Mythologie grecque · Créatures

Charybde, le gouffre qui avale la mer face à Scylla

En bref

Charybde est, dans la mythologie grecque, le gouffre marin qui fait face à Scylla : trois fois par jour il engloutit la mer et trois fois il la recrache, au point qu'aucun navire ne peut en réchapper. Homère ne la décrit jamais physiquement ; l'Antiquité la situe dans le détroit de Messine.

Le navire d'Ulysse entre Scylla, qui enlève des marins, et Charybde, détail d'une fresque d'Alessandro Allori (1574-1576)
Alessandro Allori — via Wikimedia Commons · Domaine public · Image adaptée : redimensionnement, composition sur fond flouté, désaturation, teinte colorée et conversion WebP · Source

Charybde est, dans la mythologie grecque, le gouffre marin qui garde un détroit face au monstre Scylla : trois fois par jour il engloutit la mer, trois fois il la recrache, et aucun navire pris dans ce mouvement ne s’en sort. Elle n’a ni corps, ni visage, ni généalogie chez Homère — seulement une action. C’est ce qui en fait l’un des dangers les plus singuliers de l’Odyssée et l’une des deux moitiés du plus célèbre dilemme de la culture européenne.

Un monstre sans corps

Le point le plus frappant, et le plus souvent oublié, est que Charybde n’est jamais décrite physiquement chez Homère. Scylla reçoit douze pieds, six cous, six têtes et trois rangées de dents ; Charybde ne reçoit rien de tel. Le poète l’appelle « la divine Charybde » (dîa Kharybdis), lui prête une volonté et un verbe — avaler, rejeter — mais ne lui donne ni bouche ni gueule. Les images de monstre à mâchoires béantes qui circulent aujourd’hui sont des inventions postérieures.

Ce silence n’est pas une lacune : il est le propos. Scylla est un prédateur, on peut la regarder, s’armer contre elle, ce que fait d’ailleurs Ulysse. Charybde est un phénomène, une puissance de la mer elle-même. On ne combat pas un tourbillon ; on choisit seulement de ne pas s’en approcher.

Ce que Circé annonce à Ulysse

Tout ce que l’on sait de Charybde vient d’abord des instructions de Circé au chant XII (v. 101-110). Des deux rochers du détroit, explique-t-elle, l’un est haut et abrite Scylla ; l’autre est plus bas, à une portée de flèche du premier. Sur ce rocher pousse un grand figuier sauvage au feuillage abondant, et sous lui Charybde engloutit l’eau noire. Trois fois par jour elle la rejette, trois fois elle la ravale.

Circé ajoute deux précisions décisives. D’abord, si l’on se trouve là au moment où elle avale, même l’Ébranleur de la terre, Poséidon, ne pourrait sauver le navire. Ensuite, le conseil : serrer la falaise de Scylla et passer vite, car il vaut mieux perdre six compagnons que tous les perdre. Quand Ulysse demande s’il ne pourrait pas éviter Charybde tout en repoussant Scylla, la magicienne le traite d’obstiné : contre ces deux-là, il n’y a pas de victoire, seulement un moindre mal.

Le premier passage : le chaudron et le fond de la mer

Au moment de franchir le détroit (XII, 234-244), Homère donne enfin à voir Charybde à l’œuvre — toujours par ses effets. Quand elle rejette l’eau, la mer bouillonne comme un chaudron sur un grand feu, et l’écume retombe sur le sommet des deux rochers. Quand elle avale, tout l’intérieur du gouffre apparaît, le rocher mugit terriblement, et l’on aperçoit en dessous le fond, noir de sable. La peur blêmit l’équipage.

C’est précisément cette fascination qui coûte six hommes : tandis que tous regardent Charybde, Scylla plonge ses têtes et enlève six compagnons. Les deux fléaux fonctionnent ensemble — l’un capte le regard, l’autre frappe.

Ulysse seul, suspendu au figuier

Charybde revient à la fin du même chant, dans un épisode beaucoup moins connu et pourtant plus spectaculaire (XII, 426-446). Après le sacrilège commis contre les bœufs d’Hélios, Zeus foudroie le navire ; tout l’équipage périt. Ulysse attache ensemble le mât et la quille et dérive toute la nuit. Le vent du sud le ramène au point du jour… droit sur Charybde, au moment où elle engloutit la mer.

