Mythologie grecque · Héros & mortels

Oreste, le fils d'Agamemnon qui tue sa mère

En bref

Oreste est le fils d'Agamemnon et de Clytemnestre. Revenu d'exil sur l'ordre d'Apollon, il tue Égisthe puis sa propre mère pour venger son père, et se trouve aussitôt poursuivi par les Érinyes. Un tribunal institué par Athéna à Athènes finit par l'acquitter, mettant fin à la vendetta des Atrides.

  • vengeance du père
  • matricide et purification
  • passage de la vendetta au tribunal
  • l'épée du matricide
  • +3

Oreste est le fils d’Agamemnon et de Clytemnestre, l’héritier de Mycènes qui revient d’exil pour tuer l’amant de sa mère, puis sa mère elle-même. Son cas est le plus radical que la pensée grecque ait construit : un homme à qui deux devoirs sacrés commandent des actes incompatibles. La tragédie athénienne en a tiré non pas une leçon mais une institution — le premier tribunal criminel de la cité.

Le modèle homérique

Dans l’Odyssée, Oreste n’est pas un cas de conscience : c’est un exemple. Zeus ouvre le poème en citant Égisthe, qui a séduit la femme d’Agamemnon et tué le roi à son retour, en dépit d’un avertissement divin ; « aussi Oreste s’est-il vengé » (I, 29-43). Athéna et Nestor le citent tous deux à Télémaque comme le fils qu’il faut être : Oreste a « acquis une gloire immense parmi les hommes » (I, 298-300).

Ce qui frappe, c’est ce qu’Homère ne dit pas. Il raconte le meurtre d’Égisthe, mais pas celui de Clytemnestre : il mentionne seulement, en passant, qu’Oreste offrit aux Argiens le banquet funèbre « de sa mère odieuse et du lâche Égisthe » (III, 309-310). Le matricide est là, en creux, et jamais nommé. Pas d’Érinyes, pas d’oracle, pas de procès : la vengeance est bonne, et elle clôt l’affaire.

Stésichore et l’entrée des Érinyes

C’est la poésie lyrique du VIe siècle qui charge le récit. Dans son Orestie, Stésichore fait donner à Oreste par Apollon un arc de corne pour repousser les puissances qui le poursuivent, et attribue à Clytemnestre le rêve prémonitoire d’un serpent au sommet ensanglanté d’où surgit un roi. Pindare, dans la onzième Pythique, raconte comment la nourrice Arsinoé sauva l’enfant des mains de Clytemnestre et l’envoya chez Strophios, en Phocide, au pied du Parnasse — d’où il reviendra tuer sa mère et Égisthe (XI, 15-37).

L’Orestie d’Eschyle

Les Choéphores (458 av. J.-C.) commencent au tombeau d’Agamemnon. Oreste, revenu en secret avec son ami Pylade, y dépose une boucle de ses cheveux ; Électre, venue porter les libations que sa mère envoie pour conjurer un cauchemar, reconnaît la mèche, puis l’empreinte du pied, puis un tissu qu’elle avait tissé. Oreste expose alors l’oracle : Apollon l’a menacé de la lèpre, de l’exil et de la mort s’il ne vengeait pas son père (v. 269-296).

Il se présente au palais sous une fausse identité, annonce sa propre mort, tue Égisthe. Puis Clytemnestre paraît, découvre son sein et lui rappelle qu’il a été nourri là. Oreste se tourne vers Pylade — « que faire ? » — et Pylade, muet depuis le début de la pièce, prononce ses trois seuls vers : rappelle-toi l’oracle de Loxias, mieux vaut avoir tous les hommes pour ennemis que les dieux (v. 900-902). Oreste tue. À la fin de la pièce, il seul voit s’avancer des femmes noires aux serpents dans les cheveux ; le chœur ne voit rien. Il fuit vers Delphes.

Les Euménides portent l’affaire devant un tribunal. Purifié par Apollon mais toujours traqué, Oreste gagne Athènes et se réfugie en suppliant contre la statue d’Athéna. La déesse refuse de trancher seule et institue une cour de citoyens sur la colline d’Arès : l’Aréopage. Les Érinyes accusent — le sang d’une mère est un sang du même sang ; Apollon défend, avec un argument de physiologie archaïque, que le vrai parent est le père et que la mère n’est que la nourrice du germe. Les jetons sont comptés : il y a égalité, et le suffrage d’Athéna acquitte l’accusé. Les Érinyes menacent de stériliser l’Attique, puis acceptent de devenir les Semnai, puissances honorées sous l’Acropole.

Sophocle et Euripide : le même acte, trois jugements

Sophocle, dans son Électre, inverse l’ordre des meurtres — Clytemnestre d’abord, Égisthe ensuite — et supprime les Érinyes. Sa pièce contient la scène de l’urne : Oreste, déguisé, apporte à sa sœur le vase censé contenir ses propres cendres, et l’écoute pleurer sur lui avant de se faire reconnaître (v. 1098-1231). Le drame s’achève sur une victoire, sans ombre portée.

Euripide refuse ce confort. Dans son Électre, le meurtre a lieu dans une masure de paysan et les deux enfants sortent de la scène accablés, tandis que les Dioscures leur reprochent d’avoir obéi à un oracle indigne d’Apollon. Dans Oreste (408 av. J.-C.), le héros est un malade couché, rongé par des crises, condamné à mort par l’assemblée d’Argos ; avec Pylade et Électre il tente de tuer Hélène et prend sa fille Hermione en otage, l’épée sur la gorge, jusqu’à ce qu’Apollon paraisse pour dénouer la situation. C’est la version la plus noire : le vengeur est devenu un terroriste dynastique.

