Mythologie grecque · Héros & mortels
Iphigénie, la fille sacrifiée à Aulis par Agamemnon
En bref
Iphigénie est la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, réclamée en sacrifice par Artémis pour que la flotte grecque puisse quitter Aulis. Selon les sources, elle meurt sous le couteau de son père ou est enlevée au dernier instant par la déesse, qui lui substitue une biche et en fait sa prêtresse chez les Taures.
- sacrifice exigé par les dieux
- prêtrise d'Artémis
- rites de passage des jeunes filles
- le voile de safran qui glisse à terre
- +3
Iphigénie est la fille aînée d’Agamemnon et de Clytemnestre, que la flotte grecque immobilisée à Aulis doit sacrifier à Artémis pour obtenir le vent. Son mythe est d’abord une affaire de choix : un chef doit décider entre son armée et son enfant. Mais il est aussi le plus instable des mythes grecs, parce que la tradition n’a jamais réussi à s’accorder sur un point élémentaire — la jeune fille meurt-elle, ou non ?
Le silence d’Homère
L’Iliade ne connaît pas Iphigénie. Au chant IX, Agamemnon, offrant à Achille l’une de ses filles en mariage, les nomme : « Chrysothémis, Laodicé et Iphianassa » (IX, 144-145). Trois filles, toutes vivantes, à Mycènes. Le poème ignore Aulis, ignore la biche, ignore le couteau — et il n’aurait pas pu les ignorer si le sacrifice avait fait partie de la matière épique telle qu’Homère la reçoit.
Les Anciens ont essayé de réconcilier les deux traditions en identifiant Iphianassa à Iphigénie : c’est ce que fait Lucrèce, qui l’appelle Iphianassa dans le passage célèbre où il raconte le sacrifice. Sophocle, lui, cite Iphianassa et Électre comme deux sœurs distinctes (Électre, 157), ce qui interdit l’équation. Le plus vraisemblable est qu’Iphigénie vient d’ailleurs que de l’épopée : d’un culte.
L’offense et l’exigence
Le récit du sacrifice est fixé par les Chants cypriens, poème du Cycle perdu dont Proclus a résumé l’argument. La flotte se rassemble une seconde fois à Aulis ; Agamemnon abat une biche à la chasse et déclare que même Artémis n’aurait pas fait mieux. La déesse, offensée, envoie des vents contraires. Calchas révèle la cause et l’unique remède : sacrifier Iphigénie.
On ne pouvait pas faire venir la jeune fille en lui disant pourquoi. On invente donc un mariage : Iphigénie est mandée à Aulis pour épouser Achille, le meilleur des Achéens, sans que le héros lui-même soit au courant. Le détail est essentiel, et les tragiques l’ont exploité jusqu’au bout : la jeune fille marche vers l’autel en croyant marcher vers ses noces, et c’est le cortège nuptial qui la conduit au couteau.
Eschyle : le sacrifice accompli
Le chœur de l’Agamemnon raconte Aulis dès l’entrée de la pièce, et il ne laisse aucune échappatoire. Agamemnon délibère à voix haute, puis « chausse le joug de la nécessité » ; il ordonne qu’on saisisse sa fille, la tête en bas au-dessus de l’autel « comme une chevrette ». Il fait bâillonner sa bouche pour qu’aucune parole de malédiction ne sorte de la maison. Le voile de safran glisse à terre, et Iphigénie frappe chacun des sacrificateurs d’un regard qui appelle la pitié, « comme dans un tableau » ; le chœur se souvient qu’elle chantait naguère le péan aux banquets de son père (v. 184-249).
Puis le chœur s’arrête net : « la suite, je ne l’ai pas vue et je ne la dis pas ». Rien, chez Eschyle, ne sauve Iphigénie. Il le fallait : c’est ce cadavre qui donne à Clytemnestre son argument, et à l’Orestie sa chaîne de sang.
Euripide : le consentement et la biche
L’Iphigénie à Aulis, jouée après la mort d’Euripide vers 405 av. J.-C., met en scène toute la machinerie du mensonge. Agamemnon écrit une lettre pour annuler la venue de sa fille, Ménélas l’intercepte, Clytemnestre arrive avec l’enfant en croyant au mariage, Achille découvre qu’on s’est servi de son nom et jure de la défendre, l’armée réclame le sacrifice.
Le retournement vient d’Iphigénie elle-même. Terrifiée, suppliante, elle change d’avis et accepte publiquement de mourir : elle offre son corps à la Grèce, refuse qu’Achille meure pour elle, déclare qu’un seul homme vaut plus que dix mille femmes — puis, dans une tirade politique restée célèbre, que les Grecs doivent commander aux barbares et non l’inverse (v. 1394-1401). Ce consentement est l’invention majeure d’Euripide : il transforme la victime en actrice de son propre sacrifice, et déplace la question morale du père vers la fille.
Le messager raconte ensuite qu’au moment du coup la jeune fille a disparu, remplacée sur l’autel par une biche pantelante. Cette fin est suspecte : la critique s’accorde largement à voir dans les derniers vers de la pièce un ajout postérieur à Euripide. Mais la substitution, elle, est bien ancienne — les Chants cypriens la connaissaient déjà, et Hésiode avait proposé une variante voisine, où c’est une image d’Iphimédé qui est immolée tandis que la jeune fille devient « Artémis Einodia », une puissance des carrefours (fr. 23a MW). Stésichore, plus brièvement, faisait d’elle Hécate.
