Mythologie grecque · Héros & mortels

Patrocle, le compagnon d'Achille dont la mort renverse l'Iliade

Patrocle dans l'Iliade : l'exilé recueilli par Pélée, l'armure empruntée, la mort sous les murs de Troie et la nature débattue de son lien avec Achille.

Patrocle est le compagnon d’Achille, et le personnage dont la mort fait basculer l’Iliade. Il n’a ni royaume, ni prophétie, ni ascendance divine : il est un exilé recueilli par la maison de Pélée. Pourtant, c’est autour de lui que le poème pivote — tant qu’il vit, Achille reste sous sa tente et les Grecs perdent ; dès qu’il meurt, Achille revient au combat et Troie est condamnée. Le chant XVI, traditionnellement appelé la Patroclie, raconte son bref retour au combat et sa mort.

Un enfant meurtrier, recueilli à Phthie

L’origine de Patrocle est un fait divers, et Homère la garde pour la fin du poème.

Au chant XXIII, l’ombre de Patrocle vient réclamer sa sépulture et rappelle ce qu’Achille sait déjà : enfant, à Oponte en Locride, il a tué le fils d’Amphidamas « sottement, sans le vouloir, dans une colère au jeu d’osselets ». Son père Ménœtios l’a conduit à Phthie, où Pélée l’a accueilli, élevé et fait thérapon d’Achille — écuyer d’honneur, compagnon de rang inférieur mais de dignité intacte (XXIII, 83-90).

Ce statut explique tout le personnage. Patrocle appartient à la maison sans en être l’héritier ; il partage la tente d’Achille, ses chevaux et sa table, mais il n’a rien qui lui soit propre. Sa loyauté n’est pas un choix parmi d’autres : c’est sa condition même.

Un second détail, glissé par Nestor au chant XI, retourne l’image reçue. Patrocle est l’aîné. Ménœtios, au moment du départ pour Troie, lui a donné cette consigne : Achille est plus fort et de plus haute naissance, mais « tu es l’aîné » — à toi de lui parler avec sagesse et de le guider, il t’écoutera pour son bien (XI, 786-789). Le compagnon n’est donc pas un cadet admiratif : c’est celui qui a mandat de tempérer.

Le conseil de Nestor et la faute d’Achille

Au chant XI, la situation grecque est désespérée. Achille, toujours retiré depuis la querelle avec Agamemnon, envoie Patrocle aux nouvelles chez Nestor. Le vieux roi de Pylos le retient, énumère les blessés, puis propose l’idée qui décidera de tout : si Achille refuse de combattre, qu’il te prête au moins son armure — les Troyens te prendront pour lui et reculeront.

Patrocle repart avec cette idée. En chemin, il soigne le blessé Eurypyle, ce que le poème souligne : il est le seul héros de premier plan que l’on voit poser un pansement.

Au chant XVI, il se présente devant Achille en pleurant, et Homère lui accorde une des comparaisons les plus douces du poème : ses larmes coulent « comme une source d’eau sombre qui verse son flot noir du haut d’un rocher escarpé » (XVI, 2-4). Achille l’accueille par une raillerie — pleures-tu comme une petite fille ? — puis cède. Il donne l’armure, les chevaux, les Myrmidons, et une consigne stricte : repousser les Troyens loin des navires, puis revenir. Ne pas marcher sur Troie, sous peine de diminuer l’honneur d’Achille et de s’exposer à Apollon.

Il y a là une faute partagée, et le poème ne l’excuse pas. Achille envoie à sa place un homme qui n’a pas sa force, dans une armure qui le désigne comme cible, en gardant pour lui la lance de frêne du Pélion — la seule arme que Patrocle ne peut pas soulever.

La Patroclie : une gloire brève

Le chant XVI est l’un des plus longs et des plus violents de l’Iliade. Sa structure est celle d’une ascension suivie d’une chute nette.

Patrocle et les Myrmidons chassent les Troyens des navires et éteignent l’incendie. Puis il tue, beaucoup : le poème énumère les noms. Le sommet est le duel contre Sarpédon, fils de Zeus et roi des Lyciens. Avant le coup, Zeus hésite ouvertement à sauver son fils ; Héra l’en dissuade en un argument redoutable — si tu soustrais ton fils à son destin, tous les dieux voudront en faire autant pour les leurs. Zeus consent et fait tomber sur la terre une pluie de gouttes de sang (XVI, 431-461). Aucune scène ne dit mieux les limites de la toute-puissance divine chez Homère.

