Mythologie grecque · Héros & mortels

Électre, la fille d'Agamemnon qui arme la vengeance

En bref

Électre est la fille d'Agamemnon et de Clytemnestre, humiliée dans le palais de Mycènes après le meurtre de son père. Elle entretient le deuil, reconnaît son frère Oreste au tombeau et le pousse à tuer leur mère. Absente d'Homère, elle devient chez Sophocle le premier grand rôle féminin construit autour d'une attente.

  • deuil et mémoire du père
  • vengeance familiale
  • parole d'opposition dans la maison
  • les cheveux coupés et le vêtement de deuil
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Électre est la fille d’Agamemnon et de Clytemnestre, restée à Mycènes après le meurtre de son père et l’exil de son frère Oreste. Elle ne tue personne, ne règne sur rien et ne quitte presque jamais le seuil du palais. C’est pourtant elle qui entretient, pendant sept ans, la mémoire qui rendra la vengeance possible — et c’est ce rôle, tout entier fait d’attente et de refus, qui a fait d’elle l’un des plus grands rôles du théâtre grec.

Une héroïne sans épopée

Électre n’existe pas dans les poèmes homériques. Quand Agamemnon énumère ses filles au chant IX de l’Iliade, il cite Chrysothémis, Laodicé et Iphianassa (IX, 144-145) : trois noms, et pas le sien. La tradition postérieure a comblé l’écart en identifiant Laodicé à Électre. Élien conserve l’explication qu’en donnait l’historien Xanthos : on l’aurait appelée Élektra parce qu’elle restait a-lektros, « sans lit », c’est-à-dire sans mari, bien au-delà de l’âge (Histoires variées, IV, 26).

L’étymologie est probablement un jeu de mot après coup — le nom se rattache plus vraisemblablement à elektôr, « le rayonnant », épithète du soleil chez Homère. Mais le jeu de mot dit bien ce que le personnage est devenu : une femme que l’on empêche de se marier pour qu’elle n’ait pas de fils, et dont toute la vie est suspendue au retour d’un frère.

Eschyle : la sœur du tombeau

Dans les Choéphores, Électre a un rôle précis et bref. Clytemnestre, réveillée par un cauchemar, l’envoie porter des libations au tombeau d’Agamemnon ; Électre demande au chœur ce qu’elle doit dire en versant des offrandes envoyées par la meurtrière, et choisit de prier non pour sa mère mais pour le retour d’un vengeur. Elle trouve alors sur la tombe une boucle de cheveux semblable aux siens, puis des empreintes de pas qui s’accordent aux siennes, puis reconnaît une pièce de tissu qu’elle avait tissée enfant (v. 164-234).

C’est la première grande scène de reconnaissance du théâtre occidental, et Euripide s’en moquera plus tard en faisant dire à son Électre qu’un frère et une sœur n’ont pas forcément les mêmes cheveux ni la même pointure. Puis Eschyle la fait sortir : elle n’assiste pas au meurtre et ne reparaît pas dans les Euménides. Chez lui, l’affaire est celle d’Oreste.

Sophocle : la pièce est à elle

L’Électre de Sophocle inverse ce rapport. L’héroïne est en scène du début à la fin, et la tragédie se joue sur ce qu’elle dit et sur ce qu’elle supporte. On la voit refuser de se taire, chanter le deuil comme le rossignol pleure Itys, se faire traiter de folle par sa mère et de honte par les serviteurs, et opposer à sa sœur Chrysothémis — qui a choisi d’obéir pour vivre tranquille — la seule position qu’elle juge tenable : mieux vaut mourir en criant la vérité que durer en la taisant.

Le sommet de la pièce est la scène de l’urne. Un pédagogue a annoncé la mort d’Oreste dans une course de chars à Delphes, longue tirade d’un mensonge parfaitement inventé ; Oreste, méconnaissable, apporte lui-même à sa sœur le vase censé contenir ses cendres. Électre le prend dans ses bras et parle à la poussière de son frère : il ne reste de lui « qu’un peu de poids et rien » (v. 1126-1170). C’est en l’écoutant qu’Oreste se trahit et se fait reconnaître.

Quand le meurtre a lieu, Sophocle place Électre devant la porte. On entend Clytemnestre crier à l’intérieur, et Électre répond à ses appels en lançant à son frère : « frappe-la deux fois, si tu en as la force » (v. 1415). Aucune Érinye ne vient ensuite : la pièce s’achève sur la fin d’une tyrannie.

Euripide : la vengeance en milieu pauvre

L’Électre d’Euripide déplace tout le décor. L’héroïne a été mariée de force à un paysan mycénien sans fortune, pour que ses enfants soient sans rang ; l’homme, par respect, ne l’a jamais touchée. Elle vit dans une masure, porte l’eau elle-même et cultive une amertume qui n’a plus rien d’héroïque.

C’est elle qui organise le meurtre : elle fait annoncer à sa mère qu’elle vient d’accoucher, pour l’attirer sans escorte jusqu’à la chaumière. Clytemnestre vient, et son entrée est celle d’une vieille femme inquiète et embarrassée. Le meurtre accompli, les deux enfants sortent effondrés, se reprochant l’un à l’autre ce qu’ils viennent de faire ; les Dioscures apparaissent pour dire que l’acte était juste mais mal fait, et que l’oracle d’Apollon n’était pas sage. Électre est donnée pour épouse à Pylade et quittera l’Argolide.