La prêtresse de Tauride
L’Iphigénie en Tauride, antérieure de quelques années, suppose la substitution acquise. Iphigénie vit au bord de la mer Noire, prêtresse d’une Artémis sanguinaire à qui les Taures immolent tous les Grecs que la mer leur apporte. C’est elle qui consacre les victimes. Arrivent deux étrangers : ce sont Oreste, son frère, et Pylade, envoyés par Apollon chercher la statue de la déesse pour délivrer Oreste des Érinyes. La reconnaissance se fait par une lettre qu’Iphigénie dicte et dont le destinataire se trouve devant elle. Ils s’enfuient tous trois avec la statue de bois, et Athéna apparaît pour régler la suite.
Cette suite est une étiologie : la statue sera déposée à Halai Araphénidès, en Attique, où l’on instituera le culte d’Artémis Tauropole, et il y sera versé quelques gouttes de sang humain en souvenir des sacrifices taures ; Iphigénie, elle, sera à Brauron la « clef-porteuse » de la déesse, et recevra à sa mort les vêtements des femmes mortes en couches (v. 1446-1467). Hérodote, un demi-siècle plus tôt, confirmait déjà l’existence du culte scythe : les Taures immolent les naufragés grecs à une déesse vierge qu’ils appellent eux-mêmes Iphigénie, fille d’Agamemnon (IV, 103).
Ce que le culte dit du mythe
Iphigénie est l’un des cas les plus nets où le culte éclaire la légende. Son nom fonctionne comme une épiclèse d’Artémis, on lui montrait plusieurs tombeaux — à Brauron, mais aussi à Mégare, où Pausanias rapporte qu’elle serait morte (I, 43, 1), et à Hermione (II, 35, 1) —, et le sanctuaire de Brauron accueillait l’arkteia, le rite des « petites ourses » où de jeunes Athéniennes servaient Artémis avant le mariage.
De là l’hypothèse, largement discutée, d’une figure divine ancienne, une Artémis locale portant le nom d’Iphigénie, que la tradition épique aurait rabaissée au rang de mortelle pour l’insérer dans la maison des Atrides. Ce n’est pas une certitude, mais elle explique bien l’étrangeté du dossier : un personnage qui meurt et ne meurt pas, et dont la mort n’est jamais racontée deux fois de la même manière.
Postérité
Aucun sacrifice antique n’a été plus discuté. Lucrèce en fait la pièce à conviction de son réquisitoire contre la religion : il décrit la jeune fille soulevée par des mains d’hommes, la bandelette sur les joues, le père « aveugle » devant l’autel, et conclut par le vers le plus cité de son poème — « voilà à quels crimes la religion a pu pousser » (I, 80-101).
Le motif traverse ensuite la scène européenne : Racine, dont l’Iphigénie (1674) substitue à la biche une autre jeune fille pour éviter le merveilleux, Gluck avec ses deux opéras, et Goethe, dont l’Iphigénie en Tauride fait de la prêtresse la figure d’une humanité qui refuse le meurtre rituel.
Lectures complémentaires
Pour le père qui ordonne le sacrifice, lire Agamemnon ; pour la mère qui en fera le motif d’un meurtre, Clytemnestre. Pour le héros dont on emprunte le nom pour l’attirer à Aulis, voir Achille, et pour le frère qu’elle retrouve chez les Taures, Oreste. Pour la déesse qui exige puis sauve, lire Artémis, et pour l’expédition que son sang met en route, la guerre de Troie.
Sources antiques
- Homère, Iliade, IX, 142-148 et 284-290 (les trois filles d'Agamemnon)
- Hésiode, Catalogue des femmes, fr. 23a Merkelbach-West (Iphimédé)
- Proclus, Chrestomathie (résumé des Chants cypriens)
- Stésichore, fr. 215 PMG (Iphigénie devenue Hécate)
- Eschyle, Agamemnon, v. 184-249
- Euripide, Iphigénie à Aulis ; Iphigénie en Tauride, v. 1-41 et 1435-1474
- Hérodote, Histoires, IV, 103
- Pausanias, Description de la Grèce, I, 33, 1 ; I, 43, 1 ; II, 35, 1 ; VII, 26, 5
- Lucrèce, De la nature, I, 80-101
À lire aussi
Fiches liées
Récits où l’on retrouve cette entité
Questions fréquentes
Pourquoi Iphigénie doit-elle être sacrifiée ?
Parce qu'Artémis retient la flotte grecque à Aulis par des vents contraires. Les Chants cypriens en donnent la cause : Agamemnon a tué une biche dans un bois sacré et s'est vanté de surpasser la déesse à la chasse. Le devin Calchas annonce que seul le sacrifice de la fille aînée du roi permettra d'appareiller. Eschyle ne raconte pas la faute et se contente de l'exigence, ce qui rend le dilemme d'Agamemnon plus nu encore.
Iphigénie meurt-elle vraiment à Aulis ?
Cela dépend entièrement de la source, et les deux versions sont inconciliables. Eschyle décrit l'égorgement sans aucune substitution : le bâillon, le voile de safran qui tombe, le regard de la jeune fille. Les Chants cypriens et l'Iphigénie en Tauride d'Euripide font au contraire enlever Iphigénie par Artémis, qui pose une biche à sa place sur l'autel et l'emmène chez les Taures pour en faire sa prêtresse.
Iphigénie apparaît-elle chez Homère ?
Non, et le silence est significatif. Dans l'Iliade, Agamemnon nomme trois filles vivantes à Mycènes : Chrysothémis, Laodicé et Iphianassa (IX, 144-145). Aucune n'a été sacrifiée, et rien n'est dit d'Aulis. Les Anciens ont souvent identifié Iphianassa à Iphigénie — Lucrèce l'appelle ainsi — mais Sophocle les cite toutes deux comme des personnes distinctes.