Mythologie grecque · Métamorphoses

Le mythe de Niobé : la mère changée en rocher qui pleure

En bref

Niobé, fille de Tantale et reine de Thèbes, se vante d'avoir plus d'enfants que Léto, qui n'en a que deux. Pour venger leur mère, Apollon tue ses fils et Artémis ses filles à coups de flèches. Brisée, Niobé est changée en rocher sur le mont Sipyle, en Asie Mineure, d'où ses larmes coulent pour toujours.

Niobé est la reine de Thèbes que les dieux punissent pour s’être comparée à une déesse. Fille de Tantale et épouse d’Amphion, mère de nombreux enfants, elle se vante d’être plus féconde que Léto, qui n’a donné naissance qu’à deux enfants. Ces deux enfants sont Apollon et Artémis : ils abattent à coups de flèches les fils et les filles de Niobé, que l’on appelle les Niobides. La mère, brisée, est changée en rocher sur le mont Sipyle, en Asie Mineure, et la pierre ne cesse de pleurer. Le mythe, raconté dès l’Iliade, est l’un des grands exemples grecs de la démesure punie et du deuil devenu éternel.

Une fille de Tantale devenue reine de Thèbes

Niobé appartient à une famille maudite. Son père, Tantale, roi de Lydie au pied du mont Sipyle, fut admis à la table des dieux avant de les trahir ; son frère, Pélops, est l’ancêtre des Atrides. Sa mère est, selon Hygin, Dioné, une fille d’Atlas ; Ovide la dit « sœur des Pléiades » (Métamorphoses, VI, 174).

Niobé épouse Amphion, fils de Zeus et d’Antiope, qui règne sur Thèbes avec son frère jumeau Zéthos. Amphion était célèbre pour avoir bâti les murailles de la ville au son de sa lyre, les pierres venant d’elles-mêmes se placer. Niobé règne donc sur la cité fondée par Cadmos, au cœur du cycle thébain qui produira aussi Œdipe et Antigone.

Un fragment de Sappho (fr. 142 Voigt) conserve un détail qui donne au mythe toute son amertume : « Léto et Niobé étaient des amies très chères. » La rivalité naît d’une ancienne intimité.

L’outrage fait à Léto

Ovide (Métamorphoses, VI, 146-312) donne le récit le plus développé. La devineresse Manto, fille de Tirésias, parcourt les rues de Thèbes en appelant les femmes à honorer Léto et ses deux enfants. Les Thébaines se couronnent de laurier et brûlent de l’encens.

Niobé survient, vêtue d’or, entourée de sa suite. Elle énumère ses titres : son père Tantale, seul mortel admis au banquet des dieux ; ses grands-pères Atlas et Jupiter ; son époux, dont la lyre a élevé les remparts ; son royaume ; sa beauté ; et surtout ses enfants, sept fils et sept filles. Que vaut Léto, à qui la terre entière refusa un lieu pour accoucher, jusqu’à ce que l’île errante de Délos l’accueille ? Elle n’a que deux enfants, « le septième de ma fécondité ». Niobé ordonne aux femmes d’arrêter le sacrifice. Elles obéissent, mais continuent de prier à voix basse.

Le crime de Niobé est précis : elle ne nie pas l’existence de la déesse, elle mesure sa propre valeur à la sienne et la déclare supérieure.

Le massacre des Niobides

Sur le sommet du Cynthe, à Délos, Léto se plaint à ses enfants. Apollon l’interrompt : une longue plainte retarde le châtiment. Les deux dieux descendent sur Thèbes, enveloppés de nuages.

Les fils de Niobé s’exercent à cheval et à la lutte dans la plaine, hors des murs. Apollon les abat l’un après l’autre : Isménos, Sipylos, Phaedimos et Tantale, transpercés d’une seule flèche alors qu’ils luttaient enlacés, Alphénor, Damasichthon. Le dernier, Ilionée, lève les bras et prie tous les dieux ; Apollon est ému, mais la flèche est déjà partie (VI, 262-266). Amphion se donne la mort d’un coup d’épée.

