Mythologie grecque · Métamorphoses

Apollon et Daphné : le mythe du laurier, d'Ovide au Bernin

En bref

Chez Ovide, Apollon, vainqueur du serpent Python, se moque d'Éros. Le dieu de l'amour le frappe d'une flèche d'or qui l'éprend de la nymphe Daphné, et touche Daphné d'une flèche de plomb qui la fait fuir. Rattrapée, elle supplie son père, le fleuve Pénée, qui la change en laurier, l'arbre sacré d'Apollon.

Apollon et Daphné est le mythe qui explique pourquoi le laurier est l’arbre d’Apollon. La nymphe Daphné, dont le nom signifie « laurier » en grec, est poursuivie par le dieu qu’Éros a rendu fou d’amour pour se venger de ses moqueries. Au moment d’être rattrapée, elle supplie son père, le fleuve Pénée, qui la change en arbre. Apollon fait alors du laurier sa plante sacrée : il couronnera ses cheveux, sa lyre et les vainqueurs des concours de Delphes. La version qui a fixé le mythe est celle d’Ovide, au livre I des Métamorphoses (v. 452-567), où l’épisode est présenté comme le « premier amour de Phébus ».

Le prologue : la victoire sur Python

Ovide ouvre l’épisode sur un détail qui en commande tout le sens. Apollon vient de tuer à coups de flèches le serpent Python, né de la boue laissée par le déluge de Deucalion. Pour commémorer sa victoire, il fonde les jeux Pythiques. Mais à cette époque, précise le poète, le laurier n’existe pas encore : les jeunes vainqueurs sont couronnés de feuilles de chêne (I, 448-451). Le récit qui suit va donc fournir à Delphes sa couronne.

Encore enivré par son exploit, Apollon aperçoit Cupidon, l’Éros latin, qui bande son arc. Il le raille : que fait un enfant avec des armes de guerrier ? Qu’il se contente d’allumer des passions avec sa torche et laisse l’arc à celui qui vient d’abattre un monstre (I, 454-462).

Les deux flèches d’Éros

Éros répond par un geste. Il s’envole vers le sommet du Parnasse et tire de son carquois deux flèches aux effets contraires. La première, à pointe d’or et acérée, fait naître l’amour ; la seconde, émoussée et à pointe de plomb, le fait fuir (I, 466-471). Il plante la flèche d’or dans le cœur d’Apollon, et la flèche de plomb dans celui de Daphné.

Le mécanisme est la clé du mythe : ni Apollon ni Daphné ne choisissent ce qu’ils éprouvent. Le dieu le plus lucide de l’Olympe, celui qui révèle l’avenir à Delphes, devient l’instrument d’une vengeance enfantine.

Daphné, fille du Pénée et émule d’Artémis

Daphné est une nymphe de Thessalie, fille du fleuve Pénée. Elle court les forêts, vêtue simplement, les cheveux noués d’un ruban, et refuse tous les prétendants. Ovide la décrit comme une rivale de Diane (aemula Phoebes), la sœur d’Apollon, que les Grecs nomment Artémis. Elle obtient de son père la permission de rester vierge, « comme le père de Diane l’avait accordé à sa fille » (I, 486-487). Pénée cède, mais avertit : sa beauté s’opposera à son vœu.

Ce détail fait de Daphné une figure de la chasseresse farouche, sur le modèle d’Artémis. La flèche de plomb ne crée donc pas son refus : elle le durcit en fuite.

La poursuite

Apollon la voit et brûle. Ovide compare son désir à un champ de chaume qui s’enflamme. Le dieu voit les cheveux de la nymphe flotter sur son cou et imagine ce qu’ils seraient coiffés ; il admire ses doigts, ses bras, et devine le reste.

Daphné s’enfuit. Apollon court derrière elle en lui parlant. Son discours (I, 504-524) est l’un des passages les plus célèbres du poème : il la supplie de ralentir, de peur qu’elle ne se blesse aux ronces, puis décline ses titres. Il n’est ni un berger ni un rustre : il règne sur Delphes, Claros, Ténédos et Patara, il a pour père Jupiter, il révèle l’avenir, le passé et le présent, il a inventé la musique et la médecine. Mais aucune herbe ne guérit l’amour, et l’art qui soulage tous les hommes ne peut rien pour son maître.

