Mythologie grecque · Héros & mortels
Agamemnon, roi de Mycènes et chef des Achéens devant Troie
Agamemnon, chef de la coalition grecque : la querelle avec Achille, le sacrifice d'Iphigénie, la malédiction des Atrides et le meurtre au retour.
Agamemnon est le roi de Mycènes et le chef de la coalition qui assiège Troie : le personnage le plus puissant de l’Iliade, et l’un des moins admirables. Fils d’Atrée, frère de Ménélas, il commande mille cent quatre-vingt-six vaisseaux — et le poème s’ouvre sur la faute par laquelle il désorganise sa propre armée. Sa trajectoire mène du sacrifice de sa fille à Aulis jusqu’à sa mort dans un bain, égorgé le jour de son retour. Aucun héros grec ne réunit autant d’autorité et aussi peu de gloire.
Le sceptre et le sang des Atrides
Agamemnon n’est pas un aventurier : il hérite. L’Iliade décrit avec un soin inhabituel l’objet qui fonde sa légitimité, le sceptre forgé par Héphaïstos, donné par Zeus à Pélops, transmis d’Atrée à Thyeste puis à Agamemnon, « pour qu’il règne sur beaucoup d’îles et sur tout Argos » (II, 100-108). C’est le seul objet du poème dont on retrace la généalogie complète : sa royauté vient de haut, et elle vient par une lignée maudite.
Car cette lignée est celle des Atrides. Tantale sert son fils Pélops aux dieux ; Pélops trahit son cocher Myrtilos, qui le maudit en mourant ; Atrée sert à son frère Thyeste la chair de ses propres enfants. De ce festin naît Égisthe, seul survivant, qui attendra la génération suivante pour se venger. Le meurtre d’Agamemnon n’est donc pas un accident domestique : c’est le remboursement d’une dette contractée deux générations plus tôt.
Aulis : la première décision
La flotte réunie à Aulis ne peut pas partir. Les vents contraires — ou l’absence totale de vent — immobilisent les Achéens, et le devin Calchas donne la cause : Artémis est offensée, et n’accordera la traversée qu’au prix de la fille aînée du roi.
Ce que fait alors Agamemnon dépend de la source, et l’écart est considérable.
Les Chants Cypriens, résumés par Proclus, et Euripide dans l’Iphigénie en Tauride connaissent une substitution : au moment du sacrifice, Artémis dérobe la jeune fille, laisse une biche sur l’autel et emporte Iphigénie chez les Taures, où elle deviendra sa prêtresse. Le mythe s’apparente alors à celui d’Isaac : la divinité éprouve et retient son coup.
Eschyle refuse cette issue. Dans le grand chant d’ouverture de l’Agamemnon (v. 184-249), le chœur décrit le roi passant sous « le joug de la nécessité » : il pèse, et il choisit. On bâillonne l’enfant pour l’empêcher de maudire sa maison, on la soulève au-dessus de l’autel « comme une chevrette », et le poète s’arrête net sur son regard qui cherche chacun des sacrificateurs. Aucune biche. Ce refus de la substitution est ce qui rend possible toute la trilogie : sans le meurtre réel d’Iphigénie, Clytemnestre n’a pas de cause.
La querelle avec Achille
Le premier vers de l’Iliade annonce la colère d’Achille ; le premier épisode montre pourquoi Agamemnon la provoque.
Le prêtre Chrysès vient racheter sa fille, captive du roi. L’armée entière approuve. Agamemnon refuse et renvoie le vieillard avec des menaces. Apollon répond par neuf jours de peste, et quand Calchas désigne enfin la cause, le roi doit céder — mais exige aussitôt une compensation prise sur le lot d’un autre. Il choisit Briséis, la part d’honneur d’Achille.
L’enjeu n’est pas la jeune femme. C’est la timê, la valeur publiquement reconnue d’un guerrier, matérialisée par le butin qui lui est attribué devant l’assemblée. En prenant le lot d’Achille, Agamemnon ne lui vole pas une captive : il lui retire son rang, et il le fait devant l’armée. Achille se retire, et les Grecs commencent à perdre.
