Mythologie grecque · Mythes du déluge
Le déluge de Deucalion et Pyrrha : le mythe grec du déluge
En bref
Dans la mythologie grecque, Zeus noie l'humanité sous un déluge. Averti par son père Prométhée selon Apollodore, Deucalion survit dans un coffre avec son épouse Pyrrha, s'échoue sur le Parnasse, puis repeuple la terre en jetant des pierres qui deviennent des hommes et des femmes.
Le déluge de Deucalion et Pyrrha est le grand mythe grec du déluge. Zeus, décidé à anéantir une humanité devenue impie, inonde la terre. Seuls survivent Deucalion, fils de Prométhée, et son épouse Pyrrha, fille d’Épiméthée et de Pandore, réfugiés dans un coffre qui s’échoue sur le Parnasse. Sur l’ordre de l’oracle de Thémis, ils jettent des pierres derrière eux : celles de Deucalion deviennent des hommes, celles de Pyrrha des femmes. Le mythe est l’acte de refondation de l’humanité grecque, et il fait de leur fils Hellen l’ancêtre éponyme des Hellènes.
Pourquoi Zeus envoie le déluge
Les sources ne donnent pas toutes la même faute. Chez Apollodore (Bibliothèque, I, 7, 2), Zeus veut détruire les hommes de la race de bronze, la génération violente que décrit aussi Hésiode dans Les Travaux et les Jours. Le même Apollodore (III, 8, 2) rapporte une autre explication : le déluge aurait puni l’impiété des fils de Lycaon, roi d’Arcadie, qui avaient servi à Zeus des entrailles humaines mêlées aux viandes du sacrifice.
Ovide (Métamorphoses, I, 163-252) donne la version la plus célèbre. Descendu sur terre sous forme humaine, Jupiter est reçu par Lycaon, qui veut vérifier s’il est un dieu en lui servant la chair d’un otage. Jupiter foudroie la maison et change Lycaon en loup. Devant l’assemblée des dieux, il déclare que l’espèce entière est corrompue et doit disparaître. Il renonce à la foudre, de peur que l’éther ne s’embrase, et choisit l’eau.
Les deux traditions se complètent plus qu’elles ne s’opposent. Dans les deux cas, le déluge ne frappe pas un individu mais une génération entière, comme si l’humanité, depuis le vol du feu par Prométhée et l’arrivée de Pandore, devait être périodiquement corrigée.
Le coffre de Deucalion
Apollodore donne au mythe un acteur que l’on n’attend pas : Prométhée. Le Titan, qui connaît l’avenir, conseille à son fils de construire un coffre (larnax), d’y entasser des provisions et d’y monter avec Pyrrha. Le père qui avait dérobé le feu pour les hommes sauve maintenant leur dernière lignée.
Zeus déverse alors des pluies diluviennes sur la Grèce. Les montagnes de Thessalie s’ouvrent, et tout le pays au-delà de l’Isthme et du Péloponnèse est englouti. Seuls quelques hommes échappent en gagnant les plus hauts sommets. Le coffre de Deucalion flotte neuf jours et neuf nuits avant de toucher terre.
Ovide développe le cataclysme comme un tableau. Le vent du sud, Notus, chargé de nuages, crève sur la terre ; Iris, messagère de Junon, puise l’eau pour nourrir les nuées ; Neptune frappe la terre de son trident et lâche les fleuves. Les dauphins nagent dans les forêts, le loup flotte au milieu des brebis, et les oiseaux épuisés tombent dans la mer faute de terre où se poser. Chez Ovide, il n’y a ni avertissement divin ni coffre construit à l’avance : Deucalion et Pyrrha survivent dans une petite barque (ratis parva).
Le Parnasse et la fin des eaux
La barque s’arrête sur le Parnasse, « mont escarpé dont les deux sommets touchent aux astres » (I, 316-317). Le choix n’est pas neutre : le Parnasse domine Delphes, futur nombril du monde grec.
Ovide précise pourquoi ce couple a été épargné : il n’y eut jamais d’homme meilleur ni plus attaché à la justice que Deucalion, ni de femme plus respectueuse des dieux que Pyrrha (I, 322-323). Leur premier geste est d’ailleurs un acte de culte, adressé aux nymphes coryciennes et à Thémis. Jupiter, voyant qu’il ne reste qu’un homme et une femme, tous deux pieux, chasse les nuages. Neptune ordonne à Triton de souffler dans sa conque pour rappeler les flots, et la terre réapparaît.
Chez Apollodore, Deucalion sacrifie à Zeus Phyxios, « protecteur des fugitifs ». Zeus lui envoie Hermès et lui accorde de choisir ce qu’il veut. Deucalion demande des hommes.
