Mythologie grecque · Dieux & déesses

Morphée, dieu des rêves : ce que dit vraiment le mythe

Morphée n'est pas le dieu du sommeil ni une divinité grecque ancienne : c'est une création d'Ovide, fils du Sommeil, spécialiste des visages humains dans les rêves.

Morphée est le dieu des rêves — mais presque tout ce que l’on croit savoir de lui est faux. Il n’est pas le dieu du sommeil, il n’appartient pas à la mythologie grecque ancienne, et son domaine est bien plus étroit que ne le suggère l’expression « les bras de Morphée ». C’est une invention littéraire d’Ovide, remarquablement précise, que la postérité a élargie jusqu’à l’effacer.

Un nom grec dans un poème latin

Le nom vient de μορφή (morphḗ), « la forme, la figure ». Morphée est littéralement celui qui façonne les formes.

Or ce nom n’apparaît dans aucun texte grec conservé. Il surgit au livre XI des Métamorphoses, et rien n’indique qu’Ovide l’ait trouvé dans une source antérieure : le procédé — forger un nom grec transparent pour un personnage neuf — lui est familier. Morphée est donc un dieu grec en langue seulement, né à Rome sous le règne d’Auguste.

Cela n’en fait pas une figure sans profondeur. Ovide construit autour de lui un système du rêve qui n’a pas d’équivalent dans la littérature antique.

Les trois frères, ou une taxonomie du rêve

Dans la grotte des Cimmériens où réside Somnus — c’est-à-dire Hypnos —, le dieu dort entouré de mille fils, la foule des Songes. Ovide n’en nomme que trois, et cette sélection est un classement en règle.

  • Morphée est artificem simulatoremque figurae, « artisan et imitateur de la figure ». Il n’imite que les êtres humains, mais il les imite intégralement : le visage, la démarche, le port, la voix, jusqu’aux vêtements et aux tics de langage.
  • Icélos, que les mortels appellent Phobétor (« l’Épouvanteur »), prend la forme des bêtes : oiseau, fauve, serpent.
  • Phantasos se change en choses inanimées : terre, roc, eau, bois.

La répartition n’est pas un ornement. Elle propose une théorie du contenu onirique en trois classes — l’humain, l’animal, l’inerte — et elle attribue le premier registre, le plus troublant, au plus habile des trois. Ovide ajoute que Morphée est celui que le Sommeil envoie aux rois et aux chefs, tandis que ses frères vont vers le peuple : le rêve est aussi une affaire de rang.

Le seul épisode où il agit

Morphée n’a qu’une intervention, mais elle est admirable, et elle donne le contexte que les citations isolées font perdre.

Céyx, roi de Trachis, périt en mer. Sa femme Alcyone l’ignore et continue de prier pour son retour. Junon, lassée de recevoir les prières d’une veuve qui ne se sait pas veuve, envoie Iris jusqu’à la grotte du Sommeil pour qu’on annonce la vérité à la dormeuse.

Somnus, à peine réveillé, désigne Morphée. Celui-ci prend alors la forme du noyé — le visage exact de Céyx, sa barbe ruisselante, sa pâleur, ses vêtements trempés — se penche sur le lit d’Alcyone et lui parle. Il ne dit pas « ton mari est mort » : il dit « je suis ton mari, je suis mort, ne m’attends plus ». Le rêve n’informe pas, il incarne.

Au réveil, Alcyone court au rivage et y trouve le corps. Le couple sera transformé en oiseaux — les alcyons —, et les dieux accorderont chaque hiver les « jours alcyoniens » où la mer reste calme pour la couvaison.

Cet épisode définit exactement la fonction de Morphée : il n’invente rien, il n’a aucun message à lui. Il est un médium, un porteur de figure.

Ce que les Grecs avaient à la place

Les Grecs n’ignoraient pas les dieux du rêve ; ils les concevaient autrement, et de façon plus collective.

Hésiode range la tribu des Songes (Oneiroi) parmi les enfants que Nyx enfante seule, aux côtés du Sommeil et de la Mort. Ils sont une foule sans individualité : personne ne les nomme un à un.

