Mythologie grecque · Héros & mortels

Tantale, le roi puni du supplice de la faim et de la soif

En bref

Tantale est un roi de Lydie, fils de Zeus, admis à la table des dieux puis châtié aux Enfers : plongé dans l'eau jusqu'au menton, sous des arbres chargés de fruits, il ne peut jamais ni boire ni manger. Les Anciens ne s'accordent pas sur sa faute : festin de son fils Pélops, vol du nectar ou secrets divins divulgués.

  • royauté du mont Sipyle en Lydie
  • hospitalité et table des dieux
  • châtiment éternel des Enfers
  • le lac qui se retire quand il se penche
  • +3

Tantale est un roi mythique d’Asie Mineure, fils de Zeus et père de Pélops, resté célèbre pour la peine qu’il subit aux Enfers : l’eau et les fruits sont à portée de sa bouche, mais se dérobent chaque fois qu’il veut les prendre. Admis à la table des dieux, il est le mortel qui a abusé de ce privilège — et son nom est devenu, en français comme en anglais, synonyme du désir toujours frustré. Mais les Anciens eux-mêmes ne s’entendaient pas sur son crime, et c’est ce désaccord qui fait l’intérêt du personnage.

Un roi du Sipyle, fils de Zeus

Tantale règne sur le mont Sipyle, en Lydie, près de l’actuelle Manisa en Turquie ; certains auteurs le disent roi de Phrygie ou de Paphlagonie. La tradition courante lui donne pour parents Zeus et Plouto, une nymphe dont le nom évoque la richesse (ploutos) ; Euripide l’appelle déjà « fils de Zeus » au premier vers d’Oreste. Pausanias, qui avait voyagé dans la région, signale sur le Sipyle un tombeau de Tantale « digne d’être vu » et un lac qui portait son nom (II, 22, 3).

Ses enfants comptent parmi les figures les plus tragiques de la mythologie : Pélops, dont la maison sera celle des Atrides ; Niobé, qui se vanta d’avoir plus d’enfants que Léto et les vit tous abattus par Apollon et Artémis ; Broteas, un chasseur qui, selon Pausanias, aurait taillé la plus ancienne statue de la Mère des dieux. Par Pélops, Tantale est donc l’arrière-grand-père d’Agamemnon et de Ménélas : les tragiques parlent des « Tantalides » pour désigner toute cette lignée maudite.

Le supplice : ce que voit Ulysse

La plus ancienne description vient de l’Odyssée. Lors de sa descente chez les morts, Ulysse voit Tantale debout dans un lac, l’eau lui arrivant au menton. Chaque fois que le vieillard se penche pour boire, l’eau s’engloutit et laisse paraître la terre noire, desséchée par un dieu. Au-dessus de lui, des arbres laissent pendre poires, grenades, pommes, figues et olives ; dès qu’il lève la main, le vent les emporte vers les nuées (XI, 582-592).

Homère ne dit pas un mot de la faute. Il juxtapose simplement Tantale à deux autres damnés, Tityos dévoré par des vautours et Sisyphe poussant son rocher : trois peines différentes, trois images de la répétition sans fin. La tradition ultérieure placera ce trio, rejoint par Ixion, dans le Tartare.

Une seconde image concurrence la première : celle d’un rocher gigantesque suspendu au-dessus de la tête de Tantale, toujours sur le point de tomber. Pindare la connaît (Olympiques, I, 57-58), Euripide aussi, qui montre Tantale « flottant dans les airs » par peur de la pierre (Oreste, 5-7). Pausanias note que le peintre Polygnote, dans la Lesché des Cnidiens à Delphes, avait réuni les deux peines, et qu’il avait emprunté la pierre au poète Archiloque (X, 31, 12). Dans le poème épique des Retours (Nostoi), cité par Athénée, le rocher est même la clé du châtiment : Zeus avait promis à Tantale de lui accorder un vœu, Tantale demanda à vivre comme les dieux, et Zeus suspendit la pierre au-dessus de sa tête pour qu’il ne puisse jamais jouir du festin qu’il avait sous les yeux.

Quatre fautes pour un seul supplice

Le festin de Pélops

C’est la version que tout le monde retient. Recevant les dieux à son tour, Tantale aurait voulu éprouver leur omniscience : il égorgea son fils Pélops, le fit cuire et le servit au banquet. Les dieux reconnurent l’horreur, sauf Déméter, absorbée par le deuil de sa fille, qui mangea un morceau de l’épaule. Pélops fut rendu à la vie avec une épaule d’ivoire. Ovide rappelle cette épaule en passant (Métamorphoses, VI, 403-411), et Hygin fait du festin la cause du châtiment (Fables, 83).

Le vol du nectar et de l’ambroisie

Pindare refuse expressément ce récit : il ne peut pas, dit-il, traiter un dieu de cannibale. Pour lui, la faute de Tantale est d’une autre nature. Admis à la table des immortels, il « ne sut pas digérer sa grande félicité » et déroba le nectar et l’ambroisie qui l’avaient rendu immortel pour les partager avec ses compagnons de boisson (Olympiques, I, 55-64). La faute est une transgression de frontière : Tantale a fait passer aux mortels ce qui devait rester réservé aux dieux. On mesure ici ce qui le rapproche de Prométhée et ce qui l’en sépare : Prométhée donne le feu par philanthropie, Tantale partage l’ambroisie par ivresse et vanité.

La langue trop libre

Euripide évoque une autre cause : Tantale fut puni parce qu’il avait « une langue sans frein » (Oreste, 10). Diodore de Sicile précise que, convive des dieux, il révéla aux hommes leurs secrets (IV, 74). Cette version fait de lui un indiscret plus qu’un sacrilège : il a trahi la confiance qui lui avait été accordée.