Ulysse bondit alors vers le grand figuier et s’y agrippe comme une chauve-souris, sans appui pour les pieds ni moyen de grimper : les racines sont trop loin en dessous, les branches trop haut. Il attend, suspendu au-dessus du vide, que le gouffre recrache son radeau. Le mât et la quille reparaissent seulement à l’heure, dit Homère, où le juge quitte l’agora pour dîner après avoir tranché les querelles des jeunes gens. Ulysse se laisse tomber à côté des poutres, rame avec ses mains, et Zeus empêche Scylla de l’apercevoir. Il dérive ensuite neuf jours jusqu’à l’île de Calypso.

Le figuier, simple repère dans la bouche de Circé, devient ici le salut du héros : le seul point fixe au-dessus d’un gouffre qui avale tout.

Les Argonautes et Énée : éviter Charybde

Les poètes postérieurs reprennent Charybde, mais presque toujours pour la faire contourner.

  • Chez Apollonios de Rhodes (Argonautiques, IV, 786-963), Héra convoque Thétis et lui confie ses craintes : que l’Argo soit happé par Scylla ou englouti par Charybde. Thétis et les Néréides escortent le navire de Jason, qui longe les deux fléaux sans dommage, puis le font passer à travers les Planctes, les Roches errantes, en se le relançant de main en main. Le danger homérique devient le décor d’un sauvetage divin (voir le récit de Jason et la Toison d’or).
  • Chez Virgile (Énéide, III, 420-432), le devin Hélénos décrit à Énée la gauche du détroit occupée par « l’implacable Charybde », qui trois fois aspire les flots au fond de son abîme puis les relance jusqu’aux étoiles, et lui conseille de faire le tour de la Sicile. Plus loin (III, 555-569), les Troyens entendent le grondement du détroit ; Anchise reconnaît « cette Charybde » annoncée, et la flotte fuit à force de rames.
  • Ovide la mentionne deux fois : dans la bouche de Médée, qui énumère les périls du voyage (Métamorphoses, VII, 63), puis au livre XIII (v. 730), où Charybde, « jamais en repos », tient le côté gauche du détroit et avale les carènes pour les revomir.

D’Homère à Virgile, le détail du rythme ternaire se maintient : c’est la signature de Charybde.

Une généalogie tardive : la voleuse foudroyée

Homère ne donne à Charybde aucun parent. C’est une tradition bien plus tardive, connue surtout par le commentaire de Servius à l’Énéide (III, 420), qui lui invente un passé : femme d’une voracité extrême, elle aurait dérobé des bœufs à Héraclès — on comprend généralement le troupeau de Géryon qu’il ramenait d’Occident (voir les Travaux d’Héraclès) — et Zeus l’aurait foudroyée et précipitée dans la mer, où elle devient le gouffre que l’on connaît. Cette tradition tardive en fait une fille de Poséidon et de Gaïa : la mer et la terre, les deux éléments que le tourbillon met en contact quand il découvre le fond.

C’est cette filiation qu’emploie l’arbre généalogique du site, en la signalant comme tardive : elle n’a aucune autorité homérique.

Du mythe au détroit de Messine

Dès le Ve siècle av. J.-C., la géographie s’empare de Charybde. Thucydide (IV, 24, 5) écrit que le détroit entre Rhégion et Messine est « ce qu’on appelle Charybde », par où Ulysse aurait navigué, et que son étroitesse et la rencontre des courants des mers Tyrrhénienne et de Sicile le rendent à juste titre dangereux. Strabon (I, 2, 36) défend la valeur géographique d’Homère et relève que le poète dit « trois fois » là où le phénomène réel se produit deux fois par jour — écart qu’il met au compte de la licence poétique. Aristote, dans les Météorologiques (livre II), rapporte même une fable d’Ésope : Charybde aurait bu la mer une première fois, faisant apparaître les montagnes, une deuxième fois les îles, et une dernière gorgée achèverait de l’assécher.

