Mythologie grecque · Héros & mortels
Clytemnestre, la reine de Mycènes qui tue Agamemnon
En bref
Clytemnestre est la fille de Tyndare et de Léda, sœur d'Hélène et épouse d'Agamemnon, roi de Mycènes. Pour venger le sacrifice de leur fille Iphigénie, elle tue son mari à son retour de Troie, règne avec Égisthe, puis meurt de la main de son fils Oreste.
- royauté de Mycènes
- vengeance familiale
- justice revendiquée contre la loi des hommes
- la hache ou l'épée du meurtre
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Clytemnestre est la reine de Mycènes, fille de Tyndare, roi de Sparte, et de Léda, sœur d’Hélène, épouse d’Agamemnon et mère d’Iphigénie, d’Électre, d’Oreste et de Chrysothémis. Elle attend dix ans le retour de son mari pour le tuer dans son bain. Toute la question que lui pose la tradition grecque tient en une alternative : faut-il voir en elle l’épouse infidèle d’un roi absent, ou la mère qui exige le prix du sang de sa fille ? Homère tranche dans un sens, Eschyle dans l’autre, et c’est de cet écart qu’est né l’un des personnages les plus denses du théâtre antique.
Fille de Tyndare, sœur d’Hélène
Léda mit au monde la même nuit les enfants de deux pères. Selon la Bibliothèque du pseudo-Apollodore, Zeus s’unit à elle sous la forme d’un cygne, Tyndare la même nuit : de Zeus naquirent Hélène et Pollux, de Tyndare naquirent Castor et Clytemnestre (III, 10, 7). La reine de Mycènes est donc la seule mortelle d’une fratrie à moitié divine — détail que les tragiques n’oublient jamais quand ils la mettent face à sa sœur.
Un fragment de Stésichore explique le destin des deux sœurs par une faute du père : Tyndare, sacrifiant un jour à tous les dieux, oublia Aphrodite, et la déesse, irritée, fit de ses filles des femmes « deux fois mariées, trois fois mariées, et qui abandonnent leurs maris » (fr. 223 PMG). Hélène suit Pâris, Clytemnestre prend Égisthe : une seule colère divine, deux désastres, et la guerre de Troie au milieu.
Un premier mariage effacé
La tradition la plus dure sur Agamemnon est aussi la moins connue. Le pseudo-Apollodore rapporte en une phrase qu’Agamemnon épousa Clytemnestre « après avoir tué son mari Tantale, fils de Thyeste, et leur enfant nouveau-né » (Épitomé, II, 16). Euripide développe la scène dans l’Iphigénie à Aulis : Clytemnestre jette au visage de son mari qu’il l’a prise de force, qu’il a arraché son nourrisson de son sein pour l’écraser au sol, et que ses frères, les Dioscures, marchèrent contre lui avant que Tyndare ne l’oblige à le reprendre pour gendre (v. 1148-1156).
Ce passé change tout. Il ne fait pas de Clytemnestre une victime innocente, mais il interdit de lire son geste comme le simple adultère d’une reine désœuvrée : le mariage lui-même, dans cette version, est né d’un meurtre d’enfant.
Aulis : le motif du crime
À Aulis, la flotte grecque est immobilisée par les vents contraires d’Artémis. Le devin Calchas exige le sacrifice d’Iphigénie ; on fait venir la jeune fille sous prétexte de l’épouser à Achille. Le chœur d’Eschyle raconte l’égorgement sans détour : le père fait bâillonner sa fille pour qu’elle ne profère pas de malédiction, le voile de safran glisse à terre, et elle frappe de ses yeux, « comme dans un tableau », ceux qui l’immolent (Agamemnon, 218-247).
Eschyle ne connaît aucune substitution. C’est ce choix, et lui seul, qui rend possible la Clytemnestre de sa pièce : une mère qui a un mort à venger et dix ans pour y penser.
Le retour : le tapis de pourpre et le filet
L’Agamemnon (458 av. J.-C.) commence par une nuit de guet et un feu qui court de sommet en sommet jusqu’à Mycènes. Clytemnestre décrit la chaîne des balises en une tirade de trente vers (281-316) : c’est une reine qui a organisé un réseau de signaux à travers la mer Égée, et la pièce insiste sur le fait qu’elle gouverne. Le veilleur, dès le prologue, la désigne comme « un cœur de femme aux desseins d’homme » (v. 11).