Niobé, qui se jette sur les corps, reste insolente : « Même dans mon malheur, il me reste plus qu’à toi dans ton bonheur. » Alors la corde de l’arc vibre de nouveau. Ses filles, vêtues de deuil autour des cercueils de leurs frères, tombent l’une après l’autre sous les flèches d’Artémis. Il ne reste que la plus jeune ; Niobé la couvre de son corps et de ses vêtements et supplie : « Laisse-m’en une seule, la plus petite ! » Elle prie encore quand l’enfant meurt (VI, 299-301).

Chez Homère, un détail ajoute à l’horreur : les corps restent neuf jours sans sépulture, car Zeus a changé en pierre les habitants de la ville ; le dixième jour, les dieux eux-mêmes les ensevelissent (Iliade, XXIV, 610-612).

Pétrifiée sur le mont Sipyle

Niobé, veuve et privée de ses enfants, se fige. Ovide décrit une métamorphose par la douleur : ses cheveux ne bougent plus au vent, ses yeux sont immobiles, sa langue se glace au palais, ses veines cessent de battre. Un tourbillon de vent l’emporte jusqu’à sa patrie, où, fixée au sommet d’une montagne, elle pleure encore : « et maintenant encore, le marbre verse des larmes » (VI, 310-312).

Apollodore (Bibliothèque, III, 5, 6) dit qu’elle quitte Thèbes pour rejoindre son père au Sipyle, prie Zeus et devient pierre ; ses larmes coulent jour et nuit. La géographie rejoint ici la légende. Pausanias (I, 21, 3) affirme avoir vu Niobé de ses propres yeux en gravissant le Sipyle : de près, ce n’est qu’une falaise abrupte qui ne ressemble en rien à une femme ; de loin, on croit voir une femme en larmes, la tête penchée. On identifie volontiers aujourd’hui ce rocher à une formation du Spil Dağı, près de Manisa, en Turquie, connue sous le nom de « rocher qui pleure ».

Combien d’enfants avait Niobé ?

Le chiffre varie tant que les Anciens l’ont eux-mêmes commenté. Apollodore (III, 5, 6) dresse le bilan : sept fils et sept filles dans la version courante, qu’il suit, et qu’Ovide adopte ; dix et dix chez Hésiode ; deux fils et trois filles chez Hérodore ; six et six chez Homère.

Même la question des survivants divise les sources. Apollodore sauve un fils, Amphion, et une fille, Chloris, qui épousera Nélée et sera la mère de Nestor. Les Argiens, selon Pausanias (II, 21, 9), racontaient que Chloris et Amyclas avaient survécu parce qu’ils avaient prié Léto ; la jeune fille, d’abord appelée Mélibée, aurait pâli de terreur au point de recevoir le nom de Chloris, « la pâle ».

Ce que changent les sources antiques

  • Homère (Iliade, XXIV, 602-617) n’emploie pas Niobé comme exemple d’orgueil mais comme modèle de deuil. Achille, qui vient de rendre à Priam le corps d’Hector, invite le vieux roi à manger : même Niobé, qui avait perdu douze enfants, finit par se souvenir de la nourriture quand elle fut lasse de pleurer. Dans l’Iliade, la reine meurtrie redevient humaine en partageant un repas. Certains critiques anciens tenaient pour interpolés les vers 614-617, ceux de la pétrification.
  • Eschyle, dans sa Niobé perdue, montrait la reine assise, voilée et muette, près du tombeau de ses enfants pendant une grande partie de la pièce. Aristophane se moque de ce long silence dans Les Grenouilles (v. 911-920). C’est de cette tragédie que vient la célèbre formule selon laquelle seul Thanatos, la Mort, n’aime pas les présents.
  • Sophocle fait de Niobé une figure de comparaison pour ses héroïnes. Dans Antigone (v. 823-833), l’héroïne conduite à son tombeau se compare à « l’étrangère phrygienne, fille de Tantale », sur laquelle la pierre a poussé comme le lierre et que la pluie et la neige ne quittent jamais. Dans Électre (v. 150-152), Électre l’invoque comme une déesse qui pleure éternellement dans son tombeau de rocher.
  • Ovide (VI, 146-312) dramatise : liste des fils, insolence répétée de Niobé, supplication finale pour la plus jeune.
  • Apollodore (III, 5, 6) donne les variantes de nombre et les survivants. Il situe la mort des fils à la chasse sur le Cithéron, celle des filles dans le palais.