Après Sarpédon, Patrocle oublie la consigne. Il poursuit jusqu’aux murailles de Troie et escalade trois fois l’angle du rempart. Trois fois Apollon le repousse. À la quatrième, le dieu lui crie de reculer : il n’est pas écrit que cette ville tombe sous ta lance, ni même sous celle d’Achille.

Trois coups pour une mort

La mort de Patrocle est décomposée par Homère avec une précision qui est un jugement.

D’abord Apollon, enveloppé de brume, le frappe entre les épaules du plat de la main. Le casque d’Achille roule dans la poussière — chose qui ne s’était jamais produite —, la longue lance se brise, le bouclier tombe, la cuirasse se dénoue. Le dieu ne le tue pas : il le désarme, littéralement et symboliquement.

Ensuite le Dardanien Euphorbe le blesse d’un jet de lance dans le dos, puis s’enfuit sans oser l’achever.

Enfin Hector, voyant reculer un homme déjà nu et hébété, s’approche et lui enfonce sa lance au bas-ventre.

Le poème refuse donc à Hector une victoire complète, et Patrocle mourant le lui dit : « ce n’est pas toi qui m’as tué, c’est Zeus et Apollon ; parmi les hommes, Euphorbe m’a touché le premier, tu n’es que le troisième ». Puis il prophétise à son tour : « tu ne vivras pas longtemps, la mort est déjà près de toi, sous la main d’Achille ». Cette gradation ordonne toute la fin du poème : Hector meurt d’une dette, non d’un affrontement égal.

Le deuil d’Achille

Ce qui suit est l’événement central de l’Iliade. Antiloque apporte la nouvelle ; Achille se répand de la cendre sur la tête, s’étend dans la poussière, et pousse un cri que Thétis entend depuis le fond de la mer.

La conséquence est immédiate et paradoxale. Achille sait, par sa mère, que tuer Hector le condamne à mourir peu après ; il choisit sans hésiter. La colère contre Agamemnon, qui occupait quinze chants, est balayée en une phrase : « qu’elle périsse, la discorde ». Le héros retourne au combat non par patriotisme ni par honneur, mais parce qu’il ne supporte pas d’avoir survécu à Patrocle.

Héphaïstos forge une armure nouvelle, l’ancienne étant restée sur le corps. Puis viennent les funérailles du chant XXIII : le bûcher, les douze captifs troyens égorgés — la plus grande atrocité du poème —, et les jeux funèbres, qui occupent près de sept cents vers et rendent enfin à l’armée une forme de paix civile.

La dernière volonté de Patrocle est un vers que l’Antiquité a beaucoup cité : que leurs ossements ne soient pas séparés, mais réunis dans la même urne d’or. L’Odyssée confirme que cela fut fait (XXIV, 76-86).

Amants ou compagnons : un débat antique

C’est la question la plus posée sur Patrocle, et elle mérite une réponse exacte plutôt qu’un slogan.

Homère ne qualifie jamais leur relation d’érotique. Le vocabulaire du poème est celui de l’hetairos, le compagnon, et du thérapon, l’écuyer d’honneur. L’intensité est extrême — Achille dit qu’il n’aurait pas souffert davantage en apprenant la mort de son père —, mais la langue reste celle de l’amitié héroïque, et le chant IX montre les deux hommes dormant chacun avec une femme dans la même tente.

La lecture amoureuse est athénienne, et elle apparaît au Ve siècle. Eschyle, dans ses Myrmidons aujourd’hui perdus, met en scène un Achille amant qui évoque en termes explicites le corps de Patrocle (fr. 135-136 Radt).

Platon conteste la répartition des rôles plus que la relation elle-même. Dans le Banquet (179e-180b), Phèdre observe qu’Eschyle « dit des sottises » : puisque Achille est le plus jeune et le plus beau, c’est lui l’aimé et Patrocle l’amant — ce qui rend d’ailleurs son sacrifice plus admirable, un aimé mourant pour son amant valant mieux que l’inverse. Le débat porte donc sur la grammaire sociale de la pédérastie athénienne, catégorie qui n’existe pas dans le monde homérique.