Dans Oreste, trois ans plus tard, Euripide la montre veillant son frère malade, participant au complot contre Hélène et à la prise d’otage d’Hermione. Elle y est active, dure, et pleinement responsable.

Ce que changent les sources

Le cas d’Électre est un bon test pour mesurer l’écart entre trois tragiques qui traitent la même intrigue à quelques années d’intervalle.

  • L’ordre des meurtres : Eschyle et Euripide font tuer Égisthe d’abord, Clytemnestre ensuite, ce qui met la mère en dernier et charge la fin. Sophocle inverse, tue Clytemnestre la première et termine sur Égisthe, ce qui allège le matricide.
  • La place d’Électre : figure secondaire chez Eschyle, protagoniste absolue chez Sophocle, complice active et mariée chez Euripide.
  • Les conséquences : Eschyle fait surgir les Érinyes et ouvre un procès ; Sophocle n’en dit rien et finit sur une victoire ; Euripide condamne l’oracle lui-même.

La suite généalogique est rare mais attestée : Pausanias, décrivant les tombeaux de Mycènes, rapporte qu’Électre eut de Pylade deux fils, Médon et Strophios (II, 16, 7). Hygin conserve une variante où Oreste manque de la tuer à Delphes, croyant qu’elle a part à sa condamnation (Fables, 122).

Postérité

Électre est un des rares personnages antiques dont la fortune moderne tient d’abord à la scène. L’Elektra de Hugo von Hofmannsthal (1903), mise en musique par Richard Strauss en 1909, en fait une figure de fixation obsessionnelle et donne à l’opéra du XXe siècle l’une de ses partitions les plus violentes. Giraudoux (Électre, 1937) en tire une pièce sur la vérité qui détruit la cité ; O’Neill transpose la trilogie dans l’Amérique d’après la guerre de Sécession avec Le deuil sied à Électre (1931).

C’est aussi de cette fortune qu’est venu le « complexe d’Électre », proposé par Jung en 1913 et vite écarté par Freud. L’expression a fait souche dans le langage courant, mais elle plaque sur le mythe une rivalité amoureuse que ni Eschyle, ni Sophocle, ni Euripide ne mettent en scène : leur Électre est la gardienne d’un mort, pas la rivale de sa mère.

Lectures complémentaires

Pour le père dont elle entretient le deuil, lire Agamemnon ; pour la mère à qui elle tient tête, Clytemnestre. Pour le frère qu’elle attend et qu’elle arme, voir Oreste, et pour la sœur qui disparaît à Aulis, Iphigénie. Pour la malédiction familiale qui remonte à l’arrière-grand-père, lire Pélops ; pour une autre héroïne tragique qui oppose la fidélité aux morts à l’ordre du pouvoir, Antigone.

Sources antiques

  • Homère, Iliade, IX, 142-148 (Chrysothémis, Laodicé, Iphianassa)
  • Stésichore, Orestie, frr. 210-219 PMG
  • Pindare, Pythiques, XI, 15-37
  • Eschyle, Les Choéphores, v. 84-584
  • Sophocle, Électre (tragédie entière)
  • Euripide, Électre ; Oreste, v. 1-315
  • Élien, Histoires variées, IV, 26
  • Apollodore, Épitomé, VI, 24-28
  • Pausanias, Description de la Grèce, II, 16, 7
  • Hygin, Fables, 122

À lire aussi

Questions fréquentes

Électre tue-t-elle elle-même Clytemnestre ?

Non, mais sa part varie beaucoup. Chez Eschyle, elle quitte la scène avant le meurtre et n'y assiste pas. Chez Sophocle, elle reste devant la porte et crie à son frère de frapper encore. Chez Euripide, elle va le plus loin : c'est elle qui attire sa mère par une fausse annonce d'accouchement, et le texte lui fait poser la main sur l'épée avec Oreste.

Pourquoi Électre est-elle absente d'Homère ?

Parce que l'Iliade ne lui donne pas ce nom. Agamemnon y nomme trois filles : Chrysothémis, Laodicé et Iphianassa (IX, 144-145). La tradition postérieure identifie Laodicé à Électre, et Élien rapporte, d'après Xanthos, qu'on l'aurait rebaptisée ainsi parce qu'elle demeurait sans époux. Le personnage tel qu'on le connaît naît avec la poésie lyrique du VIe siècle, puis avec la tragédie athénienne.

Qu'est-ce que le complexe d'Électre ?

C'est un terme forgé par Carl Gustav Jung en 1913 pour désigner, chez la fille, l'équivalent de ce que Freud appelait le complexe d'Œdipe chez le garçon. Freud lui-même a jugé l'appellation peu utile et l'a écartée. Il faut noter qu'elle correspond mal au mythe : l'Électre des tragiques est vouée à la mémoire d'un père mort et à la haine de sa mère, mais ni Eschyle, ni Sophocle, ni Euripide n'en font une rivale amoureuse.