Le poème enregistre méticuleusement l’entêtement du roi. Au chant IX, il envoie une ambassade — Ulysse, Phénix et Ajax — chargée d’une offre écrasante : sept trépieds, dix talents d’or, sept femmes de Lesbos, une de ses propres filles en mariage, sept cités. Mais il ajoute une clause qui ruine tout : « qu’il se soumette, puisque je suis plus roi que lui, et plus âgé ». Ulysse, en rapportant l’offre à Achille, aura la prudence de couper cette phrase. Achille refuse quand même.
« Ce n’est pas moi le coupable » : Agamemnon et l’Atê
La réconciliation, au chant XIX, contient le discours le plus discuté du poème (v. 86-144).
Agamemnon reconnaît la faute et refuse d’en porter la responsabilité : « ce n’est pas moi le coupable, mais Zeus, la Moire et l’Érinye qui marche dans la nuit ; ils ont jeté dans mon esprit une Atê sauvage, le jour où j’ai retiré à Achille sa part d’honneur ». Suit un long récit mythologique : comment Atê, l’Aveuglement, fille aînée de Zeus, a jadis abusé Zeus lui-même au moment de la naissance d’Héraclès.
L’argument n’est pas une dérobade au sens moderne. Dans la pensée archaïque, l’Atê est une force qui entre dans l’homme et lui obscurcit le jugement ; on en est victime, mais on en paie le prix — Agamemnon conclut en offrant une réparation matérielle intégrale. Le passage a nourri des siècles de discussion sur la responsabilité chez Homère, parce qu’il montre un chef qui admet le dommage tout en refusant la faute morale, et qui n’y voit aucune contradiction.
Le retour : deux versions d’un meurtre
Le sort d’Agamemnon après la chute de Troie est raconté deux fois dans la littérature grecque, et les deux versions ne se recouvrent pas.
Dans l’Odyssée, l’accent est mis sur Égisthe. Le récit revient trois fois : Ménélas l’apprend de Protée (IV, 512-537), l’ombre d’Agamemnon le raconte elle-même à Ulysse aux Enfers (XI, 404-434), et Agamemnon le rappelle encore au dernier chant. Égisthe, resté à Mycènes pendant la guerre, a séduit Clytemnestre, guetté le retour, accueilli le roi par un banquet et l’a égorgé « comme on abat un bœuf à la crèche », avec vingt hommes en embuscade. Clytemnestre tue Cassandre et prête la main, mais le meurtrier est l’amant. L’ombre en tire la leçon qu’Ulysse ne doit pas oublier : ne jamais aborder son propre rivage à découvert.
Dans l’Agamemnon d’Eschyle, Égisthe n’entre qu’à la fin, et il est ridicule. Le meurtre appartient tout entier à Clytemnestre. Elle déroule des étoffes pourpres sous les pieds du vainqueur pour le pousser à un geste d’orgueil, l’enveloppe au bain d’un vêtement sans ouverture — « un filet à poissons » — et le frappe deux fois, une troisième pour Zeus des morts. Puis elle sort et revendique l’acte devant les vieillards de la cité : elle a vengé Iphigénie.
Le déplacement est celui d’un genre à l’autre. L’épopée raconte une embuscade politique ; la tragédie fabrique une justice privée, et surtout une meurtrière qui parle. C’est la version d’Eschyle qui a fait fortune.
Le rôle de Cassandre appartient également à la tragédie. Ramenée comme part d’honneur, elle voit d’avance la scène entière, la décrit au chœur qui ne la comprend pas, puis entre dans le palais en sachant ce qui l’attend. La fille de Priam et d’Hécube meurt avec l’homme qui a détruit sa ville.
Le contre-modèle d’Ulysse
Il faut lire ensemble le retour d’Agamemnon et celui d’Ulysse : l’Odyssée les compare explicitement, et c’est l’un de ses ressorts.
Deux rois partent, deux rois reviennent après vingt ans, deux maisons ont été occupées en leur absence. Agamemnon rentre en vainqueur, sans précaution, et meurt à sa propre table. Ulysse rentre déguisé en mendiant, teste tout le monde, et massacre les prétendants. Clytemnestre trahit ; Pénélope tient vingt ans. Oreste venge son père ; Télémaque est constamment invité à l’imiter.
Le poème énonce lui-même la morale, par la bouche de l’ombre d’Agamemnon : la prudence sauve, l’assurance tue. Le chef des Achéens sert ainsi, dans la seconde épopée, d’exemple négatif à celui qu’il commandait dans la première.
