Mythologie grecque · Créatures
Ladon : le serpent gardien des pommes d'or des Hespérides
En bref
Ladon est le serpent qui garde les pommes d'or dans le jardin des Hespérides, aux confins occidentaux du monde. Hésiode en fait le dernier-né de Phorkys et Céto, Apollodore un fils de Typhon et d'Échidna aux cent têtes ; selon la plupart des versions, Héraclès le tue lors de son onzième travail, et Héra le place parmi les astres.
Ladon est le serpent qui garde l’arbre aux pommes d’or dans le jardin des Hespérides, aux confins occidentaux du monde. Il ne dort jamais, s’enroule autour du tronc et, selon les versions, meurt sous les flèches d’Héraclès ou se voit simplement contourné par la ruse d’Atlas. Sa généalogie change selon les auteurs : dernier-né de Phorkys et Céto chez Hésiode, fils de Typhon et d’Échidna chez Apollodore. Ladon est le dernier monstre que croise Héraclès avant Cerbère, et l’un des rares dont la mort soit racontée du point de vue de ceux qui le pleurent.
Un gardien plus qu’un monstre
Ladon ne ravage aucun pays et ne dévore personne. Il se distingue en cela du lion de Némée ou de l’Hydre de Lerne : sa fonction est de garder, pas de nuire. Il appartient à une catégorie bien identifiée de la mythologie grecque, le drakôn gardien, ce grand serpent qui veille sur un lieu ou un trésor que convoite un nouveau venu. Python garde l’oracle de Delphes avant Apollon ; le dragon de Colchide garde la Toison d’or ; Ladon garde les pommes d’or.
Ce qu’il protège n’est pas banal. Selon Apollodore, Gaïa avait offert les pommes d’or lors des noces de Zeus et d’Héra ; Phérécyde, cité par les scholies d’Apollonios, ajoute qu’Héra, émerveillée, les fit planter dans le jardin des dieux. Les fruits sont donc un cadeau de mariage divin, un bien qui appartient à la reine des dieux. Ladon n’est pas un monstre errant que l’on débusque : c’est le serviteur d’Héra, posté devant son verger.
Généalogie : trois familles possibles
Le dernier-né de Phorkys et Céto
Le premier texte est celui d’Hésiode. À la fin de la longue lignée de Phorkys et Céto, la Théogonie (v. 333-336) mentionne leur plus jeune enfant : le « serpent terrible » qui, dans les profondeurs de la terre sombre, à ses vastes confins, garde les pommes toutes d’or. Hésiode ne lui donne pas de nom. Le passage place le serpent dans la même fratrie que les Grées, les Gorgones et Échidna : Ladon est, chez Hésiode, l’oncle de Cerbère et de la Chimère.
Le fils de Typhon et d’Échidna
Apollodore (Bibliothèque, II, 5, 11) change de génération. Son dragon est « immortel, enfant de Typhon et d’Échidna », pourvu de cent têtes, et il « usait de voix multiples et variées ». Hygin suit la même filiation : dans la liste des enfants de Typhon et d’Échidna (Fables, 151), il compte « le dragon qui gardait les pommes d’or des Hespérides ». Dans cette version, Ladon devient le frère de Cerbère, de l’Hydre et d’Orthros, ce qui en fait un membre de plein droit de la famille de monstres que vainc Héraclès.
Né de la Terre
Une troisième tradition, conservée par les scholies d’Apollonios de Rhodes, fait naître le serpent de la Terre elle-même ; Apollonios le qualifie d’ailleurs de serpent chthonios, « né du sol ». La variante est cohérente avec le rôle de Gaïa, qui a fait pousser les pommes.
| Source | Parents | Aspect | Nom |
|---|---|---|---|
| Hésiode, Théogonie | Phorkys et Céto | serpent terrible | non nommé |
| Euripide, Héraclès furieux | — | serpent à dos fauve enroulé autour de l’arbre | non nommé |
| Apollonios, Argonautiques | « né du sol » | serpent unique | Ladon |
| Apollodore, Bibliothèque | Typhon et Échidna | cent têtes, voix multiples | non nommé |
| Hygin, Fables 30 et 151 | Typhon et Échidna | dragon immense | non nommé |
Ce tableau fait apparaître un point souvent oublié : le nom de Ladon, si familier aujourd’hui, n’est pas dans les sources les plus citées sur les travaux. Hésiode, Euripide, Apollodore et Hygin parlent tous d’un serpent ou d’un dragon anonyme. C’est Apollonios, au IIIe siècle av. J.-C., qui lui donne le nom sous lequel la tradition moderne le connaît.