Xénophon, dans son propre Banquet (VIII, 31), tranche en sens inverse : Homère les montre unis par une amitié sans rien de charnel.

Le constat honnête est donc celui-ci : la question a été posée dès l’Antiquité, et la réponse dépendait déjà de l’époque de celui qui la posait. Attribuer l’une des lectures à Homère lui-même est un anachronisme, dans un sens comme dans l’autre.

Alexandre, Héphestion, et la postérité

Le couple Achille-Patrocle a servi de modèle bien au-delà des textes. Lors de son passage en Troade en 334 avant notre ère, Alexandre le Grand dépose une couronne sur le tombeau d’Achille tandis qu’Héphestion en dépose une sur celui de Patrocle : la mise en scène est politique, et parfaitement lisible pour ses contemporains (Arrien, I, 12, 1 ; Plutarque, Alexandre, 15).

À l’époque moderne, la figure a connu un regain considérable avec les relectures narratives de l’Iliade du point de vue des personnages secondaires — au premier rang desquelles Le Chant d’Achille de Madeline Miller (2011), qui adopte la lecture d’Eschyle. Ces réécritures ne prouvent rien sur Homère, mais elles montrent quelle place structurelle Patrocle occupe : il est le seul personnage par lequel on peut regarder Achille de près.

Lectures complémentaires

Pour le héros dont il est l’ombre portée et dont la mort découle de la sienne, lire la fiche d’Achille. Pour l’adversaire qui l’achève et le paiera de sa vie, voir Hector, et pour le cadre général du conflit, le récit de la guerre de Troie. Pour le roi dont l’affront tient Achille à l’écart et rend l’expédition de Patrocle nécessaire, consulter la fiche d’Agamemnon. Pour le père adoptif qui l’a recueilli à Phthie, lire la fiche de Pélée, et pour la mère divine qui fait reforger l’armure perdue, celle de Thétis. Pour le dieu qui le désarme avant de le laisser mourir, voir Apollon.

Sources antiques

  • Homère, Iliade, XI, 596-848 ; XVI (la Patroclie) ; XVII ; XVIII, 22-147 ; XXIII, 1-257
  • Homère, Odyssée, XXIV, 76-86
  • Eschyle, Les Myrmidons (fragments 135-137 Radt)
  • Platon, Banquet, 179e-180b
  • Xénophon, Banquet, VIII, 31
  • Apollodore, Bibliothèque, III, 13, 8 ; Épitomé, IV, 6
  • Arrien, Anabase, I, 12, 1 ; Plutarque, Vie d'Alexandre, 15

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Patrocle porte-t-il l'armure d'Achille ?

Parce que les Troyens ont atteint les navires et que les Grecs sont sur le point de perdre la guerre. Achille refuse toujours de combattre, mais accorde à Patrocle de revêtir son armure pour que les Troyens croient à son retour, avec une consigne précise : repousser l'ennemi loin des vaisseaux, puis revenir. Patrocle désobéit et poursuit jusqu'aux murailles de Troie. C'est cette désobéissance qui le tue.

Qui tue vraiment Patrocle ?

Trois coups successifs, et c'est essentiel dans l'Iliade. Apollon, invisible, le frappe d'abord dans le dos : le casque roule, la lance se brise, la cuirasse se dénoue. Le Troyen Euphorbe le blesse ensuite d'un jet de lance dans le dos. Hector n'achève qu'un homme déjà désarmé et hébété, d'un coup de lance au bas-ventre. Le poème refuse à Hector une victoire pleine — ce qui donne à sa propre mort son caractère de dette.

Achille et Patrocle étaient-ils amants ?

Homère ne le dit jamais : il les appelle hetairoi, compagnons, et fait de Patrocle le thérapon d'Achille, son écuyer d'honneur. La lecture érotique est athénienne et postérieure. Eschyle, dans ses Myrmidons perdus, en fait un couple où Achille est l'amant ; Platon, dans le Banquet, corrige Eschyle en donnant ce rôle à Patrocle, plus âgé, et fait d'Achille l'aimé. Xénophon, lui, nie toute relation de ce type. Le débat est donc antique, et il n'a jamais été tranché.