Le culte, et le masque qui n’est pas le sien
Agamemnon a reçu un culte réel. À Mycènes, un sanctuaire héroïque — l’Agamemnoneion — fonctionne dès l’époque géométrique, sur la route qui mène à la citadelle ; Pausanias, bien plus tard, y voit encore les tombeaux d’Agamemnon, de son cocher et de ses compagnons, tandis que Clytemnestre et Égisthe sont ensevelis hors les murs, « jugés indignes d’être à l’intérieur » (II, 16, 6). À Amyclées, près de Sparte, il est honoré aux côtés de Cassandre-Alexandra, sous une épiclèse remarquable : Zeus Agamemnon (III, 19, 6).
Reste l’objet le plus célèbre associé à son nom, et il faut être exact. Le masque funéraire d’or exhumé par Heinrich Schliemann en 1876 dans le cercle A des tombes de Mycènes, et qu’il baptisa aussitôt « masque d’Agamemnon », date d’environ 1550-1500 avant notre ère. C’est trois siècles avant la date que l’Antiquité assignait à la guerre de Troie. Le masque appartient à un souverain mycénien dont nous ignorons le nom : il documente la richesse réelle de la citadelle, pas l’existence du roi de l’Iliade.
Lectures complémentaires
Pour la guerre qu’il commande et dont il ne recueille aucun bénéfice, lire la guerre de Troie. Pour le héros dont il provoque la colère et sans qui son armée ne peut vaincre, consulter la fiche d’Achille. Pour le retour contraire au sien, voir l’Odyssée et la fiche d’Ulysse, ainsi que celle de Pénélope, exact opposé de Clytemnestre. Pour la déesse qui immobilise sa flotte à Aulis, lire la fiche d’Artémis, et pour le dieu dont il méprise le prêtre, celle d’Apollon. Pour la cité qu’il détruit et la famille royale qu’il emmène en captivité, voir Troie, Priam et Hécube.
Sources antiques
- Homère, Iliade, I, 101-187 ; II, 100-108 ; IX, 114-161 ; XIX, 76-144
- Homère, Odyssée, IV, 512-537 ; XI, 404-434 ; XXIV, 191-202
- Eschyle, Agamemnon, v. 184-249 et 1372-1398
- Euripide, Iphigénie à Aulis ; Iphigénie en Tauride, v. 1-41
- Proclus, Chrestomathie (résumé des Chants Cypriens et des Retours)
- Pausanias, Description de la Grèce, II, 16, 6 ; III, 19, 6
À lire aussi
Récits où l’on retrouve cette entité
Questions fréquentes
Pourquoi Agamemnon se querelle-t-il avec Achille ?
Apollon a envoyé la peste sur le camp grec parce qu'Agamemnon refuse de rendre Chryséis à son père, prêtre du dieu. Contraint de céder, le roi exige en compensation Briséis, la part d'honneur d'Achille. L'enjeu n'est pas la jeune femme mais la timê, la valeur publiquement reconnue d'un guerrier : en prenant le lot d'Achille, Agamemnon lui retire son rang devant l'armée entière. C'est de cet affront que naît la colère qui structure toute l'Iliade.
Agamemnon a-t-il vraiment sacrifié sa fille Iphigénie ?
Les sources divergent, et c'est l'un des points les plus disputés du mythe. Les Chants Cypriens et Euripide dans Iphigénie en Tauride font substituer une biche par Artémis au dernier instant, la jeune fille étant emportée chez les Taures pour y devenir prêtresse. Eschyle, dans l'Agamemnon, ne connaît aucune substitution : le père tranche la gorge de son enfant, et ce meurtre est le motif que Clytemnestre invoquera pour le tuer à son tour.
Qui tue Agamemnon à son retour ?
Cela dépend de la source. Dans l'Odyssée, c'est Égisthe, l'amant de Clytemnestre, qui l'égorge au cours d'un banquet « comme on abat un bœuf à la crèche », sa femme se contentant d'être complice. Dans l'Agamemnon d'Eschyle, Clytemnestre agit seule : elle l'enveloppe d'une étoffe sans ouverture dans son bain et le frappe deux fois, revendiquant ensuite le meurtre en plein jour comme un acte de justice pour Iphigénie.