Deux Niobé à ne pas confondre

La mythologie grecque connaît une autre Niobé, plus ancienne dans la généalogie. La tradition d’Argos fait de Niobé, fille de Phoronée, la première mortelle aimée de Zeus (Apollodore, II, 1, 1). Platon la cite dans le Timée (22a) parmi les plus anciens souvenirs des Grecs, avec Phoronée et le couple du déluge de Deucalion et Pyrrha. Cette Niobé argienne n’a pas d’enfants massacrés : c’est bien la Thébaine, fille de Tantale, qui est l’héroïne du mythe de la pierre qui pleure.

Portée du mythe

Le mythe de Niobé dit la frontière entre hommes et dieux plus nettement que bien des récits. Son père Tantale avait éprouvé les dieux, son frère Pélops avait été servi à leur table ; Niobé, elle, se contente de comparer. Le châtiment est d’une cruauté parfaitement symétrique : la mère qui se glorifiait du nombre de ses enfants les perd tous, et c’est la mère de deux enfants seulement qui l’emporte, parce que ces deux-là sont des dieux.

La pétrification ajoute une autre idée. Niobé ne meurt pas : elle devient l’image figée d’une douleur qui ne finit pas. C’est pour cela que les héroïnes tragiques, Antigone ou Électre, se tournent vers elle.

Les artistes l’ont retenu. Le cratère des Niobides (vers 460-450 av. J.-C., musée du Louvre) montre Apollon et Artémis tirant sur les enfants dans un paysage rocheux. Le groupe des Niobides des Offices de Florence, copies romaines d’originaux grecs retrouvées à Rome au XVIe siècle, représente la mère protégeant sa plus jeune fille.

Lectures complémentaires

La fiche de Léto éclaire la maternité divine que Niobé conteste, et celles d’Apollon et d’Artémis présentent les deux archers du châtiment. La lignée de Niobé est détaillée dans les fiches de Tantale et de Pélops. Pour une autre métamorphose où Apollon perd ce qu’il désire, lire Apollon et Daphné, et pour une autre punition divine racontée par Ovide, le mythe de Narcisse. Le panorama d’ensemble est sur la page de la mythologie grecque.

Étapes du récit

  1. 01Niobé, fille de Tantale et épouse d'Amphion, règne sur Thèbes, mère de nombreux enfants
  2. 02Elle interdit aux Thébaines d'honorer Léto, mère de deux enfants seulement
  3. 03Léto en appelle à Apollon et Artémis
  4. 04Apollon abat les fils de Niobé, Artémis ses filles ; Amphion se tue
  5. 05Les corps restent neuf jours sans sépulture, avant d'être ensevelis par les dieux
  6. 06Niobé est changée en rocher sur le mont Sipyle, d'où coulent ses larmes

Sources antiques

  • Homère, Iliade, XXIV, 602-617
  • Sappho, fragment 142 Voigt
  • Eschyle, Niobé (tragédie perdue, fragments) ; Aristophane, Les Grenouilles, 911-920
  • Sophocle, Antigone, 823-833 ; Électre, 150-152
  • Ovide, Métamorphoses, VI, 146-312
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 5, 6
  • Pausanias, Description de la Grèce, I, 21, 3 ; II, 21, 9

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Niobé est-elle punie ?

Parce qu'elle s'est comparée à une déesse. Fière de ses nombreux enfants, Niobé raille Léto, qui n'en a que deux, et prétend mériter plus d'honneurs qu'elle. Apollon et Artémis, les deux enfants de Léto, vengent leur mère en tuant ceux de Niobé : la punition frappe précisément ce dont elle se vantait.

En quoi Niobé est-elle transformée ?

En rocher. Chez Homère, Apollodore et Ovide, Niobé est pétrifiée sur le mont Sipyle, en Lydie, et la pierre continue de verser des larmes. Pausanias, qui dit avoir gravi la montagne, décrit une falaise qui, de près, ne ressemble à rien, mais qui, de loin, évoque une femme en pleurs, la tête penchée.

Y a-t-il plusieurs Niobé dans la mythologie grecque ?

Oui. À côté de la reine de Thèbes, fille de Tantale, la tradition argienne connaît une Niobé fille de Phoronée, que Zeus aima et qu'Apollodore présente comme la première mortelle unie au dieu. Platon la cite dans le Timée avec Phoronée et le couple du déluge, Deucalion et Pyrrha. Les deux figures n'ont pas la même histoire.