La comédie tourne au drame. Ovide compare la poursuite à celle d’un chien gaulois qui serre de près un lièvre en plaine (I, 533-539) : l’un court pour sa proie, l’autre pour sa vie. Apollon, porté par les ailes de l’amour, gagne du terrain ; son souffle frôle déjà les cheveux de la nymphe.

La métamorphose en laurier

Épuisée, pâle, Daphné voit les eaux du Pénée et appelle son père à l’aide : qu’il détruise, en la transformant, cette beauté qui a trop plu (I, 545-547). À peine a-t-elle prié qu’une torpeur lourde envahit ses membres. Une fine écorce enserre sa poitrine, ses cheveux deviennent des feuilles, ses bras des branches ; ses pieds, si rapides l’instant d’avant, s’enfoncent en racines ; une cime remplace son visage. Seul son éclat demeure (I, 548-552).

Apollon l’aime encore. Il pose la main sur le tronc et sent le cœur battre sous l’écorce neuve ; il embrasse le bois, qui se dérobe à ses baisers (I, 553-556).

Le laurier d’Apollon

Le dieu prononce alors une sorte de consécration. Puisque Daphné ne peut être son épouse, elle sera son arbre. Le laurier ornera ses cheveux, sa lyre et son carquois ; il accompagnera les généraux romains lors des triomphes au Capitole et gardera les portes du palais d’Auguste. Et comme la chevelure d’Apollon reste toujours jeune, le laurier gardera toujours ses feuilles (I, 557-565). L’arbre, dit Ovide, sembla incliner sa cime en signe d’assentiment.

La finale est aussi politique : Ovide, qui écrit sous Auguste, rattache le laurier des triomphes et de la demeure impériale au plus ancien amour du dieu protecteur du prince.

Ce que changent les sources antiques

Le mythe de Daphné est surtout connu par des sources hellénistiques et romaines. Il ne figure ni chez Homère ni chez Hésiode, et les versions conservées divergent sur la famille de la nymphe comme sur le décor.

  • Ovide (Métamorphoses, I, 438-567) place l’histoire en Thessalie, dans la vallée du Pénée, et en fait le prolongement du meurtre de Python. C’est le seul à mettre au centre la vengeance d’Éros et les deux flèches.
  • Parthénios de Nicée (Passions d’amour, 15), au Ier siècle av. J.-C., résume une version qu’il attribue à des auteurs plus anciens : Daphné est la fille d’Amyclas, roi de Laconie, et chasse dans les montagnes du Péloponnèse. Leucippe, fils d’Œnomaos, s’éprend d’elle et se déguise en jeune fille pour l’approcher. Apollon, jaloux, inspire aux chasseresses l’envie de se baigner : on découvre la ruse et Leucippe est tué. Poursuivie ensuite par le dieu, Daphné supplie Zeus de la soustraire aux humains et devient laurier.
  • Pausanias (VIII, 20, 1-4), en Arcadie, rapporte la version des Arcadiens et des Éléens : Daphné est fille du fleuve Ladon, et l’histoire de Leucippe y est aussi racontée. Il signale que les Syriens des bords de l’Oronte ont leur propre version, qu’il préfère taire.
  • Hygin (Fables, 203) donne une version brève : poursuivie par Apollon, Daphné implore la Terre, qui la reçoit et la change en laurier.

Ces variantes déplacent le mythe selon les lieux qui revendiquent le laurier sacré : Thessalie, Arcadie, Laconie, et même, à l’époque hellénistique, le faubourg de Daphné près d’Antioche, célèbre pour son bois de lauriers et son sanctuaire d’Apollon.

Le laurier, de Tempé à Delphes

Le récit n’est pas qu’un conte étiologique. À Delphes, le laurier est partout : il pare les vainqueurs des jeux Pythiques et le culte d’Apollon. Élien (Histoires variées, III, 1) décrit la procession qui allait périodiquement cueillir à Tempé, la vallée du Pénée en Thessalie, le laurier destiné à la couronne de Delphes, au lieu même où, disait-on, Apollon s’était purifié après le meurtre de Python. Ovide, en donnant le Pénée pour père à Daphné, s’accorde avec cette géographie sacrée : le laurier pythique vient de la rivière de la nymphe.