Chez Homère, le rêve est un envoyé. Au chant II de l’Iliade, Zeus dépêche un Songe funeste vers Agamemnon, en lui ordonnant de prendre l’apparence de Nestor pour être cru — le procédé même que reprendra Morphée, mais sans nom propre ni spécialité. Le mécanisme est le même ; le personnage n’existe pas encore. Cette scène est l’un des ressorts initiaux de la guerre de Troie telle que la raconte l’Iliade : la ruine des Achéens commence par un rêve mensonger.

Et surtout, l’Odyssée contient la théorie du rêve la plus célèbre de l’Antiquité. Au chant XIX, Pénélope explique à son hôte que les songes sortent par deux portes : ceux qui passent par la porte d’ivoire trompent et n’aboutissent à rien, ceux qui passent par la porte de corne disent vrai. Le jeu de mots est intraduisible mais réel en grec — elephas, l’ivoire, évoque elephairomai, « tromper » ; keras, la corne, évoque krainō, « accomplir ». La distinction entre rêve véridique et rêve trompeur est grecque ; c’est Ovide qui lui donnera des visages.

Les bras de Morphée

L’expression française « tomber dans les bras de Morphée » se répand au XVIIIe siècle, à une époque où la mythologie ovidienne fournit encore le vocabulaire poétique ordinaire. Elle contient une inexactitude devenue invisible : s’endormir relève d’Hypnos, pas de Morphée. Le fils a hérité du domaine du père, sans doute parce que son nom sonnait mieux et se prêtait mieux au vers.

Ce glissement est représentatif de toute la fortune du personnage. Dans l’usage moderne, Morphée est devenu « le dieu des rêves » au sens le plus large, puis « le dieu du sommeil », puis un nom de code pour tout ce qui touche à l’endormissement.

La morphine

Le témoin le plus concret de cette popularité porte une date. En 1817, le pharmacien allemand Friedrich Sertürner publie les résultats de ses travaux sur le principe actif de l’opium, isolé quelques années plus tôt, et le baptise morphium d’après Morpheus. La forme française morphine suit rapidement.

Le choix est parlant : Sertürner ne nomme pas sa substance d’après le Sommeil, mais d’après le dieu qui fabrique des apparitions. Ce qu’il décrit chez ses sujets n’est pas seulement l’assoupissement, c’est l’état second, les figures, les visions. Le nom du fils d’Ovide s’est trouvé, deux mille ans plus tard, remarquablement bien choisi.

Sources antiques

  • Ovide, Métamorphoses, XI, 592-748
  • Hésiode, Théogonie, v. 211-212
  • Homère, Iliade, II, 1-40
  • Homère, Odyssée, XIX, 559-569 ; IV, 795-841
  • Virgile, Énéide, VI, 893-899
  • Stace, Thébaïde, X, 84-155

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Questions fréquentes

Morphée est-il le dieu du sommeil ou le dieu des rêves ?

Des rêves, et d'un seul type de rêve. Le dieu du sommeil est son père Hypnos, appelé Somnus par les Latins. Morphée, chez Ovide, est le Songe spécialisé dans l'imitation des êtres humains : il en reprend le visage, la démarche, la voix et jusqu'au vêtement. Ses frères se chargent des animaux et des choses inanimées.

Morphée existe-t-il dans la mythologie grecque ?

Pas sous ce nom. Aucun texte grec conservé ne mentionne un dieu appelé Morphée. Les Grecs connaissent les Oneiroi, la tribu anonyme des Songes qu'Hésiode donne pour enfants de Nyx et qu'Homère montre envoyés par Zeus. Morphée est une création littéraire d'Ovide, forgée sur le mot grec morphē, « la forme ».

D'où vient l'expression « dans les bras de Morphée » ?

Elle est française et relativement récente : elle se répand au XVIIIe siècle, à une époque où la mythologie ovidienne sert de langage poétique courant. L'expression opère un glissement — elle attribue au fils le domaine du père, puisque s'endormir relève d'Hypnos et non de Morphée. Le nom a survécu parce qu'il sonnait mieux.