Après le procès : Tauride, Hermione, l’Arcadie

L’Iphigénie en Tauride d’Euripide donne à Oreste une pénitence supplémentaire : parce qu’une partie des Érinyes refuse le verdict, Apollon lui ordonne d’aller chercher chez les Taures la statue d’Artémis. Il y retrouve Iphigénie, sa sœur crue morte à Aulis, et revient avec elle. La pièce sert aussi d’étiologie à une coutume athénienne : Oreste, accueilli à Athènes le jour des Choés, aurait bu à une table séparée, chacun de son propre pichet, pour ne pas souiller les autres convives — d’où le rite des Anthestéries (v. 947-960).

La suite appartient à la généalogie plus qu’au théâtre. Oreste épouse Hermione, fille de Ménélas et d’Hélène, qui lui avait été promise puis donnée à Néoptolème ; il tue son rival à Delphes (Euripide, Andromaque, 993-1008 ; Apollodore, Épitomé, VI, 14). Il règne sur Mycènes, sur Argos et sur Sparte, et meurt en Arcadie, mordu par un serpent (Épitomé, VI, 28).

Les ossements d’Oreste : un mythe devenu politique

Hérodote raconte l’épisode le plus concret de la carrière posthume d’Oreste. Les Spartiates, battus par Tégée, consultèrent Delphes ; la Pythie leur répondit de rapporter les ossements d’Oreste. Ils ne savaient pas où chercher, jusqu’à ce qu’un certain Lichas, à Tégée, entre dans la forge d’un maréchal-ferrant qui lui montra un cercueil de sept coudées exhumé dans sa cour. Lichas comprit, loua la forge par ruse, déterra les ossements et les emporta à Sparte ; à partir de ce jour, dit Hérodote, les Spartiates eurent le dessus sur les Tégéates (I, 67-68).

L’épisode se situe au milieu du VIe siècle. Il montre à quoi servait un héros dans la Grèce archaïque : une relique, un argument territorial, une manière pour Sparte de se poser en héritière des rois achéens — et non seulement un personnage de récit.

Portée

Oreste est le point où la mythologie grecque cesse de raconter des vengeances pour poser la question de leur fin. Eschyle répond par une institution : à partir du verdict de l’Aréopage, ce n’est plus la famille qui venge le sang, c’est la cité qui juge. Ce déplacement — de la vendetta au tribunal — est la thèse centrale de l’Orestie, et c’est pourquoi la trilogie se termine par une procession civique et non par un châtiment.

La psychanalyse et la scène moderne ont retenu l’autre versant, celui du fils écrasé par un père mort. On le retrouve chez O’Neill (Le deuil sied à Électre, 1931), chez Sartre (Les Mouches, 1943), où Oreste assume librement son crime contre un dieu tyrannique, et dans le théâtre européen d’après-guerre, qui a souvent lu l’Orestie comme le récit d’une justice difficile à fonder.

Lectures complémentaires

Pour le père dont il venge le meurtre, lire Agamemnon, et pour la mère qu’il tue, Clytemnestre. Pour la sœur qui l’attend et le reconnaît au tombeau, voir Électre ; pour celle qu’il retrouve chez les Taures, Iphigénie. Pour le dieu qui ordonne et qui défend, lire Apollon et le sanctuaire de Delphes ; pour la malédiction familiale dont il est le dernier maillon, Pélops.

Sources antiques

  • Homère, Odyssée, I, 29-43 et 298-300 ; III, 303-312 ; IV, 512-537
  • Stésichore, Orestie, frr. 210-219 PMG
  • Pindare, Pythiques, XI, 15-37
  • Eschyle, Les Choéphores ; Les Euménides, v. 235-777
  • Sophocle, Électre, v. 1098-1510
  • Euripide, Électre ; Oreste ; Iphigénie en Tauride, v. 939-986 ; Andromaque, v. 993-1008
  • Hérodote, Histoires, I, 67-68 (les ossements d'Oreste à Tégée)
  • Apollodore, Épitomé, VI, 24-28
  • Pausanias, Description de la Grèce, II, 16, 7 ; II, 18, 5-6 ; III, 3, 6 ; VIII, 34, 1-4

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Oreste tue-t-il sa mère ?

Parce qu'Apollon le lui ordonne. Dans Les Choéphores, Oreste rapporte l'oracle de Delphes : s'il ne venge pas son père, le dieu le menace de la lèpre, de l'errance et de la privation de toute part aux repas et aux autels de la cité. Le devoir de vengeance du fils, dans une société sans justice publique, ne lui laisse de toute façon pas d'autre issue ; la tragédie consiste précisément en ce que les deux obligations, venger son père et épargner sa mère, s'excluent.

Qui sont les Érinyes qui poursuivent Oreste ?

Ce sont les divinités chthoniennes qui vengent le sang versé à l'intérieur de la famille, et particulièrement celui d'une mère. Elles n'apparaissent qu'à Oreste à la fin des Choéphores, le chœur ne les voit pas ; dans Les Euménides elles forment le chœur et jouent le rôle d'accusatrices au procès. Acquitté, Oreste les laisse derrière lui, et Athéna leur offre un culte à Athènes sous le nom de Semnai, les « Vénérables ».

Oreste est-il puni pour le matricide ?

Il est jugé, puis acquitté. Athéna institue à Athènes le tribunal de l'Aréopage pour trancher l'affaire ; les voix des juges se partagent à égalité, et Athéna, qui a annoncé d'avance qu'elle voterait pour l'accusé, emporte la décision. Euripide corrige cette fin dans plusieurs pièces : dans Oreste, la cité d'Argos le condamne à mort, et il faut l'intervention d'Apollon pour le sauver.