Le onzième travail d’Héraclès
Deux manières d’obtenir les pommes
Dans le récit des travaux d’Héraclès, la quête des pommes est le onzième travail chez Apollodore. Le héros ignore où se trouve le jardin ; il doit d’abord arracher l’information à Nérée, puis traverser la Libye, l’Égypte, l’Asie et le Caucase, où il délivre Prométhée. C’est ce dernier qui lui conseille de ne pas aller lui-même cueillir les fruits, mais d’envoyer Atlas.
Apollodore donne ensuite les deux versions côte à côte. Dans la première, Héraclès prend le ciel sur ses épaules, Atlas va chercher trois pommes chez les Hespérides, puis tente de laisser le héros définitivement sous le fardeau ; Héraclès le trompe en lui demandant de reprendre le ciel un instant, le temps de se poser un coussin sur la tête. Ladon, dans ce cas, n’est même pas affronté. Dans la seconde, rapportée par « certains », Héraclès tue lui-même le serpent gardien et cueille les pommes.
Euripide et Apollonios : le serpent tué
Les poètes préfèrent la mise à mort. Dans le chœur d’Héraclès furieux (v. 394-399), Euripide fait chanter les exploits du héros : il est allé jusqu’au jardin des Hespérides, a pris de sa main les fruits d’or et tué le serpent au dos fauve qui, enroulé autour de l’arbre, en gardait l’accès.
Apollonios de Rhodes en tire la scène la plus saisissante (Argonautiques, IV, 1396-1449). Les Argonautes, égarés en Libye et mourant de soif, arrivent au jardin le lendemain du passage d’Héraclès. Ladon gît au pied du pommier. Seul le bout de sa queue remue encore ; tout le reste de son corps est sans vie, et les mouches viennent mourir sur ses plaies, car les flèches du héros étaient trempées dans le fiel de l’Hydre. Les Hespérides, autour de lui, se lamentent. Quand elles voient approcher les Argonautes, elles se changent en poussière puis en arbres, avant de reprendre forme pour indiquer la source qu’Héraclès a fait jaillir d’un coup de pied.
Ce passage retourne le récit héroïque. Vu du jardin, le onzième travail est une effraction qui a commencé par la mort du gardien. Et le poison qui tue Ladon est celui de l’Hydre, son frère dans la généalogie d’Apollodore : le monstre meurt du venin d’un autre monstre de sa lignée.
Ce que devient le jardin
Les pommes ne restent pas longtemps entre les mains des mortels. Chez Apollodore, Eurysthée les rend à Héraclès, qui les donne à Athéna ; la déesse les rapporte au jardin, car il n’était pas permis de les déposer ailleurs. Le gardien, lui, ne revient pas.
Le serpent devenu constellation
Héra ne laisse pas son gardien sans récompense. Les Catastérismes attribués à Ératosthène (chap. 3) expliquent que la grande constellation du Dragon, qui s’enroule entre les deux Ourses près du pôle céleste, est le serpent des Hespérides, placé parmi les astres par Héra après sa mort. Hygin reprend la notice dans son Astronomie (II, 3). On remarquera que, dans le ciel, le Dragon voisine avec la figure agenouillée que les Grecs appelaient l’Engonasin et que plusieurs auteurs identifiaient à Héraclès : le héros et sa victime se retrouvent côte à côte, l’un posant le pied sur la tête de l’autre.
Variantes et lectures anciennes
Où se trouve le jardin ?
Les sources ne s’accordent pas sur l’emplacement. Hésiode le situe au-delà de l’Océan, là où commence la nuit. Apollodore précise que les pommes ne se trouvaient pas en Libye, comme le disaient certains, mais chez les Hyperboréens, près d’Atlas. Apollonios les place pourtant en Libye. Ovide (Métamorphoses, IV, 637-648) fait du verger la propriété d’Atlas lui-même : averti par un oracle qu’un fils de Zeus viendrait lui dérober son or, le Titan l’a entouré de murs et confié à un immense dragon. Ladon garde donc tantôt le bien d’Héra, tantôt celui d’Atlas.
