Mythologie grecque · Métamorphoses

Arachné et Athéna : la tisseuse changée en araignée

En bref

Arachné est une jeune Lydienne si douée pour le tissage qu'elle nie avoir rien appris d'Athéna et la défie. Les deux tisseuses s'affrontent : la toile d'Arachné, qui montre les amours trompeuses des dieux, est sans défaut. Furieuse, Athéna la déchire et frappe la jeune fille, qui se pend ; la déesse la change alors en araignée, condamnée à tisser pour toujours.

Arachné est, dans la mythologie grecque transmise par Ovide, la jeune tisseuse de Lydie qui ose défier Athéna, déesse des arts du tissage, et qui finit changée en araignée. Son talent est si grand qu’elle refuse de reconnaître la moindre dette envers la déesse ; le concours qui les oppose tourne au drame quand Athéna, incapable de trouver un défaut à la toile de sa rivale, la détruit. Le récit tient en un peu moins de cent cinquante vers des Métamorphoses (VI, 1-145), mais il est devenu l’exemple classique de l’orgueil humain face aux dieux, et l’origine du mot savant qui désigne les araignées : les arachnides.

Une jeune fille sans naissance, célèbre pour son art

Ovide insiste d’emblée sur un point : Arachné ne doit sa gloire ni à son lieu, ni à sa famille. Son père, Idmon de Colophon, est un simple teinturier qui travaille la laine à la pourpre de Phocée ; sa mère, de même condition, est morte. Elle habite la petite ville d’Hypaipa, en Lydie. Pourtant les nymphes du Tmolos et du Pactole quittent leurs vignes et leurs eaux pour venir la regarder travailler.

Le spectacle ne tient pas seulement à l’ouvrage fini, mais au geste : Arachné roule la laine brute en pelotes, l’étire en longs fils légers comme des nuées, fait tourner le fuseau, brode à l’aiguille. On jurerait, dit le poète, qu’elle a été formée par Pallas. Et c’est précisément ce qu’elle nie : elle ne veut rien devoir à une maîtresse, fût-elle déesse. « Qu’elle vienne lutter contre moi », lance-t-elle ; si elle perd, elle accepte n’importe quel châtiment.

La vieille femme et le défi

Athéna se présente d’abord sous l’apparence d’une vieille femme aux cheveux blancs, appuyée sur un bâton. Elle conseille à la jeune fille de chercher la gloire parmi les mortels, mais de céder à la déesse et de lui demander pardon. Arachné lâche son ouvrage, manque de la frapper et lui répond avec mépris : la vieillesse lui a ôté l’esprit ; si la déesse a quelque chose à dire, pourquoi ne vient-elle pas elle-même ?

« Elle est venue », répond Athéna, et elle rejette son déguisement. Les nymphes et les femmes de Mygdonie se prosternent. Arachné seule ne recule pas : une rougeur passe sur son visage et s’efface, comme le ciel rougit à l’aurore avant de blanchir. Elle persiste dans son défi. La déesse n’ajoute rien, ne retarde plus le concours : les deux métiers sont dressés côte à côte.

Deux toiles, deux visions des dieux

Le cœur du récit est la description des deux tapisseries, qui se répondent point par point.

La toile d’Athéna est une leçon de théologie. Au centre, elle représente la colline d’Arès à Athènes et la querelle qui l’opposa à Poséidon pour le nom de la cité : douze dieux siègent en juges, Zeus au milieu ; Poséidon frappe le rocher de son trident et en fait jaillir une source d’eau de mer, tandis qu’elle-même, casquée et armée de l’égide, fait sortir de terre un olivier chargé de fruits. Aux quatre coins, elle place quatre avertissements : des mortels qui se sont mesurés aux dieux et en ont été punis par une métamorphose. Haimos et Rhodope, qui se faisaient appeler Zeus et Héra, sont changés en montagnes ; la reine des Pygmées, vaincue par Héra, devient grue ; Antigone, fille de Laomédon, devient cigogne ; Cinyras pleure sur les marches d’un temple qui furent ses filles. Une bordure d’olivier, l’arbre de la paix, encadre le tout.