Le mythe met aussi en scène une contradiction propre à Apollon. Il est le dieu de l’ordre, de la mesure et de la connaissance, et c’est lui qui, dans ses amours, échoue le plus souvent. Daphné le fuit, Cassandre le repousse, et d’autres aimées meurent. La victoire de Delphes est couronnée par le souvenir d’une défaite.

Héritage du mythe

Peu de mythes ont autant inspiré les artistes. Le groupe en marbre du Bernin (1622-1625, Galerie Borghèse, Rome) saisit le moment précis où les doigts de Daphné deviennent feuillage et où ses pieds prennent racine sous la main d’Apollon. Piero del Pollaiolo, Tiepolo ou Chassériau en ont donné d’autres versions peintes. Pétrarque a joué toute sa vie sur le nom de Laure et celui du laurier (lauro), et la tradition du poète « lauréat » couronné de laurier vient de ce mythe.

Le récit appartient enfin à une série : dans la mythologie grecque, plusieurs jeunes filles poursuivies échappent au désir d’un dieu en changeant de nature, comme Astéria devenue île. Daphné en est la figure la plus célèbre, et celle qui a laissé à Apollon son emblème le plus visible.

Lectures complémentaires

Pour le dieu et ses autres amours malheureuses, lire la fiche d’Apollon, et pour l’archer qui déclenche le drame, celle d’Éros et la comparaison des dieux de l’amour. Le monstre dont la mort ouvre l’épisode est présenté dans la fiche de Python, et le sanctuaire où le laurier devient couronne dans celle de Delphes. Le récit qui précède dans les Métamorphoses est le déluge de Deucalion et Pyrrha. Pour une autre métamorphose où Apollon et Artémis frappent ensemble, lire le mythe de Niobé, et pour une autre fable ovidienne de l’amour impossible, le mythe de Narcisse.

Étapes du récit

  1. 01Apollon, fier d'avoir tué Python, raille Éros et son petit arc
  2. 02Éros frappe Apollon d'une flèche d'or et Daphné d'une flèche de plomb
  3. 03Daphné, chasseresse vouée à la virginité comme Artémis, refuse tout mariage
  4. 04Apollon la poursuit en déclinant ses titres, sans pouvoir guérir son propre mal
  5. 05À bout de forces, Daphné supplie son père Pénée, qui la change en laurier
  6. 06Apollon fait du laurier son arbre : il couronnera ses cheveux, sa lyre et les triomphes

Sources antiques

  • Ovide, Métamorphoses, I, 438-567
  • Parthénios de Nicée, Passions d'amour, 15
  • Pausanias, Description de la Grèce, VIII, 20, 1-4
  • Hygin, Fables, 203
  • Élien, Histoires variées, III, 1

À lire aussi

Questions fréquentes

Pourquoi Daphné est-elle changée en laurier ?

Pour échapper à Apollon. Frappée par la flèche de plomb d'Éros, Daphné ne veut ni de lui ni d'aucun époux. Sur le point d'être rattrapée, elle supplie son père, le fleuve Pénée, de détruire la beauté qui attire le dieu. La métamorphose la sauve de l'étreinte, mais au prix de sa forme humaine.

Où voir la statue d'Apollon et Daphné du Bernin ?

Le groupe en marbre du Bernin, sculpté entre 1622 et 1625 pour le cardinal Scipion Borghèse, est conservé à la Galerie Borghèse, à Rome. Il fige l'instant exact où la nymphe, encore en fuite, se couvre d'écorce et voit ses doigts devenir des feuilles.

Daphné est-elle la fille du fleuve Pénée ou du Ladon ?

Les deux traditions existent. Ovide et Hygin en font la fille du Pénée, fleuve de Thessalie. Pausanias rapporte la version arcadienne et éléenne, où elle est fille du Ladon, fleuve d'Arcadie ; Parthénios en fait la fille d'Amyclas, roi de Laconie.