L’oracle de Thémis : « les os de la grande mère »
La scène la plus célèbre est ovidienne. Seul au monde, Deucalion s’adresse à Pyrrha comme à sa sœur, son épouse et sa cousine, puisque leurs pères étaient frères (I, 351-353). Ovide les appelle d’ailleurs par leur lignée : le « fils de Prométhée » et la « fille d’Épiméthée » (I, 390).
Le couple se rend au sanctuaire de Thémis, au bord du Céphise, dont le toit est couvert de mousse et les autels sans feu. La déesse répond par une énigme : « Sortez du temple, voilez-vous la tête, dénouez la ceinture de vos vêtements, et jetez derrière vous les os de votre grande mère » (I, 381-383). Pyrrha refuse d’abord, horrifiée à l’idée d’outrager l’ombre de sa mère. Deucalion finit par comprendre : la grande mère est la Terre, et ses os sont les pierres.
Le détail compte. La survie de l’humanité ne dépend plus de la force ni même de la piété, mais d’une interprétation correcte de la parole divine. Le même schéma reviendra dans tous les mythes delphiques.
Les pierres changées en hommes
Les pierres jetées perdent leur dureté, s’amollissent, prennent forme : la partie humide devient la chair, la partie dure les os, et les veines de la roche restent des veines (I, 400-410). Les pierres lancées par Deucalion deviennent des hommes, celles de Pyrrha des femmes. Ovide conclut : « De là vient que nous sommes une race dure, habituée à la peine » (I, 414).
Les Grecs y entendaient aussi un jeu de mots que Pindare (Olympiques, IX, 45-46) et Apollodore soulignent : le peuple, laos, est né de la pierre, laas. Chez Ovide, la Terre se charge ensuite de produire spontanément les autres animaux, chauffés par le soleil dans la boue laissée par les eaux. Elle enfante même, malgré elle, un monstre nouveau : le serpent Python, que tuera Apollon. Le livre I des Métamorphoses enchaîne ainsi le déluge, la naissance de Python et le récit d’Apollon et Daphné.
Deucalion et Pyrrha ont aussi des enfants nés de manière ordinaire. Apollodore cite Hellen, dont certains font un fils de Zeus, Amphictyon, qui régna sur l’Attique, et Protogénie. Hellen est l’ancêtre éponyme des Hellènes ; ses fils et petits-fils, Doros, Éole, Xouthos, Ion et Achaios, donnent leur nom aux grands peuples grecs. Le déluge n’est donc pas qu’une catastrophe : c’est le point de départ de la généalogie de toute la Grèce.
Ce que changent les sources antiques
- Pindare (Olympiques, IX, 41-53), au Ve siècle av. J.-C., chante Pyrrha et Deucalion descendus du Parnasse pour fonder leur première demeure en Locride, à Oponte, et créer « une race de pierre » sans union charnelle. Le mythe sert ici à glorifier les Locriens.
- Platon (Timée, 22a-b) fait raconter par Solon aux prêtres égyptiens l’histoire de Deucalion et Pyrrha ; le prêtre de Saïs lui répond que les Grecs sont « toujours des enfants », car ils ignorent les nombreux déluges antérieurs. Le déluge de Deucalion devient un repère chronologique parmi d’autres.
- Aristote (Météorologiques, I, 14, 352a) le rationalise : ce fut une inondation locale, survenue dans l’ancienne Hellade, autour de Dodone et du fleuve Achéloos.
- Apollodore (I, 7, 2) donne la version la plus complète côté grec : race de bronze, conseil de Prométhée, coffre, neuf jours, Zeus Phyxios, Hermès, pierres.
- Ovide (I, 163-415) donne la version qui a fixé l’imaginaire occidental : Lycaon, assemblée des dieux, tableau du cataclysme, oracle de Thémis.
- Hygin (Fables, 153) fait aborder le couple sur l’Etna.
- Pausanias (I, 18, 7-8) rapporte qu’à Athènes, dans le sanctuaire de Zeus Olympien, on montrait une faille du sol par laquelle les eaux du déluge s’étaient écoulées ; chaque année on y jetait de la farine de blé pétrie de miel. On y montrait aussi le tombeau de Deucalion, qui passait pour avoir fondé l’ancien temple de Zeus Olympien.
- Lucien (De la déesse syrienne, 12-13) rapporte la version de Hiérapolis, en Syrie : Deucalion embarque dans son coffre sa famille et des animaux venus à lui par paires, porcs, chevaux, lions et serpents, qui vivent en paix pendant la traversée ; les eaux s’engouffrent ensuite dans une faille sur laquelle il fonde un temple.