La toile d’Arachné retourne le programme. Elle tisse les dieux non dans leur majesté, mais dans leurs déguisements amoureux : Zeus en taureau emportant Europe, en aigle saisissant Astérie, en cygne pour Léda, en satyre pour Antiope, sous les traits d’Amphitryon pour Alcmène, en pluie d’or pour Danaé ; Poséidon en taureau, en bélier, en cheval, en dauphin ; Apollon en berger, Dionysos en grappe de raisin, Cronos en cheval pour engendrer le centaure Chiron. Une bordure de fleurs entrelacées de lierre court autour de la scène.

Ovide est formel : « ni Pallas ni l’Envie ne pourraient blâmer cet ouvrage » (VI, 129-130). La toile est parfaite, et son sujet est une accusation.

Le châtiment : une métamorphose par pitié cruelle

La déesse aux cheveux d’or, blessée par ce succès, déchire la toile qui dénonce les crimes des dieux, puis frappe trois ou quatre fois Arachné au front avec la navette de buis qu’elle tient en main. La jeune fille ne le supporte pas : elle se passe un lacet autour du cou.

Athéna la soulève alors et lui parle : « Vis, mais reste suspendue, méchante ; et que la même peine, pour que tu n’aies pas de sécurité dans l’avenir, frappe ta race et tes descendants les plus lointains » (VI, 136-138). Elle l’asperge du suc d’une herbe d’Hécate. Les cheveux d’Arachné tombent, puis son nez et ses oreilles ; sa tête devient minuscule, son corps aussi ; ses doigts s’attachent à ses flancs en guise de pattes ; le reste n’est plus qu’un ventre, d’où elle tire encore un fil, et, araignée, elle continue d’exercer son ancien art.

La pendaison devient le geste même de l’araignée suspendue à son fil : la punition fige pour toujours l’instant du désespoir, comme la pierre de Niobé fige son deuil.

Ce que changent les sources antiques

  • Ovide (Métamorphoses, VI, 1-145) est la seule version développée que nous possédions. Il ouvre avec elle le livre VI et l’enchaîne aussitôt au mythe de Niobé : toute la Lydie parle du sort d’Arachné, et Niobé, qui l’avait connue jeune fille au pied du Sipyle, n’en tire aucune leçon.
  • Virgile, dans les Géorgiques (IV, 246-247), parle de l’araignée « odieuse à Minerve » qui suspend ses filets aux portes des ruches. L’allusion suppose que le lien entre la déesse et l’araignée était déjà connu des lecteurs romains quelques années avant Ovide.
  • Pline l’Ancien (Histoire naturelle, VII, 196), dans sa liste des inventeurs, fait d’Arachné la créatrice du lin et des filets, et de son fils Closter l’inventeur du fuseau. Ici, Arachné n’est plus une rivale punie, mais une héroïne civilisatrice.
  • Une scolie aux Thériaques de Nicandre conserve une version très différente : Arachné et son frère Phalanx, élevés en Attique, apprennent l’une le tissage, l’autre le maniement des armes auprès d’Athéna ; après s’être unis, ils sont changés en araignées par la déesse. Le nom du frère est celui d’une espèce d’araignée venimeuse, la phalangion.

Il est donc probable qu’Ovide ait construit son récit à partir d’une légende étiologique assez mince, l’origine de l’araignée, pour en faire une scène de concours artistique et de critique des dieux.

Une déesse injuste ou une mortelle orgueilleuse ?

Le récit se prête à deux lectures. Dans la première, la plus ancienne et la plus morale, Arachné est l’image de l’hybris : une mortelle refuse de reconnaître ce qu’elle doit aux dieux, rejette l’avertissement de la vieille femme et paie sa démesure. Dante la place ainsi, « déjà à demi araignée », parmi les exemples d’orgueil sculptés sur la corniche des orgueilleux (Purgatoire, XII, 43-45).