Le détroit de Messine connaît en effet de puissants courants de marée, qui s’inversent plusieurs fois par jour et créent des remous ; l’un d’eux, du côté sicilien, est appelé localement Garofalo et est traditionnellement identifié à Charybde, tandis que Scylla a donné son nom à la ville calabraise de Scilla, en face. Le monstre est l’habillage mythique d’un danger de navigation bien réel.

« Tomber de Charybde en Scylla »

Le proverbe français ne vient pas d’Homère mais du Moyen Âge latin. Dans l’Alexandréide de Gautier de Châtillon (XIIe siècle), un vers devenu célèbre apostrophe Darius en fuite : Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim — « tu tombes sur Scylla en voulant éviter Charybde » (V, 301). Repris par les humanistes, le vers a donné « tomber de Charybde en Scylla » : échapper à un mal pour tomber dans un autre. L’ordre est d’ailleurs fidèle à l’Odyssée, où c’est bien pour fuir Charybde qu’Ulysse s’expose à Scylla.

Ce que disent les sources antiques

  • Homère (Odyssée, XII, 101-110, 234-244 et 426-446) fixe tout l’essentiel : le rocher bas, le figuier, le rythme ternaire, le fond mis à nu, l’épisode d’Ulysse suspendu — sans jamais décrire un corps.
  • Thucydide (IV, 24, 5) est le premier témoin sûr de la localisation dans le détroit de Messine.
  • Apollonios de Rhodes (IV) transforme le passage en épreuve évitée grâce à Thétis et aux Néréides.
  • Virgile (Énéide, III) et Ovide (Métamorphoses, VII et XIII) gardent le rythme triple et la position à gauche du détroit.
  • Strabon (I, 2, 36) rationalise le mythe et discute le « trois fois » homérique.
  • Servius (ad Aen. III, 420) transmet la métamorphose tardive de la voleuse foudroyée.

Lectures complémentaires

Charybde ne se comprend qu’en couple : lire d’abord la fiche de Scylla, puis celle des Sirènes, autre étape mortelle annoncée par Circé. Pour le voyage complet, voir le résumé de l’Odyssée et la fiche d’Ulysse. Pour l’autre traversée du détroit, lire Jason et la Toison d’or. Pour l’ensemble des dieux et monstres grecs, revenir au hub de la mythologie grecque.

Sources antiques

  • Homère, Odyssée, XII, 101-110 (description par Circé)
  • Homère, Odyssée, XII, 234-244 (premier passage)
  • Homère, Odyssée, XII, 426-446 (Ulysse seul accroché au figuier)
  • Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 786-963
  • Virgile, Énéide, III, 420-432 et 555-569
  • Ovide, Métamorphoses, VII, 63 et XIII, 730
  • Thucydide, Guerre du Péloponnèse, IV, 24, 5
  • Strabon, Géographie, I, 2, 36
  • Servius, Commentaire à l'Énéide, III, 420

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Circé conseille-t-elle à Ulysse de passer près de Scylla plutôt que de Charybde ?

Parce que les deux pertes ne se valent pas. Scylla prend six hommes, un par tête ; Charybde avale le navire entier, et Circé précise que même Poséidon ne pourrait sauver qui s'y trouverait au mauvais moment. Mieux vaut, dit-elle, pleurer six compagnons que tous les perdre (Odyssée, XII, 108-110).

D'où vient l'expression « tomber de Charybde en Scylla » ?

Elle ne vient pas d'Homère mais d'un vers latin médiéval, « Incidis in Scyllam cupiens vitare Charybdim » (« tu tombes sur Scylla en voulant éviter Charybde »), tiré de l'Alexandréide de Gautier de Châtillon (V, 301). Le français en a fait un proverbe : échapper à un danger pour tomber dans un pire.

Charybde a-t-elle existé ?

Le monstre non, mais le lieu oui. Thucydide identifie déjà Charybde au détroit entre Rhégion et Messine, dangereux à cause de son étroitesse et des courants contraires. Les courants de marée y sont puissants, et un remous du côté sicilien, appelé localement Garofalo, est traditionnellement rapproché du gouffre homérique.