Des auteurs tardifs comme Nonnos de Panopolis (Dionysiaques, III) comptent même plusieurs déluges successifs, dont ceux d’Ogygès et de Dardanos, celui de Deucalion n’étant que le plus célèbre.
Un déluge parmi d’autres
Le récit grec appartient à une famille de mythes bien attestée au Proche-Orient. Dans la Genèse (6-9), Noé survit dans une arche avec sa famille et les animaux ; dans l’Épopée de Gilgamesh (tablette XI), Uta-napishti est averti par le dieu Ea, construit un bateau, s’échoue sur une montagne et sacrifie aux dieux. Le parallèle avec Prométhée, dieu rusé qui prévient un mortel contre la décision du dieu souverain, est frappant.
Mais la version grecque garde ses traits propres. Le couple ne sauve pas les animaux, sauf chez Lucien, qui écrit en Syrie au IIe siècle apr. J.-C. Surtout, l’humanité ne descend pas seulement des survivants : elle renaît de la terre elle-même. Ce dénouement rappelle les traditions grecques d’autochtonie, et répond à la cosmogonie grecque, où tout procède déjà de Gaïa.
Portée du mythe
Le déluge clôt le cycle ouvert par Prométhée. Le Titan a donné le feu, Zeus a répondu par Pandore ; leurs enfants, Deucalion et Pyrrha, survivent au châtiment suivant et refondent l’espèce. Dans la généalogie grecque, presque tous les grands peuples remontent à ce couple, si bien que le mythe sert de charnière entre le temps des dieux et celui des héros.
Il pose aussi une question que la tradition reprendra souvent : que vaut une humanité refaite ? Ovide répond avec une ironie amère. L’homme né des pierres est dur, et le livre suivant des Métamorphoses montrera vite qu’il n’est pas plus sage que le précédent.
Lectures complémentaires
Pour comprendre la dette que l’humanité contracte envers les Titans, lire Prométhée et le vol du feu puis le mythe de Pandore, la mère de Pyrrha. Les fiches de Prométhée et d’Épiméthée présentent les deux pères du couple. L’oracle qui permet le repeuplement est au cœur de la fiche de Thémis, et le dieu qui envoie les eaux est présenté dans celle de Zeus. Pour les autres récits de création du monde et de l’homme, voir la comparaison des mythes de la création. Chez Ovide, le récit suivant est celui de la naissance de Python, puis d’Apollon et Daphné.
Étapes du récit
- 01Zeus décide d'anéantir une humanité devenue impie (crime de Lycaon chez Ovide, race de bronze chez Apollodore)
- 02Averti par Prométhée, Deucalion construit un coffre et s'y enferme avec Pyrrha
- 03Les pluies submergent la Grèce ; le coffre flotte neuf jours et neuf nuits
- 04Le couple s'échoue sur le Parnasse et rend grâce aux dieux
- 05L'oracle de Thémis ordonne de jeter derrière soi « les os de la grande mère »
- 06Les pierres lancées deviennent des hommes et des femmes ; Hellen, fils du couple, donne son nom aux Grecs
Sources antiques
- Pindare, Olympiques, IX, 41-53
- Platon, Timée, 22a-b
- Aristote, Météorologiques, I, 14, 352a
- Apollodore, Bibliothèque, I, 7, 2 et III, 8, 2
- Ovide, Métamorphoses, I, 163-415
- Hygin, Fables, 153
- Pausanias, Description de la Grèce, I, 18, 7-8
- Lucien, De la déesse syrienne, 12-13
À lire aussi
Questions fréquentes
Où l'arche de Deucalion s'est-elle échouée ?
La plupart des sources, d'Ovide à Apollodore, placent l'arrivée de Deucalion et Pyrrha sur le Parnasse, la montagne qui domine Delphes. Hygin (Fables, 153) préfère l'Etna, en Sicile, qu'il présente comme la plus haute montagne de l'île. Le récit grec ne parle d'ailleurs pas d'une arche mais d'un coffre (larnax).
Le déluge de Deucalion est-il le même que celui de Noé ?
Non, mais les deux récits partagent une structure : décision divine de détruire l'humanité, survivant juste averti à l'avance, embarcation, montagne, sacrifice. Le déluge grec s'en distingue par son dénouement, le repeuplement par des pierres. La version de Lucien, avec des animaux embarqués par paires, montre en revanche un contact tardif avec les traditions du Proche-Orient.
Pourquoi les pierres deviennent-elles des hommes ?
Parce que l'oracle de Thémis ordonne de jeter « les os de la grande mère » : la mère commune est la Terre, et ses os sont les pierres. Les Grecs y entendaient aussi un jeu de mots entre laas, « la pierre », et laos, « le peuple », relevé par Pindare et Apollodore.