Dans la seconde, que le texte d’Ovide encourage, Athéna n’a pas d’argument contre la toile : elle a seulement le pouvoir. Sa tapisserie montre les dieux punissant les mortels ; celle d’Arachné montre les dieux abusant des mortelles, et la réponse de la déesse confirme la thèse de sa rivale. On a souvent lu dans ce face-à-face une réflexion d’Ovide sur l’art et le pouvoir, à la veille de son propre exil par Auguste.

Le mythe a aussi une portée concrète : chez les Grecs, le tissage est le travail féminin par excellence, et Athéna Erganè, « l’ouvrière », en est la patronne. Arachné conteste la déesse sur le terrain même où les femmes grecques l’honoraient.

Héritage du mythe

Le nom d’Arachné a fourni le vocabulaire scientifique : la classe des arachnides et, par dérivation, l’arachnophobie. En peinture, la toile la plus célèbre est Les Fileuses de Velázquez (vers 1657, musée du Prado) : au premier plan, des ouvrières d’un atelier de tapisserie ; au fond, dans une alcôve lumineuse, Athéna casquée lève le bras devant Arachné, devant une tapisserie qui reprend l’Enlèvement d’Europe de Titien. Le peintre reprend ainsi le motif central de la toile d’Arachné chez Ovide.

Lectures complémentaires

La fiche d’Athéna présente la déesse des artisans et sa naissance du crâne de Zeus ; celle de Poséidon revient sur leur rivalité pour Athènes, que la déesse tisse au centre de sa toile. Les amours divines brodées par Arachné ont chacune leur page, comme Europe ou Danaé. Pour la suite immédiate du récit d’Ovide, lire le mythe de Niobé ; pour une autre métamorphose née d’un affront aux dieux, le mythe de Narcisse. Le panorama d’ensemble est sur la page de la mythologie grecque.

Étapes du récit

  1. 01Arachné, fille du teinturier Idmon de Colophon, devient célèbre en Lydie pour son art du tissage
  2. 02Elle refuse de reconnaître qu'Athéna l'a instruite et la défie
  3. 03Athéna, déguisée en vieille femme, l'invite à l'humilité ; Arachné la rabroue
  4. 04La déesse se révèle et le concours commence
  5. 05Athéna tisse les dieux dans leur majesté ; Arachné tisse leurs métamorphoses amoureuses
  6. 06Ne trouvant aucun défaut à la toile, Athéna la déchire et frappe Arachné, qui se pend
  7. 07Athéna la change en araignée suspendue à son fil

Sources antiques

  • Ovide, Métamorphoses, VI, 1-145
  • Virgile, Géorgiques, IV, 246-247
  • Pline l'Ancien, Histoire naturelle, VII, 196
  • Scolie à Nicandre, Thériaques, v. 12 (version d'Arachné et Phalanx)

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Athéna a-t-elle changé Arachné en araignée ?

Parce qu'Arachné avait nié lui devoir son talent et l'avait défiée au tissage. Chez Ovide, la déesse ne trouve aucun défaut à la toile de sa rivale, mais celle-ci représente les fautes amoureuses des dieux. Athéna la déchire et frappe Arachné, qui se pend ; la déesse la maintient alors en vie sous forme d'araignée, suspendue à son fil et condamnée à tisser.

Qui a gagné le concours entre Arachné et Athéna ?

Ovide ne proclame pas de vainqueur, mais il dit clairement que ni Pallas ni l'Envie ne purent rien reprocher à l'ouvrage d'Arachné. Le châtiment ne sanctionne donc pas une défaite technique : c'est la déesse, vexée par la perfection et par le sujet de la toile, qui interrompt le concours.

Le mythe d'Arachné existe-t-il avant Ovide ?

Aucun récit grec complet ne nous est parvenu. Le mot grec arachnè signifie simplement « araignée », et Virgile, quelques années avant Ovide, parle déjà de l'araignée « odieuse à Minerve ». Une scolie aux Thériaques de Nicandre conserve une autre version, où Arachné et son frère Phalanx sont changés en araignées pour un inceste.