Quand le roi arrive, elle fait dérouler devant lui des étoffes teintes de pourpre et le presse de marcher dessus. Agamemnon résiste : fouler une telle richesse est un geste de barbare, une provocation aux dieux. Elle insiste, il cède, et il entre dans son palais en piétinant le luxe de sa maison (905-974). La scène ne sert pas seulement le symbole : elle montre qui, des deux, sait manœuvrer l’autre.
Le meurtre a lieu hors scène, puis les portes s’ouvrent sur les corps. Clytemnestre explique le procédé avec une précision froide : elle a enveloppé son mari d’une étoffe sans ouverture, « un filet sans issue, comme pour les poissons », l’a frappé deux fois, puis a ajouté un troisième coup en offrande à Zeus des morts (1382-1387). Elle dit avoir été aspergée du sang noir et s’en être réjouie comme la terre semée se réjouit de la pluie (1389-1392). Puis elle revendique : ce n’est pas un meurtre, c’est la justice due à Iphigénie (1412-1420), et lorsque le chœur l’accuse, elle se déclare l’instrument de l’Alastor, le démon vengeur de la maison d’Atrée (1497-1504).
Homère raconte une tout autre histoire. Dans l’Odyssée, l’ombre d’Agamemnon dit à Ulysse qu’Égisthe l’a abattu au cours d’un banquet « comme on abat un bœuf à la crèche », que sa femme a tué Cassandre près de lui, et qu’elle n’a même pas eu la décence de lui fermer les yeux (XI, 409-434). Nestor précise même qu’elle résista d’abord : elle avait « de bonnes pensées », et Agamemnon avait laissé auprès d’elle un aède pour veiller sur elle, qu’Égisthe dut abandonner sur une île déserte avant de la séduire (III, 263-275). L’Homère de l’Odyssée a besoin d’une épouse coupable pour faire ressortir Pénélope : au chant XXIV, il fait dire à l’ombre d’Agamemnon que le chant de Clytemnestre sera odieux et qu’il salira jusqu’aux femmes vertueuses (XXIV, 199-202).
Le règne, puis Oreste
Après le meurtre, Clytemnestre et Égisthe règnent sur Mycènes pendant sept ans selon l’Odyssée (III, 304-305). Les tragiques comblent ce temps mort : Électre humiliée dans le palais, Oreste envoyé au loin, Chrysothémis qui se soumet.
Les Choéphores d’Eschyle font commencer la fin par un rêve. Clytemnestre a rêvé qu’elle enfantait un serpent, qu’elle lui donnait le sein et qu’il en tirait un caillot de sang avec le lait ; elle envoie des libations au tombeau pour conjurer le songe, et Oreste comprend aussitôt que le serpent, c’est lui (v. 523-550). Au moment de frapper, elle découvre sa poitrine et lui rappelle qu’il a été nourri là (896-898). Oreste hésite, Pylade lui rappelle l’ordre d’Apollon, il frappe. Elle a le temps d’une dernière phrase : « Prends garde aux chiennes en colère d’une mère » (924). Les Érinyes entrent dans la pièce quelques vers plus tard.
Ce que changent les sources
Aucune figure grecque ne varie autant d’un auteur à l’autre, et chaque variante est une thèse.
- Homère fait d’elle une complice qui cède à un séducteur ; le meurtrier est Égisthe, et l’histoire sert d’avertissement à Télémaque comme à Ulysse.
- Pindare hésite ouvertement sur son motif : est-ce le sacrifice d’Iphigénie, ou une liaison nocturne ? Il pose la question sans la trancher (Pythiques, XI, 22-25).
- Eschyle lui donne l’acte, la parole et l’argument. Elle tue seule, elle explique, elle tient tête au chœur ; c’est elle qui fait de la pièce une tragédie de la justice et non de l’adultère.
- Sophocle la rabat sur le conflit domestique. Dans son Électre, elle se défend pied à pied — « c’est la Justice qui l’a pris, non pas moi seule » (v. 528) — et l’on répond que son argument sert surtout à couvrir son désir.