Le faux serment du chien d’or

Une tradition plus rare, rapportée par Antoninus Liberalis (36), raconte que Pandarée vola en Crète le chien d’or qui avait gardé Zeus enfant, et le confia à Tantale. Quand Hermès vint le réclamer, Tantale jura ne l’avoir jamais vu. Le parjure, dans ce récit, suffit à justifier la peine.

La coexistence de ces quatre fautes n’est pas un simple flottement. Elle montre que les Grecs possédaient d’abord l’image du supplice, fixée par Homère, et qu’ils lui ont ensuite cherché des causes selon leurs préoccupations : piété, hospitalité, secret, serment.

Une faute qui se transmet

Pour les tragiques, Tantale n’est pas seulement un damné isolé : il est le premier maillon d’une chaîne. Au début d’Oreste, Électre remonte la généalogie du malheur de sa maison jusqu’à lui, puis à Pélops, à Atrée, à Agamemnon (v. 1-27 ; 982-986). Le motif du festin revient d’ailleurs à chaque génération : Tantale sert son fils aux dieux, Atrée sert à Thyeste ses propres enfants. La famille de Tantale est ainsi définie par une même faute, celle du repas qui viole la frontière entre l’hôte et la victime.

Niobé, sa fille, répète l’autre versant du crime : l’orgueil devant les dieux. Ovide lui fait d’ailleurs invoquer son père Tantale, « seul admis à la table des dieux », parmi les titres de sa propre gloire (Métamorphoses, VI, 172-176) — juste avant de perdre ses enfants.

Lectures du supplice

Les philosophes ont très tôt lu le mythe comme une allégorie. Platon, dans le Cratyle, joue sur le nom du personnage pour y entendre le plus malheureux des hommes. Lucrèce, au livre III de De la nature, affirme que le Tantale des Enfers n’existe pas : ce qui existe, ce sont les vivants tourmentés par une crainte vaine des dieux, comme par une pierre suspendue au-dessus de leur tête (III, 980-983). La peine devient alors une image psychologique : l’angoisse de celui qui ne peut jamais jouir de ce qu’il possède.

Chez Orphée, Ovide imagine au contraire une trêve : quand le poète chante devant Hadès, Tantale cesse de poursuivre l’eau qui fuit (Métamorphoses, X, 41). L’arrêt du supplice est la meilleure preuve du pouvoir du chant.

Ce que disent les sources antiques

  • Homère (Odyssée, XI) fixe l’image du lac et des fruits sans nommer la faute.
  • Les Retours (épopée perdue) et Pindare (Olympiques, I) lient la peine à l’abus du privilège divin : vœu démesuré ou vol de l’ambroisie ; Pindare rejette explicitement le festin de Pélops.
  • Euripide (Oreste) voit en lui l’ancêtre des Tantalides et lui reproche sa langue ; Diodore précise qu’il divulgua les secrets des dieux.
  • Ovide, Hygin et la mythographie tardive retiennent le festin.
  • Pausanias atteste un culte local et un tombeau au Sipyle, et décrit le tableau de Polygnote à Delphes.

Lectures complémentaires

Pour le fils servi aux dieux et l’origine de la malédiction des Atrides, lire Pélops, puis Agamemnon, Électre et Oreste. Pour les autres grands damnés, voir Sisyphe, Ixion et le Tartare. Pour la descente d’Ulysse chez les morts où Tantale apparaît pour la première fois, lire le résumé de l’Odyssée.

Sources antiques

  • Homère, Odyssée, XI, 582-592
  • Nostoi (Retours), fr. cité par Athénée, Deipnosophistes, VII, 281b
  • Pindare, Olympiques, I, 35-66
  • Euripide, Oreste, v. 1-10 et 982-986
  • Platon, Cratyle, 395d-e
  • Lucrèce, De la nature, III, 980-983
  • Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 74
  • Ovide, Métamorphoses, IV, 458-459 ; VI, 172-176 et 403-411 ; X, 41
  • Pausanias, Description de la Grèce, II, 22, 3 ; X, 31, 12
  • Antoninus Liberalis, Métamorphoses, 36
  • Hygin, Fables, 82-83

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Questions fréquentes

D'où vient l'expression « supplice de Tantale » ?

De la peine que l'Odyssée décrit dès le VIIIe siècle av. J.-C. : Tantale se tient dans un lac dont l'eau lui monte au menton, mais elle disparaît dès qu'il se baisse ; au-dessus de lui pendent poires, grenades, pommes, figues et olives, que le vent emporte dès qu'il tend la main. L'expression française désigne depuis une souffrance causée par un bien tout proche et toujours inaccessible ; l'anglais en a tiré le verbe to tantalize.

Qu'a fait Tantale pour être puni ?

Les auteurs ne donnent pas la même réponse. La tradition la plus célèbre l'accuse d'avoir servi son fils Pélops aux dieux pour éprouver leur clairvoyance. Pindare refuse ce récit et lui reproche d'avoir volé le nectar et l'ambroisie pour les partager avec des mortels. Euripide et Diodore évoquent une langue trop libre qui divulgua les secrets des dieux ; d'autres encore, un faux serment au sujet du chien d'or de Zeus.

Où Tantale subit-il son châtiment ?

Dans l'au-delà. Homère le place parmi les grands damnés que voit Ulysse lors de sa descente chez les morts, à côté de Tityos et de Sisyphe ; la tradition postérieure le situe au Tartare. Plusieurs sources, dont Pindare, Euripide et le peintre Polygnote, ajoutent ou substituent au lac un énorme rocher suspendu au-dessus de sa tête, prêt à tomber.