. 47-48).

Pausanias décrit à Trézène un myrte dont toutes les feuilles sont percées : Phèdre, rongée par son amour, les aurait transpercées de son épingle à cheveux en regardant Hippolyte s’exercer au stade (II, 32, 3). À Athènes, près du tombeau d’Hippolyte, on montrait un sanctuaire d’Aphrodite que Phèdre aurait fondé en regardant vers Trézène (Euripide, Hippolyte, 29-33 ; Pausanias, I, 22, 1).

Deux Euripide, une Phèdre

Euripide a traité le sujet deux fois, et la différence entre les deux pièces est capitale. Le premier Hippolyte, dit « voilé » (Kalyptomenos), aujourd’hui perdu, montrait une Phèdre qui déclarait elle-même son amour à son beau-fils ; Hippolyte s’y couvrait la tête de honte. La pièce aurait choqué le public athénien.

Le second Hippolyte, dit « porte-couronne » (Stephanephoros), remporta le premier prix en 428 av. J.-C. et nous est parvenu. Phèdre y est une femme qui lutte contre sa passion, s’affame pour mourir sans avoir parlé, et ne cède qu’à l’insistance de sa nourrice. C’est la nourrice qui révèle le secret à Hippolyte, sous serment de silence ; c’est la violence de sa réaction qui convainc Phèdre qu’elle est perdue. Elle se pend et laisse à Thésée des tablettes accusant Hippolyte de viol.

Sophocle écrivit lui aussi une Phèdre, dont il ne reste que des fragments. La tradition mythographique, résumée par Apollodore, retient une version plus brutale : craignant d’être dénoncée, Phèdre brise elle-même les portes de sa chambre, déchire ses vêtements et accuse Hippolyte ; après la mort de celui-ci, la vérité éclate et elle se pend (Épitomé, I, 18-19).

L’accusation et la mort

Thésée croit l’accusation. Poséidon lui avait promis d’exaucer trois vœux ; il en use pour maudire son fils. Alors qu’Hippolyte quitte Trézène en char le long du rivage, un taureau surgit des flots, les chevaux s’emballent, et le jeune homme est traîné à mort. Chez Euripide, Artémis apparaît à la fin pour révéler l’innocence d’Hippolyte à son père, et le fils mourant pardonne.

Pausanias rapporte que Polygnote, dans sa grande peinture des Enfers à Delphes, avait représenté Phèdre suspendue à une balançoire — allusion transparente, dit-il, à sa mort par pendaison (X, 29, 3).

Un motif ancien : la femme repoussée qui accuse

L’histoire de Phèdre appartient à un type narratif que l’on retrouve ailleurs dans la mythologie grecque. Bellérophon, hôte du roi Proétos, repousse les avances de la reine Antéia (ou Sthénébée), qui l’accuse auprès de son mari (Iliade, VI, 155-170). Pélée subit la même accusation de la part d’Astydamie, épouse d’Acaste. Le motif est aussi celui de la femme de Putiphar dans la Genèse. Chez Phèdre, pourtant, l’accent se déplace : la question n’est plus la vertu du héros, mais la conscience de la femme qui aime.

De Sénèque à Racine

Sénèque, au Iᵉʳ siècle, fait de Phèdre la protagoniste absolue : elle avoue elle-même son amour à Hippolyte, puis, après sa mort, confesse la vérité à Thésée et se tue par l’épée sur le corps de son beau-fils. Ovide lui prête une lettre d’aveu dans les Héroïdes (IV).

Jean Racine, en 1677, compose la version qui fixera l’image moderne du personnage. Il déplace l’accusation sur la nourrice Œnone, donne à Hippolyte un amour pour Aricie, princesse qu’il tire de Virgile, et fait mourir Phèdre par le poison, après un aveu final. La tirade de l’acte I — « Ce n’est plus une ardeur dans mes veines cachée : / C’est Vénus toute entière à sa proie attachée » — reprend exactement l’idée euripidéenne d’une passion imposée par Aphrodite. Racine revendique Euripide dans sa préface, tout en reconnaissant avoir adouci la faute de Phèdre pour la rendre plus pitoyable.

Lectures complémentaires

Pour la famille crétoise de Phèdre, lire Minos, Pasiphaé et Ariane, puis leur aïeule Europe. Pour son époux et son beau-fils, voir Thésée et Hippolyte. Pour les deux déesses dont le conflit organise la tragédie, voir Aphrodite et Artémis.

Sources antiques

  • Homère, Odyssée, XI, 321-322
  • Euripide, Hippolyte (428 av. J.-C.)
  • Fragments de l'Hippolyte voilé d'Euripide et de la Phèdre de Sophocle
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 1, 2 ; Épitomé, I, 17-19
  • Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 62
  • Ovide, Héroïdes, IV ; Métamorphoses, XV, 497-546
  • Sénèque, Phèdre
  • Pausanias, Description de la Grèce, I, 22, 1-2 ; II, 32, 1-4 ; X, 29, 3
  • Plutarque, Vie de Thésée, 28

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Phèdre accuse-t-elle Hippolyte ?

Pour sauver son honneur et celui de ses enfants. Chez Euripide, sa nourrice révèle à Hippolyte l'amour de Phèdre ; le jeune homme réagit par une tirade de mépris contre les femmes. Phèdre, persuadée qu'il va la dénoncer, se pend en laissant des tablettes qui l'accusent d'avoir voulu la violer. Chez Apollodore, elle brise elle-même les portes de sa chambre et déchire ses vêtements pour rendre l'accusation crédible.

Quelle est la différence entre la Phèdre d'Euripide et celle de Racine ?

Chez Euripide, Phèdre meurt au milieu de la pièce, et c'est sa lettre qui accuse Hippolyte. Chez Racine (1677), c'est la nourrice Œnone qui porte l'accusation, Hippolyte aime une jeune femme, Aricie, qui n'existe pas chez Euripide, et Phèdre survit à Hippolyte pour avouer la vérité à Thésée avant de mourir empoisonnée. Racine revendique Euripide mais s'appuie aussi sur Sénèque.

Phèdre est-elle la sœur d'Ariane ?

Oui. Toutes deux sont filles de Minos et de Pasiphaé, et demi-sœurs du Minotaure. Leur destin est lié à Thésée : Ariane l'aide à sortir du Labyrinthe et est abandonnée à Naxos ; Phèdre l'épouse plus tard à Athènes. Racine fait dire à Phèdre le célèbre vers « Ariane, ma sœur, de quel amour blessée / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ! »