- Euripide, dans son Électre, la rend presque pitoyable : vieillie, venue au galetas de sa fille sur l’annonce d’un faux accouchement, elle avoue des regrets, et son meurtre est présenté comme un acte sordide que les Dioscures eux-mêmes désapprouvent.
Pausanias ajoute une note d’archéologie mythique : à Mycènes, on montrait les tombeaux d’Agamemnon et de ses compagnons dans l’enceinte, tandis que Clytemnestre et Égisthe avaient été enterrés un peu en dehors du mur, jugés indignes de reposer à l’intérieur (II, 16, 6-7).
Portée
Clytemnestre est le premier personnage de la littérature grecque à tenir un discours de justice contre l’autorité du chef de maison, et à le tenir en public. C’est sur elle qu’Eschyle éprouve la contradiction qui traverse toute l’Orestie : une vengeance juste engendre un meurtre qui appelle à son tour vengeance, et la chaîne ne s’arrête qu’au tribunal de l’Aréopage, dans les Euménides. Sans elle, la trilogie n’aurait pas de moteur.
Sa postérité est à la mesure de ce rôle. Elle traverse le théâtre français avec Racine, l’opéra avec Gluck, et le XXe siècle en fait la figure d’une colère maternelle que l’ordre civique ne parvient pas à absorber — de l’Elektra de Hofmannsthal et Richard Strauss aux Mouches de Sartre.
Lectures complémentaires
Pour l’homme qu’elle tue et la maison dont elle hérite la malédiction, lire Agamemnon et, en amont, Pélops, à qui remonte la faute des Atrides. Pour ses enfants, voir Iphigénie, Électre et Oreste. Pour sa sœur, dont le destin double le sien, lire Hélène de Troie, et pour la captive qu’elle égorge au retour, Cassandre. Le conflit qui éloigne son mari dix ans est raconté dans la guerre de Troie.
Sources antiques
- Homère, Odyssée, III, 254-312 ; XI, 404-434 ; XXIV, 191-202
- Hésiode, Catalogue des femmes, fr. 23a et 176 Merkelbach-West
- Stésichore, fr. 223 PMG (sur la colère d'Aphrodite contre Tyndare)
- Pindare, Pythiques, XI, 17-37
- Eschyle, Agamemnon, v. 1-39, 281-316, 905-974, 1372-1447, 1497-1529
- Eschyle, Les Choéphores, v. 523-552, 885-930
- Sophocle, Électre, v. 516-609
- Euripide, Électre ; Iphigénie à Aulis, v. 1146-1208
- Apollodore, Bibliothèque, III, 10, 6-7 ; Épitomé, II, 16 ; VI, 23-25
- Pausanias, Description de la Grèce, II, 16, 6-7
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Fiches liées
Récits où l’on retrouve cette entité
Questions fréquentes
Pourquoi Clytemnestre tue-t-elle Agamemnon ?
Elle invoque le sacrifice d'Iphigénie : dans l'Agamemnon d'Eschyle, elle revendique le meurtre devant le chœur comme la justice due à sa fille égorgée à Aulis. Elle ajoute deux griefs, les captives que le roi ramène et Cassandre qu'il installe dans le palais. Euripide en donne un troisième, plus ancien : Agamemnon l'avait épousée après avoir tué son premier mari et leur nouveau-né. Homère, lui, ne lui prête aucun motif et fait d'Égisthe le meurtrier.
Clytemnestre a-t-elle tué seule ou avec Égisthe ?
Les deux traditions coexistent et ne se rejoignent jamais. Dans l'Odyssée, c'est Égisthe qui frappe au cours d'un banquet, Clytemnestre étant complice et tuant seulement Cassandre. Dans l'Agamemnon d'Eschyle, elle agit seule, enveloppe le roi dans son bain d'une étoffe sans ouverture et le frappe trois fois, puis se vante du coup en plein jour ; Égisthe n'entre en scène qu'une fois le meurtre accompli.
Comment Clytemnestre meurt-elle ?
Tuée par son fils Oreste, revenu d'exil sur l'ordre d'Apollon. Dans Les Choéphores, elle découvre son sein devant lui et lui rappelle qu'il a été nourri là ; Oreste hésite, Pylade lui rappelle l'oracle, et il frappe. Elle le maudit en promettant les « chiennes en colère d'une mère » : les Érinyes, qui apparaissent aussitôt après à Oreste seul.