La lecture rationaliste de Diodore
Diodore de Sicile (IV, 26) rapporte une interprétation qui supprime le monstre. Le mot grec mêla désigne à la fois les pommes et les moutons ; selon certains, les « pommes d’or » étaient de beaux troupeaux de moutons à la toison dorée, et le « dragon » un berger nommé Drakôn, fort et courageux, qui les gardait. Ce type de rationalisation, fréquent chez les mythographes hellénistiques, montre que le serpent des Hespérides faisait déjà figure d’invraisemblance à expliquer.
Dans l’art
Les peintres de vases représentent presque toujours un seul grand serpent enroulé autour du tronc, parfois nourri par une Hespéride qui lui tend une coupe. L’hydrie attique du Peintre de Meidias, vers 410 av. J.-C., conservée au British Museum, montre dans son registre inférieur Héraclès dans le jardin, au milieu des nymphes, avec le serpent lové autour de l’arbre. Pausanias (VI, 19, 8) décrit à Olympie, dans le trésor des Épidamniens, un groupe sculpté par Théoclès réunissant Atlas portant le ciel, Héraclès et l’arbre des Hespérides autour duquel s’enroule le serpent.
Portée symbolique
Ladon incarne la vigilance absolue : un être qui ne ferme jamais les yeux. Sa mort marque la limite de cette vigilance. Le jardin des Hespérides est un lieu hors du monde, au bord de la nuit, où pousse un fruit d’immortalité réservé aux dieux ; Héraclès, qui doit bientôt devenir immortel, est précisément celui qui le franchit. Le serpent gardien représente la frontière entre la condition humaine et la condition divine, et c’est le héros destiné à l’Olympe qui la force.
Ce que disent les sources antiques
- Hésiode (Théogonie, v. 333-336) : dernier enfant de Phorkys et Céto, serpent terrible et anonyme gardant les pommes d’or aux confins de la terre.
- Euripide (Héraclès furieux, v. 394-399) : Héraclès tue le serpent au dos fauve enroulé autour de l’arbre.
- Apollonios de Rhodes (Argonautiques, IV, 1396-1449) : premier à nommer Ladon ; son cadavre empoisonné par le venin de l’Hydre, et les Hespérides en deuil.
- Diodore (IV, 26) : lecture rationaliste, le berger Drakôn et les moutons d’or.
- Apollodore (II, 5, 11) : dragon immortel, fils de Typhon et d’Échidna, aux cent têtes ; deux versions de la quête, avec ou sans meurtre du serpent.
- Ératosthène (attribué) et Hygin : catastérisme du serpent en constellation du Dragon ; Hygin le compte parmi les enfants de Typhon et d’Échidna.
- Ovide (Métamorphoses, IV et IX) : le dragon gardien du verger d’Atlas.
Lectures complémentaires
Pour le jardin et ses gardiennes, lire la fiche des Hespérides, puis le récit complet des douze travaux d’Héraclès. La famille de Ladon se lit à travers Phorkys, Céto, Échidna et Typhon. Pour d’autres serpents gardiens, voir Python à Delphes et le dragon de la quête de la Toison d’or. Le panorama d’ensemble se trouve sur la page de la mythologie grecque.
Sources antiques
- Hésiode, Théogonie, v. 333-336
- Euripide, Héraclès furieux, v. 394-399
- Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 1396-1449
- Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, IV, 26
- Apollodore, Bibliothèque, II, 5, 11
- Ératosthène (pseudo-), Catastérismes, 3
- Hygin, Fables, 30 et 151 ; Astronomie, II, 3
- Ovide, Métamorphoses, IV, 637-648 et IX, 190
- Pausanias, Description de la Grèce, VI, 19, 8
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Questions fréquentes
Ladon et le dragon de la Toison d'or sont-ils le même monstre ?
Non. Le dragon de Colchide garde la Toison d'or dans le bois sacré d'Arès et c'est Médée qui l'endort pour Jason. Ladon garde les pommes d'or à l'autre bout du monde, à l'Occident. Les deux serpents appartiennent au même type, le gardien qui ne dort jamais, et certaines généalogies tardives les rattachent tous deux à Typhon et Échidna, mais les textes ne les confondent pas.
Pourquoi Ladon a-t-il cent têtes ?
Le détail n'apparaît qu'assez tard, chez Apollodore, qui précise aussi que le serpent parlait avec des voix multiples. Hésiode, Euripide et Apollonios décrivent un seul grand serpent enroulé autour de l'arbre, et c'est ainsi que le montrent presque tous les vases. Les cent têtes rapprochent Ladon de son demi-frère supposé, l'Hydre, et de son père Typhon, lui aussi doté de cent têtes de serpent chez Hésiode.